Jean-Marc Brunet – La sagesse du lichen

Jean-Marc Brunet

Le lundi, le quartier est au ralenti. A peine plus de deux cafés ont sorti leur terrasse. D’un coffre de voiture des toiles se déversent. Evelyne Heno, plan en main, dispose les œuvres le long des murs de sa galerie. Tout est noté, au centimètre près. Eloge pour le regard et l’énigme devra être accrochée ici, Autres vues de l’entretemps, là. En attendant, elles espèrent leur cimaise sagement blotties les unes contre les autres. Des secrets qu’elles se chuchotent, personne n’en saura rien. Si une complicité les unies, plus encore qu’habituellement, c’est qu’elles ont en partage une poésie. Jean-Marc Brunet y a plongé ses pinceaux. Guidés par les mots, ses gestes se sont mués en des élans de couleurs à faire frissonner le cœur. De la matière jaillissent ces Illuminations poétiques qui célèbrent jusqu’au 25 juin les écrits de Jean Orizet. «  A propos du travail de Brunet, la question n’est plus de savoir s’il s’agit d’abstraction lyrique, de peinture gestuelle, de post ou de néo-impressionnisme voire d’action painting. Il suffit d’admettre que Brunet s’est taillé sur mesure un costume de magicien de la couleur qui explose et jaillit, rampe et coule, éclate, ruisselle, chante et hurle quelquefois  », écrit le poète.

Jardin secret des signes

Après le bruit de la vitesse dans le Shinkansen entre Tokyo et Kyoto, voici le silence de l’immobile devant le jardin du Ryoan-Ji. Il est le plus célèbre des Kare san sui ou jardins secs de l’art zen. On attribue sa paternité au maître Soami qui l’aurait dessiné vers la fin du XVe siècle.

Le Ryoan-Ji est un espace rectangulaire de trente mètres sur dix, au sol constitué d’un gravier blanc ratissé chaque matin selon un rituel établi. Il comporte trois groupes de pierres  : trois pierres pour le premier, trois pierres plus deux pour le deuxième et cinq pierres plus deux pour le troisième, soit quinze pierres au total. 

Cette voie des pierres est utilisée par les artistes dans la pratique du Tao comme ils utilisent la voie du pinceau pour essayer de transmettre un message de sagesse et de beauté. 

Ce jardin est surplombé d’un élégant pavillon et clos sur deux côtés d’un mur dont l’argile pétrie dans l’huile des siècles semble irriguer, par ses mauves, ses ocres et ses bruns, les veines d’une géologie de la patience.

La disposition, sur l’espace du jardin, des quinze pièces de formes et de tailles différentes est telle que l’observateur, où qu’il se trouve, n’en peut voir que quatorze à la fois.

Après une heure de méditation, j’ai formulé pour moi-même cette lecture de la symbolique zen  : la pierre que je ne vois pas est la seule qui compte au moment où je regarde les autres  ; elle est le silence de mon œil, l’invisible reflet de mon âme, l’absolu de ma perception.

Libre à moi, dans cet entretemps de la vision né de façon si subtile, de m’identifier à ce mur contenant tous les remparts, ce mur où la glaise coule à marée basse, vers le halo bleuté des siècles,

Libre à moi d’y mêler ce lézard, ce tigre, ces forêts dont l’impatience cogne aux portes,

Libre à moi d’inspirer de l’intérieur les veines du dragon, de bâtir d’une montagne à l’autre des ponts éclaboussés d’immobile par une cascade pétrée.

Libre à moi d’être le peintre ou l’architecte qui meuble l’espace du monde, et d’acquérir la sagesse du lichen.

Jean Orizet

Jean-Marc Brunet
Le Jardin des signes secret VII @(à Jean Orizet), Jean-Marc Brunet, 2010-2011

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