Nicolas Moreau à Saulieu – Le pixel peinture

Diplômé des Beaux-Arts de Paris en 2002, Nicolas Moreau n’a eu de cesse d’explorer depuis des champs picturaux singuliers. Passionné par l’univers numérique tout en étant imprégné d’histoire de l’art, l’artiste développe depuis quelques années une série intitulée Pixels, à travers laquelle il noue des liens forts entre deux univers qu’a priori tout oppose  : celui, fascinant, des grands maîtres de la peinture et le foisonnant Internet, qu’il assimile à un «  septième continent  ». Nicolas Moreau expose cet été à Saulieu, en Bourgogne, dans le cadre d’une manifestation collective qui réunit une vingtaine de peintres, sculpteurs et graveurs autour du thème de l’éléphant. L’occasion pour l’artiste de faire le point sur sa démarche et les dernières orientations suivies. 

ArtsHebdo|Médias. – Pouvez vous expliquer l’évolution récente de votre travail ? Comment est née l’idée de travailler autour de la notion de pixel ?

Nicolas Moreau. – Je suis issu de ce que l’on appelle la «  génération digitale  ». L’univers numérique me passionne depuis fort longtemps  : j’ai eu mon premier ordinateur – un Atari 800 XL – en 1983, à l’âge de six ans. Star Wars, les jeux vidéo, les dessins animés, les mangas, comme les bandes dessinées ont marqué mon enfance. Ma peinture s’appuie régulièrement sur ces références dites de geek. Depuis le début du XXIe siècle, notre monde se décode différemment, Internet l’a modifié, et le pixel est le symbole que j’ai choisi d’utiliser pour exprimer cela – j’ai présenté ma première toile uniquement composée de personnages pixélisés (Mario, Zelda, Pac-Man) en 2007, lors de la Biennale de la Jeune création européenne de Montrouge (I love video games). Peindre des toiles exclusivement constituées de petits carrés, Victor Vasarely et Yvaral l’ont fait intuitivement, mais le motif du pixel représente pour moi Internet et les jeux vidéo  ; tout en sachant par ailleurs que la plupart des images que nous voyons aujourd’hui ont été «  fabriquées  » avec des pixels par des ordinateurs. Rappelons également qu’en leur temps, Roy Lichtenstein et Dali, pour ne citer qu’eux, ont peint la trame – associée à une technique d’impression alors récente. Ma démarche avec le pixel est du même type que la leur. En incorporant cette notion à mon travail, je crée un pont entre le numérique et la peinture, tout en évoquant la culture geek.

Les jeux vidéo sont pour vous source d’inspiration depuis vos débuts. Comment la peinture peut-elle parler de jeux vidéo ?

Les jeux vidéo, au même titre que la peinture, le cinéma et toute forme d’art, nous interpellent. Il existe des interactions entre ces différents domaines  : les jeux vidéo peuvent reprendre, par exemple, des films que l’on voit sur grand écran – James Bond, Star Wars, Le seigneur des anneaux, etc. –, tandis que le cinéma rend parfois hommage aux peintres – tels Basquiat, Goya ou Van Gogh – à travers des films biographiques. De son côté, Warhol s’est inspiré de Marilyn Monroe, d’Elizabeth Taylor. Quant à moi, j’ai peint Lara Croft – héroïne du célèbre jeu éponyme. Or, ce personnage a entièrement été créé avec des pixels  ; il me semble donc naturel de le représenter ainsi. Parallèlement, j’utilise mon ordinateur pour pixeliser des images, que je peins ensuite, carré par carré, sur la toile.

Plusieurs œuvres de cette série se réfèrent à l’histoire de l’art ? Est-ce une manière de tenter de continuer de l’écrire ?

Relier la peinture à l’iconographie numérique est au cœur de cet ensemble de toiles «  classique-pixel  ». Mélanger l’ancien et le moderne, le figuratif et l’abstrait  : le métissage est important pour moi. La reprise pixélisée de ces classiques de la peinture m’a permis, d’une part, de rendre hommage à mes prédécesseurs et, d’autre part, d’observer qu’Internet et la peinture avaient des points communs. En effet, mon premier projet a ainsi été de peindre Les Demoiselles d’Avignon pixélisées. Ce chef-d’œuvre de Picasso représente à mes yeux la rencontre de ce que l’on appelle aujourd’hui les Arts premiers avec la peinture occidentale du début du XXe siècle. Ce désormais «  classique  » a révolutionné l’histoire de la peinture  ; je suis tenté de tracer un parallèle avec le rôle joué par le Web dans l’histoire récente des hommes. La liberté guidant le peuple numérique, par exemple, fait directement référence à la Révolution du jasmin en Tunisie, sur laquelle les réseaux sociaux ont eu un impact notable. Cette reprise du tableau de Delacroix, exposée en Belgique en 2011, m’a offert d’intégrer la collection Jean et Colette Cherqui, dont l’institut œuvre notamment à la promotion de jeunes artistes et de l’art en provenance d’Amérique latine. L’Incrédulité de saint Thomas, toile signée du Caravage vers 1603, traite, au-delà de son thème religieux, des faux-semblants  ; sa reprise «  pixélisée  » pose la question suivante  : peut-on croire tout ce que l’on voit sur Internet aujourd’hui  ? Cette série de toiles m’a ainsi permis d’établir toutes sortes de connexions entre la peinture, son histoire, celle des hommes et ce que j’appelle le «  sixième continent  », c’est-à-dire Internet. Enfin, ce travail sur les toiles des grands maîtres m’a amené à franchir une nouvelle étape dans ce processus «  pixel-peinture  »  : depuis novembre 2012, je l’aborde en effet de manière plus personnelle, en réalisant des tableaux qui évoquent davantage ma personnalité.

Nicolas Moreau
Nicolas Moreau
Nicolas Moreau
Elephant Man pixélisé, huile sur toile, Nicolas Moreau, 2014
Vos toiles «  pixels  » émanent donc de cette culture geek que vous évoquez  ?

En effet. La culture geek – ou pop culture electro – a un caractère mondial, c’est une sorte de Pop art, en plus sophistiqué. Elle recouvre les jeux vidéo, dont j’ai longtemps été un fervent collectionneur, comme la bande dessinée – c’est à travers elle que j’ai débuté mon travail sur le pixel. Cet élément synthétise à mes yeux parfaitement cet univers, en termes iconographiques  : lorsque je l’utilise pour m’exprimer, le regardeur est censé identifier immédiatement la culture dont je viens. Cela me permet par ailleurs de mettre l’accent sur cette idée selon laquelle le monde numérique, comme la peinture, absorbe, digère tout.

Les univers et personnages de vos débuts font-ils partie du passé ou sont-ils susceptibles de ressurgir un de ces jours ?

Je ne m’interdis rien. J’évolue, ma peinture aussi. Avec le temps, mes centres d’intérêts se multiplient, ce qui élargit mon champ de possibilités picturales. Le monde est divers, j’y explore de nouveaux territoires, j’assume les différents aspects de ma peinture tout en essayant de ne pas trop me disperser, mais ma palette s’élargit avec l’acquisition de nouvelles techniques qui viennent enrichir l’ensemble. Naviguer d’un univers à un autre me permet de conserver une certaine fraîcheur dans ma relation avec la peinture. Je fonctionne également beaucoup par instinct. Bref, je ne peux répondre catégoriquement à cette question, nous verrons bien  !

Vous avez créé un « showroom » dans votre atelier. Vous y exposez vos récentes créations ainsi que celles d’autres artistes. Expliquez-nous cette démarche ?

Le «  Showroom  » est un espace, situé à Paris, qui m’a été prêté par Richard Di Rosa. L’ambiance y est conviviale. Je peux non seulement y présenter mes toiles, mais également proposer aux visiteurs – accueillis uniquement sur rendez-vous – de découvrir d’autres artistes et amis. Je suis peintre, pas galeriste, mes préoccupations ne sont donc pas les mêmes que les leurs. Cela ne m’empêche pas de travailler ponctuellement avec ce que j’appelle «  le milieu professionnel  » du monde de l’art, mais cela se fait au gré de mes rencontres et par affinités, non par opportunisme. A ce propos, j’aimerais remercier les artistes qui ont eu la gentillesse de me confier de très belles pièces, ainsi que Richard Di Rosa, sans qui tout cela ne serait pas possible et qui conserve envers moi une attitude bienveillante. Je pense également à mon vieux compère Alberto Vejarano – alias Chanoir –, avec lequel j’ai fait les quatre cents coups à l’époque des Beaux-Arts, dans l’atelier de Jean-Michel Alberola.

Que diriez-vous du rôle de l’artiste dans la société  ?

L’art est pour moi l’expression d’un sentiment, d’une émotion, d’une idée, c’est aussi une fonction du langage «  marginale  », voire une «  béquille  », destinée à ceux qui ont du mal à s’exprimer. L’art est, paraît-il, ce qui nous distingue de l’animal. L’Homo sapiens «  fait de l’art  ». Pourquoi  ? Je ne le sais pas. Personne ne le sait vraiment. Peut-être la réponse viendra-t-elle un jour d’un neurobiologiste… Revenons au rôle de l’artiste  : exister, comme l’homme  ; être libre – même s’il faut le payer cher ; montrer l’exemple et prendre cette liberté, la vivre et la peindre de toutes les couleurs  !

Nicolas Moreau
Lichtenstein pixélisé, huile sur toile, Nicolas Moreau, 2012

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