« Climats artificiels » à Paris – Du politique au poétique

Hicham Berrada, photo S. Deman

Plus que trois semaines pour découvrir Climats artificiels, une exposition conçue par l’Espace Fondation EDF, à Paris, en résonnance avec la Cop 21 – Conférence des Nations unies sur les changements climatiques –, qui s’est tenue en décembre dernier au Bourget. Installation, dessin, peinture, vidéo, sculpture et photographie sont autant de disciplines convoquées à travers une trentaine de propositions d’artistes français et internationaux – parmi lesquels Marina Abramovi ?, Hicham Berrada, Laurent Grasso, Ange Leccia, Chema Madoz Adrien Missika, Yoko Ono ou encore Pavel Peppertsein –, réparties selon trois sections  : un premier chapitre intitulé «  Equilibres précaires  » se déploie au rez-de-chaussée pour évoquer une nature suspendue entre deux états  ; à l’étage, «  L’état du ciel  » s’articule essentiellement autour de différentes représentations du nuage, tandis qu’au sous-sol, «  Catastrophes ordinaires  » réunit des œuvres où l’étrange prédomine et vient faire écho à l’inquiétude suscitée par la question du changement climatique. «  Il est ici question d’expériences esthétiques et sensorielles, mais aussi de réfléchir à un monde où on peut de fait reconstituer des nuages, précise Camille Morineau, commissaire de l’exposition. D’où cette interrogation  : la différence entre le naturel et l’artificiel existe-t-elle encore aujourd’hui  ?  » Voici quelques éléments de réponse distillés en images.

Avoir la tête dans les nuages… Au milieu d’un immense cube de verre, se dresse un escalier menant à une petite plateforme. Pour l’atteindre, le visiteur traverse une brume épaisse qui n’est autre que la reconstitution fidèle d’un nuage d’eau condensée. Signée du Japonais Tetsuo Kondo, Cloundscapes convoque tout autant une réaction physique – due aux conditions atmosphériques particulières mises en place – qu’émotionnelle, réveillant chez certains le souvenir de s’être un jour imaginé marcher sur le tapis de nuages aperçu à travers le hublot d’un avion  !

Tetsuo Kondo, photo S. Deman
Cloundscapes, Tetsuo Kondo, 2012
…et le nez en rase-mottes  ! Suspendues dans la pièce à différentes hauteurs, trois maisonnettes en plexiglas dévoilent leurs jardins intérieurs, des biosphères miniatures imaginées par le plasticien américain Vaughn Bell (Village Green). Un trou ouvert dans leur «  plancher  » permet d’y glisser la tête et d’instantanément se transformer en géant, héros d’une aventure à l’issue incertaine, selon son imagination comme sa tolérance à la claustrophobie  !

Au-dessus de la vague. Un petit banc fait face à un écran géant sur lequel évoluent en silence de curieuses chutes d’eau. Une observation attentive conduit bientôt à réaliser qu’il s’agit en fait d’un va-et-vient d’eau et d’écume léchant un fond noir, filmé du dessus. Ces images, dont on ne se lasse pas, sont extraites de La Mer. Bousculant nos habitudes perceptives, elles sont le fruit d’une recherche menée depuis plus de vingt ans par Ange Leccia, l’un des pionniers français de l’art vidéo, autour du thème des éléments.

Ange Leccia, photo S. Deman
La Mer, Ange Leccia, 1991-2014
De la poésie d’une cacahuète. Au centre d’un rectangle blanc ceinturé d’une large bande noire, est épinglée une cacahuète, dont l’ombre prend la forme d’un nuage (Cloud with its Shadow)  ! Avec humour et subtilité, Marina Abramovi ? nous renvoie à nos jeux d’enfants, lorsque couchés dans l’herbe ou le nez collé à la vitre d’une voiture, nous imaginions toutes sortes d’objets et animaux se dessiner comme par magie dans les cieux nuageux.

Marina Abramovi?, photo S. Deman
Cloud with its Shadow, Marina Abramovi ?, 1971-2015
Explorations chimiques et visuelles. Dans une petite pièce sombre, une dizaine d’aquariums en plexiglas s’alignent à hauteur du regard. Chacun d’eux abrite un écosystème miniature, une nature recomposée chimiquement, développée et contrôlée en direct par le jeune Franco-Marocain Hicham Berrada dans le cadre de sa série Présage. «  J’essaye de maîtriser les phénomènes que je mobilise comme un peintre maîtrise ses pigments et pinceaux. Mes pinceaux et pigments seraient le chaud, le froid, le magnétisme, la lumière.  »

Hicham Berrada, photo S. Deman
Présage, Hicham Berrada, 2013
Paradoxe révélateur. A la douceur de l’aquarelle et la simplicité du papier, le plasticien russe Pavel Pepperstein – il est aussi romancier et rappeur – associe le sérieux et la gravité des préoccupations écologiques actuelles. Sa série Bikini 47 est ainsi une évocation sans détour des essais nucléaires américains dans le Pacifique, Bikini étant le nom d’un atoll des îles Marshall utilisé à des fins militaires.

Pavel Pepperstein, photo S. Deman
Bikini 47 (série), Pavel Pepperstein, 2001
Des ballons pour palette. Un beau bouquet de ballons s’échapperait bien vers d’autres horizons s’il n’était solidement attaché à une brique posée au sol. Emplis d’hélium, tous sont d’un même bleu, celui-là même qu’avait le ciel de Coney Island, à New York, le 21 novembre 2004 à 13 h 14  ! L’état du ciel – l’œuvre s’intitule Sky over Coney Island – est un des sujets d’étude récurrents de Spencer Finch, aux côtés de ses recherches sur la température de la lumière ou encore la coloration des ombres portées. A travers son travail, l’artiste américain n’aime rien tant que mettre en exergue ce qui, dans la nature, nous échappe car invisible ou trop fugace.

Voyage dans le temps. D’un plan à l’autre, la lumière du jour joue avec l’architecture d’un imposant bâtiment. Ni l’un ni l’autre ne sont anodins  : la première émane de deux astres solaires se partageant le ciel  ; le second est un vestige du quartier Esposizione Universale di Roma, bâti en Italie pour accueillir l’exposition universelle – annulée – de 1942. Etrange et mystérieux voyage conduit par le Français Laurent Grasso en des temps révolus, à moins qu’ils ne soient empruntés au futur… Rêve ou cauchemar  ? Chacun peut interpréter Soleil Double à sa guise. Une seule certitude, la vérité n’est que rarement au bout d’un seul chemin.

Spencer Finch, photo S. Deman
Sky over Coney Island, Spencer Finch, 2004

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