Ai Weiwei – Sculpteur social

Courtesy of the artist

L’artiste chinois Ai Weiwei est rentré chez lui après 80 jours de mise au secret. Accusé, selon les médias chinois officiels, d’évasion fiscale, l’artiste paye surtout le prix d’un engagement artistique total qui le conduit souvent à heurter de front les autorités de son pays. Sculpteur, photographe, plasticien, artiste conceptuel, mais aussi architecte, designer, chef d’entreprise, blogueur obsessionnel, militant… Ai Weiwei est un intellectuel critique qui excède catégories et définitions et qui utilise à dessein son exposition médiatique. Ai Weiwei-Interlacing, organisée en Suisse, par le Fotomuseum Winterthur, propose d’approcher la diversité et la polyvalence du travail de l’artiste à travers les «  entrelacements  », les réseaux qui se créent autour de sa personne. Entretien avec Urs Stahel, directeur du Fotomuseum Winterthur et commissaire de l’exposition.

Courtesy of the artist
August 12.2009, From Blog Photographs, Ai Weiwei, 2005-2009
ArtsHebdo médias. – Quelle partie du travail d’Ai Weiwei présentez-vous  ?

Urs Stahel. – Nous proposons, pour la première fois au monde, une grande partie des travaux photographiques et vidéo de l’artiste  : ses premières photographies prises au cours de la décennie 1980, quand Ai Weiwei vivait à New York, sa chronique photographique sur l’évolution rapide de Pékin, en passant par ses divers projets artistiques et ses nombreuses images déposées sur son blog et sur Twitter. Ai Weiwei fait un grand usage de la photographie, très souvent dans une démarche de documentation. Les quelque 10 000 clichés pris à New York sont le journal de sa vie d’expatrié au contact de la communauté chinoise immigrée, le journal de ses rencontres aussi, notamment celle d’Allen Ginsberg. En revanche, les films n’ont été développés qu’après son retour en Chine, en 1993, et les premiers tirages ont été visibles il y a à peine trois ans. Depuis son retour à Pékin, Ai Weiwei a pris 200 000 photographies, dont beaucoup avec son téléphone portable, et en a posté près de la moitié sur son blog, fermé par les autorités chinoises, et sur Twitter.

Ai Weiwei considère-t-il toutes ses photographies comme des œuvres d’art  ?

A vrai dire, Ai Weiwei répète  : «  Ma vie est ma meilleure œuvre d’art.  » Cet artiste dépasse la distinction académique entre «  c’est de l’art  » et «  ça n’est pas de l’art  ». Quand Ai Weiwei se rend au Sichuan après le tremblement de terre (le 12 mai 2008, NDLR), qu’il photographie les décombres puis qu’il en expose certains, il tue les frontières classiques de l’art. Il est un artiste de la communication. Son blog est aussi une œuvre d’art, à la fois politique et sociale. Je dis qu’il est un artiste «  généraliste  » au sens où il s’oppose à l’idée de l’artiste spécialiste. 

Vous parlez aussi d’un artiste de l’interview…

Ces trois, quatre dernières années, Ai Weiwei a donné entre trois à cinq interviews par jour  ! Il rédigeait près de 100 tweets quotidiennement et disait  : «  Je suis en ligne huit heures par jour.  » Je ne sais pas si on peut imaginer ce que ça représente. Dans la vie d’Ai Weiwei, ça n’est pas important de chercher à distinguer ce qui relève de l’art ou non. 

Ce n’est pas toujours lui qui déclenche l’appareil…

Non, notamment pour sa série sur la transformation urbaine de Pékin, la destruction des vieilles maisons à un seul étage et des quartiers de ruelles sous les coups des promoteurs immobiliers. Ai Weiwei est un artiste conceptuel, donc ce sont ses clichés, il en est l’auteur. En revanche, les quelque 100 000 photos publiées sur son blog et Twitter sont de lui.

De New York Photographs, Courtesy of the artist
Lorimer Avenue Apartment, Brooklyn, Ai Weiwei, 1983-1993

A-t-il une considération esthétique quand il prend des photos  ?

Je ferais une distinction entre les périodes, car il y a une vraie différence entre les photographies de New York, notamment, et le moment où Ai Weiwei découvre le numérique et utilise son blog et Twitter pour les diffuser. Ces photographies-là sont prises en série, il déclenche en rafale. Par exemple, au cours d’une interview, Ai Weiwei va prendre des dizaines de clichés de vous, alors que c’est lui, bien entendu, qui est interviewé. Il cherche vraiment à saisir des situations, presque sur le mode de séquences de film. 

Quel rapport Ai Weiwei entretient-il avec l’Histoire et à la mémoire  ?

En 1993, quand son père est malade et qu’Ai Weiwei quitte les Etats-Unis pour le retrouver, il n’a pas envie de rentrer en Chine. Nourri des idées de Dada, de Duchamp et de Warhol, il est convaincu que la société chinoise doit se débarrasser d’une tradition qui l’encombre. Une œuvre comme Dropping a Han Dynasty Urn (triptyque de l’artiste photographié en train de laisser tomber un vase de la dynastie Han, entre 200 av. J.C. et 220 après, NDLR) est née véritablement de cet état d’esprit, celui de détruire le passé. J’aimerais cependant beaucoup demander à Ai Weiwei s’il ferait la même chose aujourd’hui, quinze ans après. En fait, je ne le pense pas, car Ai Weiwei a vu comment le pouvoir chinois se débarrasse sans ménagement ni discernement  du passé ou bien l’utilise à des fins commerciales. Face à ce meurtre de la mémoire de la Chine, Ai Wewei est devenu bien plus attentif à la tradition et à la façon de la préserver. Prenez une œuvre monumentale comme Sunflower Seeds  : les 100 millions de graines de tournesol en porcelaine ont été moulées selon des techniques traditionnelles et peintes  à la main avec le même souci d’utiliser un savoir ancestral. Son œuvre photographique relève également de cette logique de documentation et de préservation de la mémoire, en particulier dans l’observation de l’expansion urbaine de Pékin. Aujourd’hui, Ai Weiwei est devenu, d’une certaine façon, un traditionaliste, mais parce que la société chinoise est très différente de ce qu’elle était il n’y a de ça qu’une quinzaine d’années. Je ne pense pas que l’on puisse, en Occident, imaginer à quel point le changement en Chine a été radical, extrêmement rapide et bouleversant. 

Diriez-vous, comme le critique et historien d’art Hans Ulrich Obrist, que l’activisme sur Internet d’Ai Weiwei est une forme de sculpture sociale et qu’il s’agit de sa forme de création artistique la plus puissante  ?

Je souscris entièrement, d’autant plus que je suis le premier à avoir parlé de sculpture sociale. Ai Weiwei répète souvent  : «  Duchamp est très important pour moi car il est le premier à parler de l’art comme partie intégrante de la vie.  » Et l’art est donc une part intégrante de la société. Les milliers de billets et de tweets de l’artiste interrogent la réalité, créent des frictions avec elle. Ai Weiwei voit chacun de ses actes, chacune de ses paroles, comme de l’art  : il serait ici avec nous, nous lui demanderions quelle part de sa vie est de l’art, il répondrait  : «  Toute ma vie.  »

Dan Cermak
Urs Stahel, Dan Cermak
Brooklyn, de New York Photographs, Courtesy of the artist
Ai Weiwei, Williamsburg, Ai Weiwei, 1983-1993

Est-il le seul artiste, en Chine, à «  créer des frictions avec la réalité  », comme vous dites  ?

Ai Weiwei n’est pas le premier des sculpteurs ni le premier des peintres contemporains chinois. Mais il est à coup sûr celui qui a la plus forte personnalité, ce qui lui confère une place à part. A ma connaissance, il est même le seul à vivre ainsi, sans frontière entre sa vie et son art. En termes d’engagement politique, il n’est pas le seul artiste chinois à s’opposer ainsi au pouvoir. Bien d’autres que lui se battent, des écrivains, des avocats, notamment. Mais il est le plus connu d’entre eux, celui qui le fait de la façon la plus directe et franche, de la façon la plus visible de notre point de vue.

Avez-vous des nouvelles directes de l’artiste depuis sa libération  ?

Non, aucune malheureusement. Je ne lui ai pas parlé depuis plus de trois mois. J’ai regardé les images d’Ai Weiwei à son retour chez lui, et elles m’ont inquiété. Son visage, d’ordinaire si décidé, m’a paru bien plus faible. Je ne sais pas quelles pressions il a subies, je sais seulement qu’elles n’ont pas été tant physiques que psychologiques. 

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