Salon de Montrouge #61 – La carte du collectif

Anne Le Troter_Montrouge 2016

Pour sa 61e édition, le Salon de Montrouge, accueilli comme tous les ans dans le beffroi de la ville, rassemble quelque 140 œuvres d’une soixantaine d’artistes originaires de France comme de Belgique, du Brésil, de Chine, d’Espagne, d’Italie, d’Inde, d’Iran ou encore du Liban. Dédiée à la création émergente, la manifestation est cette année marquée par un changement de direction artistique, confiée à Ami Barak – il fut notamment directeur du Frac Languedoc-Roussillon entre 1993 et 2003 – et à sa collaboratrice, Marie Gautier, qui succèdent à Stéphane Corréard. Balade au cœur d’un salon qui s’affirme désormais avant tout comme un espace d’exposition collective.

« Nous tenons à privilégier un parcours thématique, une immersion dans la diversité des propositions artistiques, expliquent conjointement Ami Barak et Marie Gautier – respectivement directeur artistique et directrice artistique associée – dans leur éditorial. Et ce, avec l’optique curatoriale de mieux lire les propos et démarches qui se dessinent, de mettre en dialogue les artistes et leurs productions pour tisser une cartographie de la scène émergente. » Lien, dialogue, échange semblent bien être les maîtres-mots de cette édition 2016 du Salon de Montrouge, qui entend propulser les visiteurs dans un monde hors du temps. Un univers – qui prend la forme d’un vaste espace d’exposition – où les œuvres nouent conversation, quels que soient les forme, couleur, matériau et thème traités. Parfois posées à même le sol, les créations investissent tout l’espace. Malgré une légère impression de flottement par endroit, rien n’a été laissé au hasard par l’équipe scénographique, spécialement convoquée pour l’occasion et constituée du duo franco-belge Vincent Lebourdon et Rami Fishler. « Il s’agit avant tout d’une exposition collective et non d’un salon ; d’une exposition décompartimentée, précise Marie Gautier. Les années précédentes, chacun avait son stand. Ici, le but est de mettre en relation les photos comme les sculptures avec l’ensemble. Et si chaque artiste a des besoins différents en termes d’espace, tous doivent être représentés de la même façon. »

Yassine Boussaadoun
Les dictateurs dans le métro (série),
Yassine Boussaadoun.

Amour, haine, Histoire sont parmi les notions récurrentes travaillées par les artistes à travers moult techniques, matières et supports. Leurs pièces s’articulent en regard les unes des autres selon cinq grandes thématiques : « Chez moi, chez toi, chez les autres », « Raconte-moi la planète », « Ironie de l’histoire », « La Veille des formes » et « Je t’aime moi non plus (à la folie, pas du tout) ». Autant de chapitres d’une narration à construire selon ses propres repères : « Il s’agit de clés de lecture, reprend Marie Gautier. L’interprétation est libre. » Ainsi, navigue-t-on d’une œuvre à l’autre, dans un lieu où le sens de la visite est tout sauf prédéfini. Un tel agencement entend permettre au public de mieux appréhender les éventuels rapprochements faits par l’artiste entre « son histoire personnelle et l’environnement proposé, dans un combat plus ou moins engagé », toujours selon les propos de la collaboratrice d’Ami Barak. « Aujourd’hui, dans l’art contemporain, on constate que les artistes sont plus proches de la société. Ce sont des lecteurs, des interprètes de l’actualité. » Voire des « réinterprètes » de la réalité, à l’image de Yassine Boussaadoun qui présente sa série Les dictateurs dans le métro : cinq photomontages, aux allures d’inquiétantes archives, transforment autant de tristement illustres dictateurs en passagers ordinaires des transports en commun.

Mathieu Dufois
Posters (détail), Mathieu Dufois, 2014.

Avec Yyyeux, Josselin Vidalenc invite, de son côté, à une autre façon de regarder le monde, par la lorgnette singulière que forme un petit trou creusé à même une assiette… Mathieu Dufois déploie, quant à lui, la maquette en papier d’une ville grisonnante et désaffectée (Posters, 2014) ; travaillant autour de « la mémoire des images, ou plutôt celle d’une émotion par l’image » (1), l’artiste s’approprie des scènes photographiques ou de cinéma – essentiellement celui des années 1950 et 1960 – qu’il transpose au temps présent via le dessin, l’animation-vidéo et la maquette comme ici.

Camille Llobet
Voir ce qui est dit (arrêt sur image), Camille Llobet, 2016.

Davantage que son interprétation, c’est la perception du réel qui intéresse Camille Llobet : la jeune femme présente Voir Ce qui est dit, une vidéo extraite du projet éponyme et dans laquelle elle fait dialoguer les gestuelles d’une performeuse sourde, Noha El Sadawy, et d’un chef d’orchestre – durant les répétitions de l’Orchestre du Collège de Genève –, la première transcrivant par la langue des signes ce qui émane des musiciens dirigés par le second. Une manière sensible de rendre compte de la multiplicité sémantique de la notion de langage, qu’il soit corporel ou de l’ordre de la parole. Un champ exploré de longue date par la performance, discipline plus particulièrement mise en lumière cette année (2), en écho à l’hommage rendu par les deux directeurs artistiques au Cabaret Voltaire (3), une institution zurichoise toujours active et célèbre pour avoir abrité les débuts du mouvement Dada.

Daniel Firman
Simply Red, Daniel Firman, 2009.

« Jusqu’à présent, nous avions un invité d’honneur, mais nous souhaitions aller plus loin, explique Marie Gautier. Notre idée est de montrer comment Dada continue d’impacter les générations actuelles. » Une vingtaine d’artistes de renom ont ainsi été invités à « célébrer » le centenaire du lieu ; parmi eux, Kader Attia, Daniel Firman, Sylvie Fleury, le collectif Présence Panchounette ou encore Pascale Marthine Tayou.

Conçu pour mettre en exergue la jeune création actuelle, le salon entend aussi participer à rendre l’art contemporain accessible au plus grand nombre – plus de 25 000 visiteurs l’ont parcouru l’an dernier. Ambition pour laquelle, il a développé tout un dispositif de médiation culturelle. Visites guidées gratuites tous les dimanches et ateliers pour les 5-12 ans en sont quelques éléments clés dont il est possible de profiter jusqu’au 31 mai !

(1) Propos extraits d’un texte de Mathieu Dufois mis en ligne sur le site Réseaux d’artistes.
(2) Notamment dans le cadre de trois soirées dédiées à cette discipline les 11, 18 et 25 mai.
(3) Le Cabaret Voltaire a été créé en 1916 à initiative de l’écrivain allemand Hugo Ball (1886-1927) et de sa compagne, la poète et danseuse Emmy Hennings (1885-1948).

Le Grand Prix à Anne Le Troter

Cette année, plus de 2 500 dossiers ont été reçus par les organisateurs du salon. Un peu moins de 300 ont été soumis au Comité de sélection qui a désigné les 60 participants pour l’édition 2016. Quatre d’entre eux ont par ailleurs été récompensés par le jury – présidé cette année par Alfred Pacquement – lors de l’inauguration de la manifestation, le 3 mai dernier : Anne Le Troter (photo d’ouverture) a reçu le Grand prix du 61e salon de Montrouge et du Palais de Tokyo ; Anne-Charlotte Finel s’est vue attribuer le Prix du Conseil Départemental des Hauts-de-Seine ; Clarissa Baumann a été doublement récompensée par le Prix des Beaux-Arts de Paris et celui de l’ADAGP ; enfin, le Prix Kristal – remis par un jury issu du Conseil municipal des enfants – a été décerné à Julien Fargetton.

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