Gaëlle Chotard à Paris – Intimes déchirements

Gaëlle Chotard

La galerie Claudine Papillon présente actuellement Fixer des vertiges de Gaëlle Chotard. Son travail entre dessin et sculpture, fruit d’une parfaite maîtrise technique et d’un instinct parfois enragé, s’expose à même le mur ou sur des panneaux de bois peints en blanc. Voyage dans des paysages plus tumultueux que paisibles.

Comme un pied de nez à la géométrie, la matière crochetée en métal s’étire sans ordre, écartelée et fixée par des fils échappés de l’ensemble. Si fins, si discrets et pourtant si implacables, ils se fondent presque dans les aspérités du mur et obligent l’œuvre à faire corps avec lui. Par endroit, ses formes se juxtaposent, s’allongent, s’arrondissent pour devenir des sphères ou s’amenuisent jusqu’à disparaître. A la fois dessins et volumes, les pièces de Gaëlle Chotard impressionnent par leur esthétique des transparences et leur force discrète. Si les tensions y sont palpables, elles ne viennent jamais briser l’harmonie du tout. Dans l’ensemble de l’espace de la galerie, une géographie particulière se déploie. «  J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges  », livrait Arthur Rimbaud (1). Fixer des vertiges, tel est le titre de cette exposition. «  J’avais envie de parler de paysages, de falaises, de vide. Toujours à l’aide d’un fil métallique. Toutes ces formes me font penser aux reliefs accidentés de Bretagne ou d’ailleurs, abîmés par le temps, par les éléments. C’est comme un voyage mental qui vient de la profondeur de mes pensées.  » Après avoir longtemps travaillé le trait dans son carnet à dessins, Gaëlle Chotard s’empare du fil d’inox. Rang après rang, les mailles se succèdent comme les grains d’un chapelet. Un travail que l’artiste qualifie spontanément de méditatif. Si ce rythme lui est imposé par les choix de la technique et de la matière qu’elle utilise, il n’en demeure pas moins que cette appréhension du temps l’intéresse. La lenteur est au cœur de la pratique. Pourtant, il serait erroné de penser que seules les heures qui s’écoulent sans heurts président à la naissance d’une pièce.Une sensation de vertige

Une fois les diverses parties séparément réalisées et assemblées – la créatrice utilise également une trame industrielle plus régulière, plus dense et donc d’un gris plus soutenu –, Gaëlle Chotard intervient. Elle perfore, déchire, ampute. Retire le superflu et additionne l’essentiel. Ces moments de tempête après le calme ont un but, mais ne l’atteignent pas forcément. «  Je ne mets jamais rien à la poubelle. Je laisse mijoter  !  » Souvent, l’artiste crée des trous autour desquels s’agencent les pièces. «  Ce geste permet une sorte de mise en abîme, provoque une sensation de vertige. L’œuvre agit alors comme une énigme appliquée au paysage, mais également à la vie. Quel est notre devenir  ? Dans les minutes qui viennent, mais aussi plus largement en tant qu’être humain. La sphère est par ailleurs une forme qui revient souvent. Elle fait immanquablement penser à la Lune. Chacun est fasciné par la beauté de cet astre dont l’aspect se transforme chaque jour. Sa présence est naturelle  ; pour autant, elle n’est que le fruit du hasard et non un don qui nous serait destiné. C’est assez étrange de savoir que nous sommes là, entourés d’une telle immensité, et de réaliser que, comparés à celle-ci, nous ne sommes rien.  »

(1) Dans Alchimie du Verbe, extrait d’Une saison en enfer, d’Arthur Rimbaud.

Gaëlle Chotard
Gaëlle Chotard à la galerie Papillon

Gaëlle Chotard
Vue d’exposition, Gaëlle Chotard

A chaque extrémité de la forme, un fil tendu disparaît comme un trait dans une page blanche. Un phénomène respecté par la nouveauté proposée par la galerie Claudine Papillon  : certaines pièces ne sont pas directement installées sur le mur mais sur une planche en bois peinte en blanc. «  Je considère chacune d’entre elles comme un dessin. J’aime qu’elles se fondent dans le mur, mais il faut admettre qu’avec ce support, elles prennent de la distance.  » Trop grande pour se soumettre à ce dispositif, une forme arachnéenne s’impose au regard. Elle est restée longtemps dans l’atelier entre paysage et évocation animale. Mais l’avoir dotée d’extrémités pointues l’a définitivement fait basculer du côté des féroces araignées. «  Elle n’est pas si méchante que ça  ! Il y a des parties accidentées, qui la rendent plus fragile. J’aime ce jeu de formes souples, un peu légères, et de moments de déchirement. J’essaye toujours de me tenir à la frontière entre les deux. Et puis, si l’on excepte l’araignée et que l’on ne regarde que la toile, c’est fascinant  !  ». Plus loin, une autre pièce sort littéralement du mur  : «  Quand j’étais aux Beaux-Arts, j’avais réalisé une installation uniquement constituée d’une ligne de trous, dans lesquels étaient plantées des tiges de métal. Il y a toujours des idées qui restent dans nos têtes et ne demandent qu’à être retravaillées. Après la réalisation d’une série de dessins, j’ai résolu de reprendre le principe en un jaillissement qui propulse l’œuvre dans le domaine de la sculpture.  » Sans que le but ait été de provoquer une quelconque interactivité, il est plaisant de découvrir que cette dernière réagit au contact de la main. «  J’ai utilisé de la corde à piano. Elle est dense et sombre et il suffit de la toucher pour qu’elle émette du son  !  » Il est préférable néanmoins de demander l’autorisation à la galeriste avant de se lancer dans un concerto.Une histoire de paysages 

A distance respectueuse, deux carrés entièrement composés de sphères se répondent. «  J’apprécie beaucoup l’art minimal, alors, de temps en temps, j’essaie de m’en approcher. L’idée était de réaliser une forme répétitive avec ma technique manuelle. Pour cela, il m’a fallu compter le nombre de mailles. J’ai également superposé plusieurs sphères pour obtenir une meilleure densité et un gris plus soutenu. Quand on utilise le crochet, il reste au début et à la fin un fil que je ne coupe pas. Associé à d’autres, il forme alors une sorte de pelage.  » Le carré le plus proche de l’entrée est donc poilu, l’autre non. En voisins, trois «  îlots  » de matière forment un tout. Issus de la même pièce, ils sont les témoins heureux des emportements de l’artiste. «  Parfois, je reprends des graphismes, des dessins de fissures, comme ce qu’il est possible d’observer dans la porcelaine ou dans des miroirs quand une fragilité s’y dessine.  » 

Face à l’entrée, la pièce la plus imposante, la plus dense, s’abandonne au regard. Elle a une histoire et désormais une deuxième vie. Composée de plusieurs pans en métal crocheté, elle réactive une œuvre commandée par le Musée des arts décoratifs à l’occasion de l’exposition de Cathy Chotard, orfèvre, créatrice de bijoux et mère de Gaëlle, qui a eu lieu l’an dernier. L’installation imaginée alors jouait avec les candélabres appartenant au surtout (2) des Cent Couverts commandé par le prince-président Louis Napoléon Bonaparte, futur empereur Napoléon III (1808-1873). Des cônes réalisés par l’artiste recouvraient chacun d’eux, tout en laissant voir une partie ou l’autre des riches décors. «  L’idée était de laisser apparaître des détails de personnages ou d’animaux. Le gris de la matière était assez proche de celui du bronze détérioré par endroit lors de l’incendie du palais des Tuileries en 1871. J’ai eu envie de retravailler ces pièces. Une fois la forme conique supprimée, il restait comme des peaux que j’ai superposées et dont j’ai travaillé les transparences en un paysage, un univers mental.  » Quelques dessins sont également présentés. Il ne s’agit pas là d’esquisses préparatoires, mais bien de créations à part entière. «  Je travaille avec un Rotring. Cette mine tubulaire, dans laquelle on met de l’encre, permet de gratter le papier comme en gravure on pénètre la plaque de cuivre. L’accumulation de traits fait des trames plus ou moins denses. Je recherche le volume. C’est toujours à la fois une histoire de racines, de paysages et de vagabondages.  »

(2) Surtout  : ensemble de pièces sculptées disposé au centre des tables d’apparat.

Gaëlle Chotard
Sans tire, Gaëlle Chotard, détail

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