Philippe Ramette – Poète en apesanteur

Grand manipulateur du vide et apôtre du non-sens, ce funambule surréaliste se joue des lois de la «  gravité  » et, à la manière d’un Buster Keaton, nous invite à défier les apparences. A tout juste 50 ans, Philippe Ramette poursuit l’exploration d’un univers renversant, entre équilibre et déséquilibre, apparition et disparition. A l’occasion de l’exposition qui lui est consacrée jusqu’au 2 octobre au Centre régional d’art contemporain de Sète, ArtsHebdo médias met en ligne le portrait de l’artiste écrit par Dinah Sagalovitsch pour Cimaise (n° 287).

Juché sur des échasses au sommet d’une montagne, détaché du monde, l’homme, dans sa suffisance, s’est coupé de ses semblables. En complet veston toujours, on le retrouve au fond de la mer, les pieds coulés dans un bloc de béton : il pose pour l’éternité… Philippe Ramette esquisse sans fin le portrait d’un artiste en rupture de vanité, d’illusion comme d’équilibre, se déroutant des chemins tout tracés. Et c’est d’ailleurs en s’engageant dans un cursus artistique que, pour la première fois de sa vie, il a éprouvé la sensation d’être « à peu près » à sa place. Une place loin d’être évidente, et sa vocation d’artiste en serait sans doute restée là sans la brutale disparition de son frère cadet étudiant aux Beaux-Arts de Dijon et les conseils du directeur de cette école. Celui-ci pousse Philippe, jeune homme « complexé » par l’échec scolaire, à se tourner vers la création. Le doute le taraudera encore longtemps, mais en 1985, admis aux Beaux-Arts de Mâcon, il trouve enfin sa voie.

Deux ans plus tard, il rejoint la Villa Arson à Nice et détruit tous ses tableaux. « Ma dernière toile, “un portrait de Dieu”, je l’ai brûlée ; et avec les cendres j’ai réalisé mes premiers objets, derniers témoins de mes peintures. » Cette même année, il signe Mobylette crucifiée, sa « première œuvre marquante ». Pour elle, il sacrifie son propre moyen de locomotion. Chaque création marque désormais une étape supplémentaire dans son implication personnelle au service de l’art. La Villa Arson, à la fois école et centre d’art, est alors dirigée par Christian Bernard, qui deviendra son mentor. Dans ce formidable lieu d’échange et de vie, Philippe Ramette est en contact avec de nombreux artistes venus de tous les horizons : Xavier Veilhan, Philippe Parreno, Dominique Gonzalez Forster, Martin Kippenberger, Sophie Calle, Paul Mac Carthy. Pour certains d’entre eux, il devient assistant-technicien, participant à la réalisation d’œuvres ou à la mise en scène d’expositions. « J’ai toujours conservé le souvenir de la manière dont chaque artiste décidait de l’accrochage et l’importance de celui-ci. » Chaque expérience l’enrichit. L’été, il ne se résout pas à quitter la villa et s’improvise… jardinier ! « Une expérience extrêmement bénéfique », se souvient-il, car outre une aide matérielle, ce job lui permet de faire d’autres rencontres exceptionnelles comme celle de Martine Aballéa qui mélange art conceptuel, photographie, cuisine, installations, littérature et… jardinage.

D’étranges séries d’objets à réflexion

De ces trois années passées face à la baie des Anges, il garde « un très grand souvenir » et de solides amitiés, comme celle qu’il cultive avec le critique d’art et écrivain Jean-Yves Jouannais. « Je suis un villarsonien complet, arrivé avec Christian Bernard et parti juste après lui », dit-il en hommage à celui qui a tant contribué au rayonnement de la villa. Pour ce dernier, Philippe Ramette apparaît comme « un Ovni dans le paysage contrasté de l’art contemporain ». Il ne ressemble à personne.

Après la Villa Arson, il passe une année à la Villa Saint-Clair à Sète, puis s’installe à Paris où il se fait rapidement un nom. Si depuis la fin des années 1980, il compose toujours d’étranges séries d’objets à réflexion, entre ready-made et détournements insolites, grâce auxquelles il développe une vision personnelle profondément humaniste, à partir de 1996, il élargit son « territoire » à la photographie.

Philippe Ramette, photo Marc Domage courtesy galerie Xippas
Exploration rationnelle des fonds@sous-marins : la carte (détail), Philippe Ramette, 2006
Philippe Ramette, photo Marc Domage courtesy galerie Xippas
Exploration rationnelle des fonds@sous-marins : le contact (détail), Philippe Ramette, 2006
Ses clichés « donnent à voir un personnage qui jette un regard décalé sur le monde ». Emblématiques, Balcons 1 (Bionnay) et 2 (Hong Kong) sont réalisés sans trucages, à l’aide de prothèses-sculptures, ce qui leur confère, comme toutes ses réalisations photographiques à l’ambiance très surréaliste, une densité et une tension uniques. Les préparatifs, filmés en vidéo et projetés lors des expositions, deviennent de passionnants happenings.

Cérébral et émotif à la fois, Philippe Ramette précise : « Ce qui est intéressant selon moi, c’est le processus de pensée. J’ai toujours du mal à citer des références précises, j’ai des intérêts passagers, rien de définitif. » Et s’il a toujours considéré avec distance les mouvements artistiques, il ne nie pas pour autant certaines influences : l’œuvre de François Truffaut, le jeu de Jean-Pierre Léaud ou la musique de George Delarue, et aussi l’école californienne de Palo Alto, un courant de pensée et de recherche sur la communication développé par l’Autrichien Paul Watzlawick dont les ouvrages édités en France dans les années 1980 l’ont fasciné : La réalité de la réalité, L’invention de la réalité, Faites vous-mêmes votre malheur, Comment réussir à échouer. Ce n’est donc pas un hasard si on retrouve le même mélange de profondeur et d’humour dans les titres de ses œuvres, titres auxquels il accorde la plus grande importance. Chaque appellation fait partie intégrante de l’œuvre et est parfois longue à trouver. « Je parle beaucoup de mes projets. De ces conversations j’élague les propos inutiles pour ne conserver que les quelques mots qui disent l’essentiel. »

Alors, conceptuel Philippe Ramette ? En fait, il n’y a rien d’hermétique chez cet artiste qui combine avec bonheur réflexion et légèreté, rigueur et simplicité. Les œuvres naissent de ses rêves, et sont formalisées par des dessins très précis, plein de poésie, où le premier effet attendu semble être la surprise. Le plus intrigant c’est qu’elles gardent tout leur mystère, alors même que les secrets de fabrication sont livrés au public. Philippe Ramette aime prendre son temps. Pour que les projets en gestation se concrétisent, il lui faut souvent le hasard d’une rencontre ou le sentiment d’une nécessité. Il est conscient de la richesse de son univers intérieur et que dans ce territoire fécond il peut encore puiser longtemps. « Quand je pense à mon travail, c’est comme un monde en expansion », résume-t-il sobrement.

Philippe Ramette, photo Marc Domage courtesy galerie Xippas
La traversée du miroir (image arrêtée), Philippe Ramette, 2007

Quelques dates

1961 Naissance à Auxerre.

1985-89 Etudiant à la Villa Arson à Nice, où il réalise sa première exposition en 1991.

1995 Exposition au FRAC Champagne-Ardennes. Participation à l’exposition Ripple across the water

au Watari Museum à Tokyo.

2001 Réalisation du Balcon n° 2 à Hong Kong et première exposition à la galerie Xippas.

2002 Obtient son brevet de plongée sous-marine.

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