Jean-Marc Brunet à la Seyne-sur-Mer – Le corps en marche

« La peinture est un besoin vital, mais avoir du plaisir en peignant est une obligation. La jubilation un devoir ! » Ainsi s’exprime Jean-Marc Brunet, actuellement l’invité de la Galerie d’art contemporain installée au fort Napoléon à la Seyne-sur-Mer. Le peintre y présente trente-six pièces récentes : grands formats, dessins et gravures. Bouillonnements de couleurs, condensés d’énergie, ses toiles racontent la vie à l’état de peinture. Du 7 au 16 juin, ce sont les cimaises de la galerie Chauvy, à Paris, qui s’en pareront. Voici le portrait de l’artiste écrit pour Cimaise (287).

Souvent l’allégorie convoque les poètes. Eux seuls savent insuffler ce qu’un cœur ressent, une âme pressent. Il arrive aussi que le talent d’un peintre laisse affleurer les mots sur des lèvres encore vierges du moindre vers. Ce jour-là advient quand, en face de la toile, l’œil ne reconnaît rien, mais lit en elle comme à livre ouvert. Peindre c’est comme écrire en couleur. Et Jean-Marc Brunet a aussi l’étoffe d’un homme de plume.

Quand en 1989, il quitte Soissons pour Paris, son choix est fait depuis longtemps. « Je serai peintre ! », lance-t-il en sixième à son professeur d’anglais en guise d’excuse pour ses piètres résultats. Pourtant, même s’il peint au fond de la classe, Jean-Marc Brunet poursuit une scolarité tout ce qu’il y a de plus honorable et, une fois son bac en poche, décide de prendre le large. A Soissons, il se sent bien, mais à l’époque la ville est dépourvue d’école d’art et de musée, de lieux où apprendre et s’exprimer. Après avoir pesé les différentes possibilités qui s’offrent, il choisit l’académie Goetz-Daderian. « J’ai visité plusieurs établissements parisiens qui me semblaient par trop privilégier une approche intellectuelle de la peinture. Moi, je voulais apprendre à dessiner, à peindre, à graver… »

Des nus à l’abstraction

D’entrée, Jean-Marc double son cursus officiel d’un apprentissage sur le terrain. Il côtoie les peintres, parfois même partage leur atelier. « Ils étaient tous beaucoup plus âgés que moi : l’âge que j’ai aujourd’hui… Ce sont eux qui m’ont appris. » Notamment Ousseynou Sarr, ancré dans la matière, utilisant pigments et collages, et Pierre Duclou, à l’ample gestuelle qui joue avec les signes. Si tous l’ont influencé, il en est un dont la fréquentation fut déterminante. « Au départ, j’étais dans la représentation, je faisais des portraits, des nus, des paysages puis peu à peu, sous l’influence de mes rencontres artistiques, j’ai évolué vers l’abstraction. J’ai partagé un atelier pendant trois ans à raison de dix heures par jour avec Alain Salèvor. Cette intimité a forcément influencé ma peinture. » Il y eut beaucoup d’autres rencontres comme celles avec Albert Bitran ou avec Jean Rustin.

Le jeune artiste manifeste à chaque fois beaucoup de curiosité pour la peinture des autres et s’enrichit à son contact. Ses amis, eux, l’incitent aussi à se plonger dans l’histoire de l’art, à chercher. « J’ai besoin d’expérimenter physiquement ce que j’ai compris intellectuellement d’un courant, d’une pensée. La peinture, c’est aussi le corps en marche, le besoin de toucher du doigt chaque champ de l’abstraction. » Il va donc approfondir ses connaissances, se frotter à chaque période, faire siennes les expériences des autres. « En gros, la peinture abstraite a cent ans. J’ai voulu en explorer toutes les tendances, toutes les écoles, aussi bien françaises qu’américaines ou issues des pays de l’Est. » Jean-Marc Brunet cherche et cherche indéfiniment ; ressent et ressent infiniment.

Jean-Marc Brunet
Variation marine III, Jean-Marc Brunet, 2012
Jean-Marc Brunet
Vent marin, Jean-Marc Brunet, 2012
Les années se suivent, les thématiques aussi : Les Territoires (1992-1996), Les Réservoirs (1997-2000), Les Guerriers (2000-2003) et Les Citadelles (2003-2006). Chacune s’ancre dans une période bien précise de l’abstraction, un peu comme si l’artiste tenait à expérimenter de l’intérieur chacun de ces mouvements et franchir la porte lui permettant d’aller plus loin. « S’il y a un brin d’ennui, je passe à une autre recherche. La peinture est un besoin vital, mais avoir du plaisir en peignant est une obligation. La jubilation un devoir ! » Si, très rapidement, Jean-Marc Brunet vend quelques tableaux, il n’échappe pas pour autant aux débuts difficiles où son temps doit faire le grand écart entre peinture et nécessité matérielle. « J’ai essayé tous les rythmes : travailler le jour, peindre la nuit ; peindre le jour, travailler la nuit ; travailler comme un fou pendant un mois et peindre pendant trois… mais aucun de ces scenarii n’était le bon ! Si je voulais être peintre, il me fallait l’être à plein temps ! » Très vite, ce vœu est exaucé. Avec l’aide de ses pairs, Jean-Marc se fait connaître. Parallèlement, il expose beaucoup. « Je me suis toujours occupé moi-même de mes expositions. Et j’ai eu la chance d’être épaulé par des collectionneurs comme Jean-Marc Natel qui soutient ma peinture depuis quinze ans. Il porte sur elle un regard de collectionneur mais aussi de poète, ce qui me touche. »

Au Sénégal comme à Caracas, il y a des choses qui sont dans l’air

Depuis maintenant douze ans, Jean-Marc Brunet a quitté Paris pour revenir au pays. Installé à quelques kilomètres de Soissons où ses parents tiennent toujours un commerce, le désormais parisien en ses terres a eu un peu de mal à trouver ses marques. « Les premiers jours, je me sentais un peu isolé. Mais peu à peu, j’ai apprécié un certain étirement du temps qui permet de prendre du recul, de ne pas être toujours en mouvement. » Ce temps qui s’inscrit obstinément dans sa vie : chaque jour, le peintre entame sa journée à six heures et ne l’achève qu’aux alentours de vingt et une heures. « J’ai besoin de beaucoup de temps pour peindre. La peinture se travaille, elle se reprend, six mois, un an, même deux ans après. Je travaille toujours en plusieurs fois et sur une année au minimum. » Les journées, elles, sont ponctuées par les allers et retours de l’artiste entre ses deux ateliers, celui de peinture et celui de gravure. Un changement de rythme dont Jean-Marc a impérativement besoin. « Je suis un peintre qui fait de la gravure. Tous les jours, je fais les deux. »

Et puis, il y a les voyages au long cours. « Je me suis rendu régulièrement chez Ousseynou Sarr, au Sénégal. Je me suis également allé au Venezuela, chez Oswaldo Vigas. C’est étonnant comme la peinture est universelle. Il y a des choses qui sont dans l’air, qui vibrent partout de la même façon et que l’on perçoit même de l’autre côté de la planète. J’aime aller voir ailleurs, sous d’autres lumières. Cela n’influence pas directement ma peinture, mais cela m’est nécessaire. »

Mais pour autant, et même si certains titres semblent détournés comme Oh rage ! (qui peut se lire orage), la nature interfère peu dans son œuvre. Et d’ailleurs, lorsqu’il s’avoue perméable au monde et à son actualité, c’est pour mieux affirmer que ce n’est ni lui ni elle qui l’influence ! « Je peins pour moi. Qu’il y ait des gens qui aiment, qui achètent mes toiles, c’est toujours une surprise », s’exclame-t-il. Alors, quid de l’inspiration ? Une seule réponse : l’émotion. « Que je cherche à faire vibrer le blanc ou révéler le grain de la toile, je ne souhaite qu’une chose, montrer la vie. »

Jean-Marc Brunet
Traversée de l’orange, Jean-Marc Brunet, 2012

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