A Bourg-en-Bresse – Dormir… rêver… créer !

Le rêve, qui hante nos nuits millénaires pour le meilleur et pour le pire, semble être depuis longtemps – dès la Renaissance et jusqu’à l’art le plus contemporain –, au goût du jour dans nos musées. Il est le thème central d’une double exposition présentée actuellement au Monastère royal de Brou et dans l’espace d’art contemporain H2M de Bourg-en-Bresse. Dessin, peinture, sculpture, photographie, vidéo, installation sont autant de disciplines qui se chevauchent, s’interpellent et s’entrecroisent au gré de la centaine d’œuvres exposées, réfléchissant les figures du songe et les postures de l’endormi(e). A travers elles, quelque 58 artistes issus de cultures différentes, mondialement connus ou émergents, nous font pénétrer dans leur intime «  cabinet de curiosité  ».

Si la vaste et multiple approche artistique ici présentée plante ses racines dans la pénombre impalpable, hybride et fertile des univers oniriques, le propos nous entraîne cependant bien «  Au-delà de mes Rêves  » – intitulé de l’exposition –, à travers des thématiques inattendues, freudiennes, sociétales, voire politiques. On passe ainsi pêle-mêle d’une réminiscence d’un conte de fée à l’actualité d’un conflit militaire, d’une effigie mortuaire à un jardin multicolore, de la frivolité à la violence, du miroir de Lewis Carroll au Styx. Les apparences ne demandant qu’à être dépassées, chacun est invité à décoder les images à l’envi afin que joyeuse ou morbide, méditative ou érotique, la correspondance émotionnelle entre le visiteur et l’artiste soit assurée.

Le «  sommeil éternel  » qu’est la mort se trouve au cœur de l’édification du Monastère royal de Brou  : de somptueux tombeaux – dont celui de la fondatrice des lieux Marguerite d’Autriche (1480-1530) –, retables, stalles, statues, ornent tout le chœur de l’église d’un style gothique flamboyant. En résonnance avec ce formidable décorum funéraire, plusieurs œuvres de l’exposition peuvent être interprétées à travers le prisme de la mort et du divin. Dès le début du parcours, posé à ciel ouvert dans le cloître antique, le monumental Lit végétal d’écorces et de pierres à baldaquin de magnolias, œuvre créée in situ par Monica Mariniello, ouvre le jeu des questions  : s’agit-il de la couche d’une princesse endormie, ou de celle d’un gisant pour son dernier repos  ? L’Ange de Feu est un autre ouvrage conçu pour l’exposition. Signé Shigeko Hirakawa, il habite la haute nef de l’église, où trois grandes ailes déployées, d’un rouge éclatant et nervurées de branchages, évoquent un possible séraphin… Plus loin, c’est un ange blanc, accroupi en surplomb, qui salue le passage du visiteur. Mais il n’a pas de tête, et deux petites ailes incongrues lui donnent l’allure étrange d’un coureur entre deux mondes  ; réjouissante et attachante sculpture de Corine Borgnet (I Doubt About It).

Corine Borgnet, photo Francesco Gattoni
I doubt about it, Corine Borgnet, 2010
Shigeko Hirakawa, photo Denis Vidalie courtesy Monastère royal de Brou
L’Ange de feu, Shigeko Hirakawa, 2013
D’une œuvre à l’autre, nombre de motifs sont récurrents, comme la chambre, avec la fenêtre, passage symbolique entre l’ici et l’ailleurs, ou avec le lit, lieu par excellence des rêves et du sommeil et lien mythique entre les mondes. La chambre de Jean-Antoine Raveyre (La Noyée) est une véritable théâtralisation photographique minutieusement élaborée  : du sol au plafond, tous les éléments de la pièce apparaissent subtilement déformés, comme en léger glissement vers une jeune fille assise au loin sur un grand lit et qui nous fixe, depuis le centre de l’image. C’est au contraire le visiteur qui pénètre en voyeur dans la petite chambre-boîte, fabriquée par Clémentine de Chabaneix. Par le biais d’un œilleton, il est immédiatement transporté au cœur d’un rêve cinématographique  : dans la pénombre, une femme lévite au-dessus d’un lit en fer, auquel elle est reliée par une cordelette fixée à son poignet, sorte de cordon ombilical. Derrière elle, un souffle d’air soulève un voile sur lequel se profilent des ombres chuchotantes. Cette Conversation Secrète, dans laquelle le corps et l’esprit se dédoublent, est une délicate mise en abîme de l’état d’intranquillité du songe. Avec Anna Malagrida, on pénètre dans une autre chambre plongée dans l’obscurité, où l’image de La Dormeuse – l’artiste elle-même – est projetée en 3D sur un lit. Profondément endormie, elle ne semble nullement affectée par les images confuses qui jaillissent à côté d’elle, provenant d’une grande fenêtre grossièrement pixelisée, pas plus que par le bruit strident des bombes et des sirènes qui vrille pourtant les oreilles. La réalité de la guerre n’atteint pas le monde où elle se trouve.

Il y a des lits avec dormeurs – comme ceux que Sophie Calle a commencé à photographier dès 1979 et dont trois séries (Les Dormeurs) sont présentées ici – et d’autres sans. Mais le souvenir des allongés habitent encore leurs couches, ou les ont marquées  : les lits quittés de Gabriela Morawetz (J’ai rêvé que…), abandonnés par leurs occupants, semblent bruisser encore du froissement des draps blancs, de mouvements désormais figés dans une couette chiffonnée  ; érigées à la mémoire des songes, ces installations photographiques monumentales, accompagnées d’une série de petits formats, sont d’une rigoureuse simplicité. Véritable trône baroque, le lit vide d’Yveline Tropéa (Ma couche) est brodé, damassé, entièrement travaillé à la main par l’artiste. Iconographique et symbolique, il s’exhibe comme un emblème autobiographique plutôt qu’un lieu de repos. Autour du corps dénudé de l’artiste en filigrane, l’ange et la figure de la Madone côtoient la tête de mort, le serpent, ou l’oiseau de proie… Le rêve est bien ici cette «  voie royale de l’accès à l’inconscient  » théorisée par Freud.

Dans le diptyque de Robert Longo mettant en scène, dans un superbe noir et blanc, le cabinet de consultation du psychanalyste, l’oreiller posé sur le lit de cure, d’une blancheur encore immaculée, occupe une place de choix. Cet objet-clé des songes est fortement présent dans les œuvres de plusieurs artistes. L’installation de Sylvie Kaptur-Ginz (Seules les larmes sont pour l’oreiller) est impressionnante  : une brassée d’oreillers, comme rigidifiés dans un envol, sert de toile à broder pour des visages de femmes, des têtes d’oiseaux, des squelettes de mains et autres organes vitaux  ; autant de signes, comme des écorchures de vie. A l’inverse, trois oreillers minuscules en organza de soie, provenant d’un ensemble de 300 pièces réalisé par l’artiste japonaise Rei Naito (Pillows for the Dead), témoignent avec un raffinement épuré d’une quiétude éternelle, comme des bulles de songe… Avec Sommeil Paradoxal, Sandra Krasker installe en suspension plusieurs portraits d’hommes et de femmes dans diverses positions du sommeil  : enlaçant l’oreiller avec leurs bras, laissant échapper un torse nu du drap, abandonnant un pied, une main hors du lit, toute une chorégraphie de corps sans défense, légers comme la pluie de plumes qui entourent leurs cadres.

Anna Malagrida
La Dormeuse, Anna Malagrida, 2003-2006
Rei Naito, courtesy galerie Jennifer Flay
Pillow for the Dead, Rei Naito, 1999
Si le corps est en sommeil, l’esprit, lui, reste en éveil. C’est ce dont témoignent les deux peintures d’Hervé Ic (Dormeuse et Dormeur), visages de deux artistes endormis, dont les yeux clos et les bouches entr’ouvertes laissent échapper une superposition d’images, tout un bestiaire en transparence dans un souffle expiré de création artistique. Même mise à prix, la tête de Salman Rushdie n’a pas été coupée de ses pensées ni de ses rêves. C’est ce que montre avec une sobriété remarquablement efficace la vidéo de Mounir Fatmi (Sleep Al Naïm), commencée en 2005 et réalisée sur sept ans à partir de photos de l’écrivain. Le torse dénudé de Salman Rushdie se soulève doucement, on entend sa respiration régulière, quasi hypnotique – celle de l’artiste lui-même –, et le visage de cet homme qui dort du sommeil du juste, et qu’on dirait presque de cire tant il est serein, devient une figure à la fois intime et politique. La toile blanche, qui recouvre complètement les corps endormis des Migrants anonymes photographiés par Mathieu Pernot, s’apparente au linceul  : comme retirées d’un monde qui les nie, les formes humaines qu’elle nous désigne sont celles d’individus «  réfugiés  » jusque dans leur sommeil. Peuvent-ils encore y trouver des rêves  ?

Dans cette église de Brou, où la présence féminine est notable, l’objet métaphorique idéal est bien la robe. Comme celle de Chiharu Shiota, encagée et emprisonnée dans des fils arachnéens (State of being #30), ou celle de Claire Combelles, en tulle et au décolleté de plumes, grandiose, maintenue entre ciel et terre par des cordages, mais dont la blancheur est maculée de terre et d’herbe. Selon l’artiste, la violence gît là  : Sous les jupes de la future mère. Pour traquer une identité éphémère et parcellisée, Jamila Lamrani a créé in situ, à l’intérieur d’un mur, deux espaces clos et translucides, mystérieux univers de gaze et de coton, où se laissent entrevoir, entre autres fragments de mémoire, des petites robes raides et flottantes.

Explosion inattendue de couleurs et de formes insolites, le joyeux jardin de Mai Tabakian (Garden sweet Garden) est en vinyle  : sensuels et appétissants, presque voraces, ses bourgeons géants ouvrent gaiement la porte à toutes les interprétations, florales, psychédéliques, ludiques ou lubriques… Cette dernière option, et source d’inspiration, est d’ailleurs au cœur de plusieurs œuvres présentées sur un «  Mur de Rêves Erotiques  », placé en fin d’exposition. De dimensions plus petites et en accrochage plus serré, ces dessins, collages et gravures pourraient en laisser certains… sur leur faim. Mais on y goûtera notamment l’humour d’un petit dessin d’animation en noir et blanc, aussi égrillard que guilleret  : Papillonner de Camille Goujon.

D’où qu’ils viennent, nos songes, nos cauchemars, nos fantasmes peuvent dans notre société être mis sous clé, voire sous camisole, si jugés trop indésirables pour soi ou pour autrui. Dépossédé de ses rêves et de ses métamorphoses, l’artiste serait-il aussi privé de sa création  ? Au détour du parcours, une installation de Samuel Rousseau (Chemical House) offre un élément de réponse, enlevé comme une pirouette  : sur un assortiment de plaquettes de médicaments «  psy  », dans les blisters évidés, sont encapsulés de minuscules individus qui arpentent leur mm² à toute allure et dans tous les sens. L’œuvre attire l’attention tant par sa précision technique que par sa grande maîtrise. L’effet hypnotique et obsessionnel est aussi drôle que saisissant.

Dans le monde du rêve, les possibles se multiplient en lisière du réel et de l’illusion  ; empli de références et d’interférences, l’esprit est aux aguets. Pour l’artiste, c’est la création qui est ici en gestation, et l’art juste au-delà… peut-être. C’est en tout cas le présupposé légitime de cette exposition ambitieuse et séduisante.

Mounir Fatmi, courtesy galerie Yvon Lambert
Sleep Al Naïm, vidéo, Mounir Fatmi, 2005-2012

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