Marc Petit – L’innocence assassinée

Marc Petit, photo Sylvain Crouzillat

Histoire de nous faire patienter jusqu’au 11 juin, date du vernissage de la rétrospective de son œuvre à l’abbaye d’Auberive, le sculpteur vient de sortir un livre, «  Et dans les yeux, la nuit  ». Magnifique !

Depuis des mois, le sculpteur s’empresse. Le 11 juin à l’abbaye d’Auberive sera inaugurée une rétrospective de son œuvre. Une belle manière de fêter ses 50 ans. Anciennes pièces et nouvelles sont photographiées. Sylvain Crouzillat est derrière l’objectif. Sur la table s’étalent les clichés de La Danse macabre, série de 32 bronzes datant de 2001. Marc Petit redécouvre son travail. Non sans émotion : « Ces pièces qui mesurent entre 6 et 40 cm ont pris tout à coup une autre dimension. En les regardant, j’ai eu envie d’en faire un livre et j’ai demandé à Christian Dufour, un ami, d’écrire des textes pour les accompagner », explique l’artiste. Ainsi est né Et dans leurs yeux, la nuit. L’écrivain et l’artiste ont fait se lever une humanité souffrante, implorante et damnée. Le livre provoque un choc : le verbe déposé au cœur du métal délivre un golem de papier ; s’échappent des cohortes d’êtres décharnés, agonisants et effarés. Vertige du texte où la violence des mots dit l’ultime détresse des corps, révèle les sombres abysses d’orbites vides, et exalte toute la puissance des bronzes magnifiée par le photographe. Comme l’œil dans la tombe regardait Caïn, ils nous provoquent du fond de leur silence éternel, ouvrant grand les bras pour mieux nous étreindre, effleurant notre cou de leur souffle glacial. La mort se joue de vies que l’humanité a écrasées. Mais les morts eux-mêmes seraient-ils les seuls à posséder une conscience ? Cette danse macabre qui nous dit que la mort frappe petits et grands indifféremment n’oublie en chemin ni la cruauté des hommes ni leurs iniquités. « Contemple-les, ils sont beaux. Il nous faut aimer nos démons. Marc a cerné ses hantises en les mettant en images. Il a semé ses dents de dragon. Avec toute la tendresse de son âme », écrit Christian Dufour.

Le livre s’ouvre sur un dessin : entre les jambes écartées d’une femme, apparaît un nouveau-né encore lié au corps de sa mère par le cordon. C’est une surprise, d’ordinaire Marc Petit ne dessine jamais avant de sculpter. Jusqu’à cette découverte les deux parties de son œuvre demeuraient totalement dissociées même si Lorquin, son maître, l’a toujours poussé à travailler son trait coûte que coûte. Et la mine ici ne le cède en rien au plâtre ! Visages sans regard, personnages aux chairs arrachées, êtres dépourvus de toutes les apparences surgissent de la page blanche avec la même force, audace et émotion qui caractérisent l’œuvre de l’artiste. Mais on est en face d’une exception.

Marc Petit, photo Sylvain Crouzillat
Et dans leurs yeux, la nuit, Marc Petit, Christian Dufour@ et Sylvain Crouzillat, Editions de l’abbaye d’Auberive
Marc Petit, photo Sylvain Crouzillat
La Danse macabre, Marc Petit, 2001

Ces croquis ont effectivement précédé les sculptures. « J’ai fait ces dessins pour l’ouvrage Gloria de la mort, paru en 2002. Il s’agissait d’illustrer un texte de Jan Dau Melhau. L’auteur m’avait donné carte blanche et pour la première fois, j’ai eu envie de sculpter ce que j’avais croqué. » L’exercice est jubilatoire. Non seulement, la main est guidée par un trait mais Marc Petit se permet des fantaisies jusqu’alors bannies. « Toujours je chasse l’anecdote, je m’efforce sans cesse de toucher à l’essentiel. J’enlève tout ce qui raconte trop. Pour La Danse macabre, je me suis laissé aller au narratif et je n’ai pas hésité à ajouter des éléments distinctifs comme un chapeau. Je me souviens d’avoir réalisé ces pièces avec beaucoup de facilité et d’enthousiasme. »

Les textes de Christian Dufour offrent à chaque pièce une histoire. Celle d’un chef Comanche mort le 23 février 1911, d’un abbé nommé curé en 1956, d’une naine offerte à Marguerite d’York à l’occasion de ses épousailles avec Charles le Téméraire… Il y a des rois et aussi des fous, des gens aux pieds nus, un chevalier errant et des chiens qui passent. Parfois, les sculptures nous interpellent du fond de leur enfer : « Nous supplions à genoux dans la nuit, nous implorons à l’entrée des veilles de la nuit et nos yeux sont fondus en pleurs et nos joues se sont creusées de larmes, et nul ne nous répond et nul ne nous console. (…) Qui a bouté en nous ses langues de feu qui rongent de toutes parts ? Qui a fait dépérir chair et peau, pulpe et cuir encollés sur les os ? (…) » A deux pages de là, un père et son fils marchent vers la gare « où sont les trains qui partent vers le nord-est, vers Malkinia et plus loin jusqu’à Bialystok ». De là, certains rejoignaient aussi Treblinka. L’indicible se cache derrière un pot de marmelade. Inutile d’attendre une quelconque rédemption. Le voile de la désespérance est tombé sur le monde et à la dernière page l’innocence est en passe d’être assassinée. Le couteau à la main, l’enfant dans l’autre, l’idiot reste figé. Le lecteur sonné.

Marc Petit, photo Sylvain Crouzillat
La Danse macabre, Marc Petit, 2001

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