Domaine de Chaumont-sur-Loire – Une parenthèse enchantée

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A vos agendas ! La nouvelle saison du Centre d’arts et de nature du Domaine de Chaumont-sur-Loire vient d’être dévoilée. Au programme : des œuvres d’Andy Goldsworthy, El Anatsui, Giuseppe Penone, Cai Guo-Qiang, Wang Keping et Lee Bae, pour ne citer qu’eux. L’an dernier, ce sont plus de 400 000 personnes qui se sont rendues au Domaine pour découvrir le château comme le Festival International des Jardins ou la programmation d’art contemporain. Gageons que 2016 sera encore plus généreuse ! Rendez-vous donc sous les grands arbres du parc le samedi 2 avril.

L’art contemporain a fait irruption au Domaine de Chaumont-sur-Loire voici sept ans. Sous la direction de Chantal Colleu-Dumond, l’institution internationalement reconnue pour son Festival des jardins s’est dotée du Centre d’arts et de nature. Depuis lors, une programmation des plus enthousiasmantes s’y déploie essentiellement d’avril à novembre. Durant cette période, une douzaine de nouveaux artistes expose tant dans le parc que dans le château ou ses dépendances. Sculptures, installations, dessins, photographies et vidéos proposent alors des explorations inattendues de la nature. Nombreux sont les artistes « stars » à y avoir déjà exposé. Orozco, Kounellis, El Anatsui, Sarkis, Penone et Dougherty font partie de ceux qui ont marqué puissamment les esprits. Chacun d’eux a noué une relation singulière avec le lieu comme avec son équipe. Si bien qu’il n’est pas rare de les voir revenir et proposer spontanément une œuvre ou une autre. Car ici, rien n’est comme ailleurs. Chaque séjour est l’occasion d’une confrontation, parfois très physique, avec les éléments, et d’échanges avec d’autres artistes ou invités de passage. Pour les visiteurs, les découvertes sont toujours étonnantes et nombreuses. Non seulement parce qu’une part importante des pièces est réalisée pour l’occasion, mais aussi parce que Chantal Colleu-Dumond n’hésite jamais à présenter des œuvres inconnues en France et des artistes parfois tout juste sortis des Beaux-Arts. En peu de temps, elle a su faire d’une idée une épopée dont elle nous livre chaque année un épisode unique. La parole à celle qui a peaufiné cette nouvelle saison.

ArtsHebdoMédias. – Avoir Andy Goldsworthy comme invité doit être un événement à préparer de longue date ?

Chantal Colleu-Dumond. – Absolument ! Je pense à lui depuis très longtemps. Artiste majeur dans le domaine de l’art dans la nature, Andy Goldsworthy a été difficile à atteindre du fait d’un emploi du temps rempli quatre ans à l’avance. Il est finalement venu au mois de février 2015 pour repérer les lieux. Plusieurs projets ont alors été envisagés, dont un qui avait partie liée avec l’eau. L’artiste voulait créer une « maison source » qui aurait récupéré l’excédent d’eaux pluviales du Domaine, mais il est impossible dans un tel environnement patrimonial d’ajouter une nouvelle architecture. Nous sommes donc tombés d’accord pour la réalisation d’un cairn (photo ci-dessus), forme obsessionnelle chez lui. La pièce est posée sur une souche de platane – lequel n’a pas été coupé pour l’occasion, mais parce qu’il menaçait de tomber, – et entièrement composée d’ardoises de Trélazé, en référence à la toiture du château. Ces pierres sont issues d’une carrière qui a eu un grand succès auprès des bâtisseurs des châteaux de la Loire et peuvent faire jusqu’à 15 centimètres d’épaisseur. Les mois passant, des branches vont pousser et peu à peu embrasser l’œuvre. Il existe seulement trois modèles de ce type de par le monde : en Australie, en Espagne et à Chaumont-sur-Loire. Très engagé dans sa pratique, Andy Goldsworthy s’intéresse avec force au processus de fabrication de l’œuvre et accorde beaucoup d’intérêt au site ainsi qu’à la place où il va ériger cette dernière. C’était très impressionnant de le voir travailler sous la tempête. Il semblait dans un état d’extase absolue, comme stimulé par ce combat de géants avec la nature. Ses cairns se dressent pour l’éternité, ils estampillent le monde. Pour l’artiste, ils expriment la plénitude et la maturité de la nature.

En observant la liste de vos invités, deux artistes se distinguent par une nouvelle apparition ! Des œuvres de Giuseppe Penone et d’El Anatsui sont de nouveau inscrites à la programmation.

El Anatsui, photo Eric Sander
Ugwu (détail), El Anatsui, 2016.

Au fil du temps, Giuseppe Penone a établi un lien particulier avec le Domaine. Il a conçu une œuvre en bronze qui sera installée dans le parc. Rien à voir avec l’œuvre immense Idee di Pietra qu’il avait réalisée en 2012. Il s’agit simplement, mais heureusement, de poursuivre le compagnonnage né avec un artiste évident pour nous. Quant à El Anatsui, qui a créé l’an dernier une œuvre extraordinaire – qui restera visible cette saison encore – dans la Galerie du Fenil, il a émis le souhait de revenir pour créer une installation dans le parc à base d’accumulations de troncs d’arbres, de déchets métalliques et de couleurs. Je suis très heureuse des relations exceptionnelles qui se nouent avec certains artistes. Qu’ils aient spontanément envie de revenir me touche profondément. C’est aussi le signe que le Centre d’arts et de nature a trouvé sa place dans le monde de l’art d’aujourd’hui.

Deux artistes chinois réputés proposeront aux visiteurs des œuvres qui n’ont jamais été exposées en France.

Il est vrai que Cai Quo Giang exposera des vidéos d’explosion de poudres colorées que j’ai découvertes à Shanghai. Cet artiste – on le sait – est aussi un excellent artificier. Nous présenterons, par ailleurs, de très belles céramiques blanches, telles des bas-reliefs végétalisés, sur lesquelles il est intervenu avec du feu. D’autres invités « jouent » aussi avec le feu, comme Wang Keping et Lee Bae. Cai Quo Giang viendra au mois de juin, non seulement pour présenter son travail, mais aussi pour préparer son intervention de l’an prochain. Car lui aussi souhaite créer une œuvre spécifique pour le Domaine. C’est extraordinaire ! Pour sa part, Wang Keping, qui est installé en France depuis 1984, utilise des techniques ancestrales pour ses sculptures en bois, noirci au feu, selon la tradition de son pays. Nous présenterons un exceptionnel ensemble de quarante pièces aux allures végétales, évoquant tantôt des silhouettes humaines, tantôt des formes animales. Elles seront installées selon un dispositif scénique qui permettra à la fois d’en faire le tour et de les surplomber. Il se trouve que certaines de ces œuvres ont étonnamment été réalisées avec du bois de la forêt de Chasseneuil, propriété de la Princesse de Broglie qui a fait la réputation de notre château.

Deux Coréens sont également de la partie !

Lee Bae
Issu du feu, Lee Bae.

Le très réputé Lee Bae – dont le travail s’inscrit dans le mouvement artistique coréen Dansaekhwa, qui milite pour un rapport harmonieux de l’homme avec la nature, tout en soulignant l’importance de l’engagement du corps dans l’acte créatif – présentera, dans l’architecture spectaculaire du Manège des Ecuries, des sculptures en charbon de bois rassemblé par des cordes. Ces volumes de bois brûlé seront disposés par l’artiste sur une poudre de marbre blanc. Les traînées laissées par leur passage feront partie intégrante de l’installation. Le public pourra également découvrir quelques tableaux composés de cette matière noire si chère à l’artiste. L’autre Coréen présent est le jeune photographe et vidéaste Han Sungpil. Nous accrocherons dans la longue Galerie des Ecuries une très belle série consacrée aux nuages artificiels, accompagnée de vidéos sur le même thème.

Vous avez également invité Marc Couturier. L’artiste, qui va intervenir en différents endroits du Domaine, a une bien curieuse passion…

Marc Couturier
Projet pour le Domaine de Chaumont-sur-Loire, Marc Couturier.

C’est exact. Marc Couturier est un véritable poète, obsédé notamment par les feuilles d’aucuba ! Pour lui, les feuilles tachetées de cette plante, aussi résistante qu’ordinaire, sont comme autant de cieux étoilés. Il prétend qu’au vu du nombre d’aucubas présents sur terre, il y a plus d’étoiles ici-bas qu’il n’y en a dans le ciel ! Dans l’Asinerie, des vitraux d’aucubas orneront les fenêtres et un tapis, appartenant au mobilier national dont les motifs reprennent les « astres » d’aucubas, habillera le sol sous le lustre à pampilles. Le visiteur sera aussi accueilli par un Tremblement de ciel – lame sculptée dans du bois de samba, recouverte d’or et en lévitation au-dessus de la pelouse. L’artiste sera également présent à l’intérieur du château, où il installera des lames d’or près des casiers des domestiques de la princesse de Broglie, des tonneaux mystérieux et de poétiques flaques vertes, reflets du ciel et révélateurs de l’espace sidéral. Je suis ce travail depuis longtemps et l’on peut s’étonner qu’il ne soit pas plus connu. Marc Couturier voit dans le réel des choses insoupçonnées. Il rend visible l’invisible, effectue ce qu’il nomme des « redressements », en affectant une signification nouvelle à une forme connue comme, par exemple, ces petites taches des feuilles d’aucuba. Il donne à voir le sublime dans l’ordinaire. Cela correspond à ma définition de l’art.

En écho aux céramiques de Cai Quo Giang, vous avez choisi celles de Pauline Bazignan. Des pièces à la fois étranges et sensibles.

La série Intérieur. Hespérides sera installée dans une nouvelle salle de l’Asinerie. Il s’agit d’un travail très délicat. Ces petites porcelaines blanches ou grises révèlent l’écorce de mandarines que l’artiste a elle-même désolidarisée de la chair du fruit avant d’en reconstituer le volume et d’y faire pénétrer de la terre liquide. Elles seront disposées comme dans un cabinet de curiosités dans un jeu de répétition de cette forme à la fois reconnaissable, mais toujours singulière.

Autre pratique étonnante : celle du Marocain Yamou.

Yamou, photo Eric Sander
Pièce signée Yamou.

Yamou a construit son œuvre autour de la nature. Il était donc naturel que ses pas le portent un jour ou l’autre jusqu’au Domaine de Chaumont-sur-Loire ! J’ai découvert son travail dans le cadre de l’exposition sur le Maroc de l’IMA et j’ai été subjuguée par ses sculptures faites de goudron et de clous métalliques. Pour nous, il va inventer un étonnant symbole de l’infini qui viendra s’inscrire dans le parc du Goualoup. La recherche de cet artiste sur l’interaction entre matière vivante et matière stérile, associée à une portée symbolique et mathématique, est passionnante.

Vous n’oubliez jamais de mettre en avant la photographie et la vidéo.

Han Sungpil
Nuages, Han Sungpil.

En plus des œuvres photographiques d’Andy Goldsworthy et d’Han Sungpil que nous avons déjà évoquées, je suis très heureuse de présenter le travail de Jean-Baptiste Huynh pour lequel j’ai eu un véritable coup de cœur lors de la dernière édition de Paris Photo. Son objectif opère des métamorphoses : une pomme se transforme en nébuleuse, une fleur de cardon en houppette à poudre de riz ! Il prépare actuellement un ouvrage et a souhaité y inclure un cliché pris au Domaine. Son œil s’est fixé sur un cardon de notre potager. Magnifique ! Seront également présentés des scannogrammes de Luzia Simons. Cette artiste brésilienne, installée en Allemagne depuis 1986, développe une œuvre originale, principalement liée au végétal, qui se situe à la limite de la photographie et de la peinture. Nous présenterons une série consacrée au jardin tropical. Pour finir, quelques mots sur le travail de Quayola. Ce passionné d’art ancien autant que de technologies numériques va montrer des œuvres utilisant principalement le video mapping, une technique qui prend en compte les volumes sur lesquels sont projetées les images. Pleasant Places permettra aux visiteurs de contempler un paysage en évolution, un véritable tableau vivant. Plus facile à admirer qu’à expliquer !

Le mot de la fin ?

C’est la triple identité patrimoniale, jardinistique et artistique du Domaine de Chaumont-sur-Loire qui rend cette aventure passionnante. De l’hybridation des trois mondes, de l’interaction entre les disciplines, naît une alchimie particulière qui permet à l’art de conquérir de nouveaux publics rarement confrontés à lui. Ici, l’œuvre des plus grands artistes se présente comme quelque chose de naturel et d’accessible. C’est essentiel, car la sensibilisation à l’art et la transmission du beau est un combat nécessaire qu’il faut mener avec détermination. L’art nous accorde de voir au-delà de nous-mêmes, ce qui ne nous est pas toujours autorisé par le monde d’aujourd’hui. Chaumont-sur-Loire est une sorte de parenthèse enchantée, un antidote à la violence de nos sociétés contemporaines.

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