Babs à Paris – Le trait en liberté

Babs courtesy galerie Le bon petit diable

Après avoir graffé pendant 20 ans les lignes du RER C et l’ensemble du réseau francilien, Babs est revenu il y a quelques années à la surface pour une approche classique et approfondie du «  wild style  » dans son graffiti mural  ; il peint par ailleurs sur toile depuis 2012. Un changement de support, d’échelle, de technique et de temps qui a, peu à peu, transformé les automatismes de cet autodidacte passionné par l’éphémère. Il y a deux ans, il exposait avec son groupe d’origine 3HC, puis était invité à graffer au Palais de Tokyo, dans le cadre de l’exposition Dans les entrailles du Palais Secret, initiée par Hugo Vitrani et orchestrée par Dem 189, Lek & Sowat. Tout en poursuivant, en marge de la peinture sur toile, la part murale de son œuvre en France et à l’étranger. Une série de réalisations récentes, présentée jusqu’au 15 juin à la galerie Le bon petit diable, dans le XIIIe arrondissement de Paris, annonce, par l’éclatement de la lettre aux couleurs des lignes du métro parisien, une nouvelle ère dans l’œuvre de Babs. Celui-ci revient ici avec l’historienne de l’art Charlotte Waligora sur son parcours et sa démarche singulière.

Babs est né à Paris en 1975, il commence à tagger vers l’âge de 11 ans. Considéré comme l’un des meilleurs «  writers  » de sa génération, il s’est formé dans la rue et le réseau souterrain de la RATP. Il graffe collectivement dès la fin des années 1980, initialement avec le crew 3HC. En 1992, il commence à peindre les trains, métros et RER de la capitale avec le groupe des DSP, de façon spontanée et instinctive, en «  free style  ». Il réalise des centaines de graffitis sous une vingtaine de pseudos, peint plusieurs «  whole cars  » – trains intégralement couverts de bas en haut –, généralement en des temps records. Ces travaux, systématiquement nettoyés par les services de la RATP, sont photographiés et souvent filmés, mais la nature illégale de l’œuvre interdit toute conservation de traces. Les sketchs de cette époque sont systématiquement détruits. Le vandalisme est alors un mode de vie et un état d’esprit qu’il revendique et sur lesquels il écrira à plusieurs reprises.

Absolutiste du genre, repoussant constamment les limites de son mode d’expression à travers sa passion du support roulant, Babs travaille dans une des branches les plus radicales du graffiti parisien, au sein des groupes UV et TPK. Il peint régulièrement avec Frez, Keag, Sezam, Fuzi, Rap et Trane. A travers le vandalisme et l’illégal, il explore l’art de la transgression et ses multiples facettes, celles de la surenchère et de la prise de risque, de la provocation, également, qui affirme surtout le caractère d’un insoumis. Dans cette perspective, il collabore aux «  action paintings  » ou performances de body painting «  hardcore  », régulièrement organisées par Keag et Sore avec des modèles féminins dans le métro parisien, qui aboutissent à la sortie d’un ouvrage intitulé Pimp my bitch en 2010. L’année précédente, il avait été invité à participer, toujours dans la capitale, à l’exposition Graffiti Etat des lieux à la galerie du Jour agnès b., où il réalisa une œuvre monumentale sur le plus grand mur de la grande verrière avec Keag et Sore, dans un esprit vandale, «  crade  » et volontairement non esthétisant. Ils s’étaient regroupés, pour l’occasion, sous le nom Graffeur Delight. En 2010, Babs quitte les souterrains du métro et revient au travail mural à l’air libre. Depuis, il peint légalement et collabore, entre autres, avec Suby, Dem 189 et Seth. Sur mur, il pousse l’art de la lettre tel que le «  wild style  » l’impose. Son sens très élaboré de la couleur, la fulgurance de son geste et la perfection du tracé de son lettrage deviennent une signature visuelle reconnue. Il partage ici quelques clés de l’évolution de son travail et de son appréhension du monde.

Babs
Babs en action, 2014
Charlotte Waligora. – Voltaire disait que «  l’écriture est la peinture de la voix  ». A l’échelle du graffiti tel que tu le pratiques, cette phrase propose de comprendre cet art au-delà de l’image. Je te pose la question du geste. Tu es vandale. Le tag comme le graffiti est un geste. Un geste qui possède plusieurs tonalités, de la transgression à l’affirmation d’une liberté, au-delà de la provocation.

Babs. – Ma démarche, à la base, n’a jamais été d’essayer de faire ressentir quelque chose à quelqu’un. Je faisais ce que j’aimais, tout simplement. Et quel que soit l’endroit, c’était juste pour moi. Le graffiti, c’est quelque chose de personnel. En tout cas, ma définition du graffiti – de ma pratique – est personnelle. Tout ce que j’ai toujours fait ne dépendait que de moi et de mon plaisir. Très simplement.

Ch. W. – Aucune pensée ne l’accompagne  ?

Babs. – Non. J’inscris mon pseudo ou un de mes pseudos pour que les autres sachent que je suis passé par là. C’est un nom, ce sont des lettres, ça ne va pas plus loin. Si, dans dix ans, je repasse au même endroit, et que j’y vois encore mon graffiti, je me remémorerai l’action menée alors. Après, qu’on me reconnaisse ou pas, ça me ferait éventuellement plaisir, et encore… Mais, il n’y a aucun message. Je n’essaye pas de soumettre quelque chose aux gens, de faire passer une émotion, comme certains pourraient le croire, quelque chose de violent parce que j’ai fait un gros trait qui prend de la place ou, au contraire, un petit tag très discret.

Ch. W. – Je t’ai parlé de la liberté et de la provocation. De toute une série d’accents entre ces deux états, attitudes, qui sont étroitement liés dans l’art du graffiti, plus encore chez les vandales…

Babs. – Dans le vandalisme, on est libre de faire ce qu’on veut. Il n’existe aucune loi. Personne ne peut me dire quoique ce soit. La notion de provocation est assez basique  : il s’agit d’inscrire son nom là où c’est interdit. C’est la base du graffiti illégal. La provoc’ et la liberté sont étroitement liées, mais le graffiti illégal sera toujours et avant tout provocateur car réprimé par la loi  ; cependant, faire un graffiti où et quand on le souhaite est aussi une affirmation de notre liberté. En tout cas, pour moi.

Ch. W. – Tu te présentes comme un ex-vandale, tu as souvent parlé du vandalisme comme d’une philosophie ou d’un état d’esprit. Cela suppose un mode de vie particulier. Est-ce que tu acceptes d’en parler, toujours en relation avec la création  ?

Babs. – Je parlerai en mon nom et de ma seule expérience. Je suis un ex-vandale. Je le dis de cette manière, parce que j’ai cessé depuis quelques années maintenant de poser mon nom dans la rue et sur les rames de métro. Mon réseau, mon atelier et ma galerie ont été, pendant des années, le réseau du métro parisien et les trains. Ces supports-là étaient à mes yeux les meilleurs, car les plus exaltants et les plus directs en termes de diffusion de mon art, même si au départ, et dans la foulée de la question précédente, c’était avant tout pour moi. Ce qui était génial avec le train comme support, c’était de voir son œuvre aller et venir, circuler, aller vers les autres. A l’époque, que les gens apprécient ou pas, telle n’était pas vraiment la question. Je voulais faire quelque chose de beau. Cela dit, tout est relatif quand je dis cela, parce que, parfois, je faisais juste des tags. Des tags à l’encre qui coulaient, et ça me faisait autant plaisir que de voir une œuvre avec de belles couleurs.

Babs
Intervention sur mur, Babs, 2014
Babs
Intervention sur mur, Babs, 2014
Ch. W. – ça se passe où et à quelle époque  ?

Babs. – Dans le métro, fin 1992. C’est l’année que je considère comme celle de ma naissance dans l’univers le graffiti. J’ai commencé par faire des tags, qui ont évolué petit à petit en termes de taille et se sont ensuite épanouis sur les rames de métro et sur les trains. Mais, je ne compte pas vraiment ce que j’ai fait avant  : j’ai commencé le graffiti quand j’avais onze ans. Je faisais des tags dans ma banlieue, dans les bus. C’était vraiment anodin. J’inscrivais mon nom où je passais… Pour moi, le vrai point de départ est le moment où j’ai fait mon premier métro.

Ch. W. – Est-ce le moment où ça prend un sens, dans le métro et en tant que vandale avec tous les risques que cela suppose, où ça devient digne d’intérêt  ?

Babs. – Quand j’ai commencé à travailler sur des wagons de métro, j’ai embrassé une toute autre dimension. J’ai débuté dans ce contexte-là, de cette façon, à toucher du bout des doigts ce que je voyais, c’est-à-dire ce que j’aimais et avais envie de faire. Ce que certains précurseurs avaient déjà commencé à faire. Je pénétrais aussi dans le domaine des vandales confirmés.

Ch. W. – Le train a longtemps été ton support de prédilection. On sent toujours une forme de jubilation quand tu en parles.

Babs. – Ma première action a été un graffiti «  DSPARIS  », en référence aux DSP. Necro, membre du groupe, me l’avait commandé parce qu’il n’y avait que des taggers parmi eux, aucun graffeur. On m’avait indiqué qu’ils en cherchaient un et c’est comme ça que j’ai commencé à parcourir les dépôts. J’avais quinze ans. A cette époque, je réalisais tout ce qui était possible dans le métro. Necro a été mon mentor dans ce domaine. C’est lui qui m’a guidé, qui m’a emmené dans un dépôt pour la première fois. Un moment inoubliable, où tout a basculé pour moi  : il y a soudain eu une bouffée d’air, une ambiance, une odeur de freins usés sur les rails, le bruit des moteurs en veille et qui se remettent en marche de manière répétitive. Contrairement à beaucoup de gens, j’aime cette atmosphère et cette odeur. Progressivement, j’ai commencé à transposer ce que je faisais sur feuille à grande échelle.

Ch. W. – Tu ne travailles pas que dans les dépôts… Tu «  vis  » dans le métro à cette époque-là  ?

Babs. – J’ai fais quelques tunnels. Je ne peignais jamais quand le métro était fermé, toujours aux heures de circulation. ça n’a pas duré très longtemps, car au bout de quelques mois, je me suis rendu compte que la poussière recouvrait les tags en chrome qu’on réalisait. Quitte à ce que quelque chose disparaisse, je préférais que ce soit sur un métro, pas dans les tunnels. Même si je savais pertinemment que, dès le lendemain, le graffiti serait effacé. Ce caractère éphémère donnait plus de valeur à l’action et au graffiti. Sans compter le facteur risque, bien entendu, qui accentuait encore sa valeur, contrairement à ce qui était effectué sur mur, dans des terrains vagues, sur des façades ou dans la rue.

Ch. W. – Les risques  ?

Babs. – Le premier risque est de voler les bombes. J’avais par ailleurs ma propre charte. Par exemple, si je graffais et que je volais mes bombes, je ne voyais vraiment pas l’intérêt de payer un ticket. J’étais sidéré par ceux qui avaient des cartes Orange et qui allaient graffer ou tagger en compostant. De toute façon, je n’en avais pas les moyens. Mes parents non plus.

Babs
Intervention sur une rame de RER, Babs, 2001
Babs
Intervention sur un wagon de métro, Babs, 1999
Ch. W. – C’est une philosophie, une démarche artistique ou un état d’esprit avant le mode de vie que cela implique  ?

Babs. – Je mène la vie d’un mec libre à ce moment-là. Je n’ai pas d’adresse, je n’ai pas de nom en dehors des blazes (NDLR  : signatures) que j’utilise et que je change régulièrement pour éviter qu’on m’identifie et qu’on me suive. Je n’envisage alors pas le graffiti autrement. Je t’ai parlé du vol, mais même si j’avais voulu acheter des bombes, à cette époque-là, je n’en avais pas la possibilité. Je n’avais pas les moyens de faire du graffiti à grande échelle. Sans bombe ni argent, c’était impossible. J’avais développé un système de débrouillardise…

Ch. W. – Avant d’intégrer l’univers du graffiti parisien des années 1990, tu dessinais déjà.

Babs. – Je dessinais beaucoup quand j’étais enfant, oui. Je copiais les personnages du magazine Strange – Iron Man, Spiderman, etc. –, puis les Goldorak, Capitaine Flam, Cobra, Albator et autres Transformers. Je suivais mon cousin, qui dessinait très bien aussi, comme on suit un grand frère. Un jour, j’ai vu un graffiti par la fenêtre de chez moi. C’était un graffiti zulu – en rapport avec la Zulu Nation* –, mais j’avais huit ou neuf ans et je ne savais pas ce que c’était. Quelques jours plus tard, mon cousin a commencé à me parler de cette culture alternative. Il m’a parlé du break dance, du smurf, de la danse qu’on appelle aujourd’hui le hip-hop, puis il s’est mis à dessiner des «  flops  ». Je n’y connaissais rien du tout. Pour moi, c’était juste des mots  ; alors, j’ai essayé de faire comme lui, puis j’ai approfondi. J’ai commencé à en voir partout dans la ville, à en dessiner, aussi, sur des poteaux avec des petits marqueurs. Ensuite, je me suis choisi un nom et tout cela a progressé, évolué en tout cas…

Ch. W. – Comment se passait la vie au milieu des tours à cette époque  ?

Babs. – J’habitais dans une cité. Ce qui impliquait une vie en communauté. J’étais dehors jusqu’à l’heure à laquelle mes parents me disaient de rentrer. Tout le monde se connaît dans ces environnements, on reste dehors parce qu’il y a une confiance tacite, instaurée, qui fait que tout se passe généralement bien à condition de ne pas trop s’éloigner. On jouait entre enfants. J’habitais un bâtiment à Vitry, un bloc qui comprenait dix halls d’entrée, dix cages d’escalier, neuf étages, flanqué à l’arrière de deux branches de quatre étages chacune, ce qui représentait beaucoup d’appartements. En fait, on se connaissait tous. Je m’amusais et tant que je rentrais à des heures raisonnables, en tout cas celles fixées par ma mère, tout allait bien. C’est dans ce laps de temps que j’ai commencé à tagger et à graffer.

Ch. W. – On ne connaît pas vraiment cet aspect du travail, puisque tout a été effacé. C’est quoi une chose belle pour toi  ?

Babs. – C’est relatif. Pour moi, ça va du simple tag qui coule, en passant par la rayure – ça peut être un tag à l’acide sur une fenêtre qui va empêcher de voir à l’extérieur – à un graffiti, à quelque chose de plus abouti.

Ch. W. – Tu parles d’un graffiti plus abouti. Le graffiti vandale représente une performance en raison du laps de temps très court et des situations à risques dans lesquelles il se compose.

Babs. – C’est là qu’est véritablement la performance  : réaliser quelque chose d’abouti malgré tout, en un temps record. C’est le principe des «  whole cars  »  : faire un wagon de trois mètres de haut par vingt de long, en une heure, en couleurs, avec des belles lettres, en étant conscient du fait que peindre un mur dans un terrain vague d’une surface similaire prendra deux jours, définit différemment l’exercice et la qualité du graffiti. Le vandalisme est l’entraînement intensif du trait. Tu essayes d’aboutir en un temps très court et de donner le meilleur, du point de vu formel.(*) La Zulu Nation est une organisation internationale pour la prise de conscience hip-hop, créée en 1973 et dirigée par le musicien Afrika Bambaataa.

Babs courtesy galerie Le bon petit diable
Evidence, série Babstrait, Babs, 2014
Babs
Intervention sur une rame du RER C, Babs, 2000
Ch. W. – On dit que les meilleurs moments du vandalisme sont les moments les plus risqués. C’est une pratique artistique sauvage qui provoque une montée d’adrénaline, accentuant le phénomène de concentration, non  ?

Babs. – L’adrénaline est quelque chose de permanent dans le graffiti vandale. On arrive à la gérer avec le temps en s’habituant finalement à des situations extrêmes. On passe de l’euphorie à la maîtrise de soi, au fur et à mesure des années. Mais, c’est un moteur. L’adrénaline me permet de me concentrer deux fois plus afin d’essayer d’être deux fois plus performant en un minimum de temps.

Ch. W. – Il y a une différence impressionnante entre tes graffitis sur mur, en terrain vague, et ce que tu faisais sur trains autrefois, où tu racontais presque des histoires  : tu traçais des immeubles, des figures rejoignant l’univers de la bande dessinée. Des œuvres beaucoup plus proches de tes dessins que tout le travail de la lettre.

Babs. – Ces graffitis-là étaient parfois même plus aboutis car j’y plaçais des personnages et j’utilisais beaucoup plus de couleurs. Mais, c’était une approche différente. Tout cela dépendait aussi du temps que j’avais sur un train. Parfois, il m’en restait un peu pour les figures. Sur les terrains, j’ai tout le loisir de réaliser des graffitis plus aboutis. Je pourrais faire des personnages. Cependant, tant que je ne serai pas arrivé à quelque chose de satisfaisant au niveau de la lettre, je ne travaillerai pas la figure. Quand je fais quelque chose, j’essaye de le faire bien.

Ch. W. – C’est dans ton style qu’on va te trouver. Tracé impeccable et sens de la couleur. Tu travailles beaucoup sur la lumière et la distribution lumineuse. En tracé direct. Tu es réputé pour la dextérité avec laquelle tu es capable de dessiner. Tu es totalement autodidacte, ton dessin est d’une cohérence totale en termes de rapport d’échelle, de représentation, de répartition ombre et lumière. On dirait que c’est inné chez toi. Est-ce que tu as montré ton travail en dehors de ce milieu du graffiti à l’époque  ?

Babs. – Mes profs disaient que j’excellais et que j’avais un niveau au-dessus des autres. J’étais plutôt fier parce que, dans les autres matières, je n’étais pas attentif. J’ai décroché du système scolaire en cinquième. Un de mes profs de sixième m’avait prêté un livre en 3D, reproduisant des tableaux connus. J’aimais les copier, c’était amusant pour moi. Je peux observer une œuvre pendant des heures pour essayer de comprendre comment ça fonctionne. Comment les couleurs ont été posées, laquelle l’a été en premier. Comment l’artiste a travaillé tel ou tel motif. A quel moment son trait a surgi, pourquoi il a commencé par ceci ou par cela  ? En revanche, une fois sorti de l’école, j’ai quasiment cessé la pratique du dessin pendant vingt ans. Dans le métro, je dessinais directement in situ, sans croquis préparatoires, je vivais sur mes acquis. J’ai recommencé à dessiner quand j’ai arrêté le graffiti vandale.

Ch. W. – Comment se passe le retour à la surface  ?

Babs. – Au niveau du dessin  ? Le dessin et le fait d’imaginer des combinaisons de formes, de couleurs, m’ont permis de penser des graffitis de plus en plus élaborés, de travailler davantage sur la construction et la composition plutôt que graffer dans l’urgence. Au niveau de la lettre, j’ai commencé à prendre vraiment du plaisir, à pouvoir suivre mes envies, à pousser plus loin. Pour avancer, de toute façon, une seule chose est nécessaire  : le travail. Je passe des heures à me perfectionner, à trouver de nouvelles formes.

Babs, photo Valériane Mondot
Performance à l’Espace Cardin, Babs, 2014

Ch. W. – Est-ce de cette façon que se libère ton imagination  ?

Babs. – Oui, bien sûr  ! Je pars de ce qui préexiste, d’automatismes et, tout à coup, quelque chose se libère, je transforme les lettres en robot, en système mécanique. Tout dépend du moment et de ce qu’il m’inspire.

Ch. W. – Tu travailles sur toile et tu exposes aujourd’hui. Tu m’as souvent dit que sur toile, tu ne faisais pas du graffiti mais du Babs. Qu’est-ce que ça signifie  ?

Babs. – J’utilise les mêmes codes, la bombe, je travaille la lettre dans l’espace de la toile, mais ce n’est pas du graffiti. Je cherche également de nouvelles formes adaptées à ce nouveau support, sur lequel j’expérimente encore différemment. Depuis 2009 – date de la sortie du film Avatar et du début de la popularisation de la technique –, j’explore par ailleurs la représentation en 3D.

Ch. W. – Quelles sont tes références aujourd’hui, comparées à celles de ton enfance  ? En as-tu dans l’univers de l’histoire de l’art et de la peinture ? Dans le monde du graffiti  ?

Babs. – Enfant, je n’avais aucune notion de ce type, à part quelques noms comme Picasso… Certains professeurs que j’ai eus nous demandaient de dessiner une pomme, sans rien nous apprendre… A la source, finalement, il y a le graffiti. C’est ça, mon école de l’art. Je m’intéresse à d’autres choses depuis 2010. Ça m’aide à trouver des directions dans lesquelles je veux ou peux m’engager. Ça me permet de découvrir tout ce vers quoi je n’ai pas eu le temps d’aller. D’avoir cessé le graffiti vandale me permet aussi de me constituer une culture. Damien Hirst est un peintre que j’adore, par exemple, en marge de ce qu’il a réussi à faire commercialement parlant et en marge de son travail sur les animaux. J’aime aussi Jackson Pollock et l’Action painting, ou encore Mondrian et sa façon de structurer l’espace à l’intérieur du champ pictural.

Ch. W. – Comment vois-tu le monde de manière générale  ? En tant qu’ex-vandale, homme libre, ayant longtemps vécu selon ses propres règles, avec un sens des limites très personnel.

Babs. – Je le vois comme quelque chose d’assez figé, de graphique, même s’il y a du mouvement… Tout rentre dans une case ou dans une forme prédéfinie, géométrique. Les appartements sont carrés, les voitures forment des rectangles. Tout est à angle droit, structuré. Rien de ce que l’on a construit n’est sphérique. La sphère, le cercle sont dans la nature. C’est un peu comme mon graffiti. Dans ma peinture, dans mes lettres sur toile, on retrouve ces deux valeurs, il y a la limite de la lettre, graphiquement délimitée ou structurée, mais aussi un réseau de lignes ou de constructions sans fin qui, si c’était possible, se prolongerait à l’infini à l’extérieur du champ. C’est vers ce monde-là que je tends.

Ch. W. – Et que tu enchantes par la couleur, construisant tes gammes chromatiques comme on compose de la musique  ?

Babs. – Oui.

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