A la Monnaie de Paris – Œuvres à emporter

La Monnaie de Paris – plus vieille institution française officiellement créée en 864 –, accueille Take me (I’m yours) jusqu’au 8 novembre. Une exposition dont vous ne sortirez pas les mains vides  : les œuvres ont en effet été conçues dans le but d’être mises à la disposition du public 

La Monnaie de Paris ne saurait mieux incarner l’échange qu’en ce moment. L’audace de sa nouvelle programmation artistique oblige les visiteurs à adopter une attitude inédite vis-à-vis des œuvres et à appréhender un art dans lequel leur rôle est fondamental. Take me (I’m yours) est une exposition qui «  change la règle du jeu  », explique d’emblée Hans Ulrich Obrist, reprenant les termes de Christian Boltanski, tous les deux commissaires de la manifestation avec Chiara Parisi, directrice des programmes culturels du lieu. Ici, chacun se doit d’être impliqué tout au long du parcours. Mieux  : il est invité à repartir avec les créations présentées  ! Ainsi désacralisées, ces dernières acquièrent des statuts et subissent des sorts différents. Une proposition qui traduit également une volonté universelle de diffusion, amenant les travaux artistiques à voyager dans des endroits insolites, et qui ouvre un chemin de traverse à côté des voies balisées par la scène artistique contemporaine, jugée par les commissaires de plus en plus professionnelle et sérieuse. Le projet se veut donc plus léger qu’à l’accoutumée et n’hésite pas à transformer les œuvres en souvenirs, histoire qu’elles essaiment partout une certaine idée de la création.

Take me (I’m yours) s’inscrit dans la continuité d’une proposition imaginée par Christian Boltanski pour la Serpentine Gallery, à Londres. «  Il ne s’agit pas d’un remake de 1995, précise Hans Ulrich Obrist. L’exposition est «  rejouée  » avec un concept identique mais avec plusieurs artistes.  » On assiste donc à un savant mélange de dispositifs mis en place par des plasticiens de générations et d’horizons divers. Dans la première pièce, trois amoncellements de vêtements de seconde main ont été disposés par Boltanski, qui y voit «  des objets faisant référence à une personne disparue  », à l’instar d’une photo ou d’un corps sans vie. Plongez-y la main et repartez avec ce qui vous plaira  ! Seul le mouvement est synonyme de vie. Dans le même périmètre, s’offrent à la convoitise plusieurs piles d’impressions réalisées par Felix Gonzales-Torres (1957-1996)  ; une contribution d’autant plus symbolique que ces œuvres peuvent non seulement être emportées, mais également reproduites par chacun. L’une d’entre elles contient l’inscription «  How many times  ? For how long  ? Why  ?  » (Combien de fois  ? Pour combien de temps  ? Pourquoi  ?). Trois questions en rapport avec la notion d’œuvre d’art. Un peu plus loin, une pièce est entièrement consacrée à l’artiste d’origine cubaine  : des centaines de bonbons à même le sol y forment un tapis acidulé prêt à être dépouillé ou mangé  !

Jef Geys, photo Marc Domage courtesy Air de Paris
!questions de femmes !, Jef Geys, 1980-2015
Gustav Metzger, photo Marc Domage courtesy Monnaie de Paris
MASS MEDIA : Today and Yesterday, Gustav Metzger, 2009-2013

S’ensuivent des murs recouverts par Hans-Peter Feldmann de cartes postales arborant la Tour Eiffel. Le «  chasseur d’images  » allemand, qui considère cette dernière comme la plus belle sculpture du monde, n’hésite pas à proposer également quelques miniatures de l’illustre Dame de fer. A emporter également  ! A quelques mètres, les messages de six bannières accrochées au mur attirent le regard. Libellés comme des slogans contestataires, ils sont écrits en majuscule dans une typographie proche de celle du graff. Ne pouvant les offrir aux visiteurs, le duo britannique Gilbert & George propose à chacun de repartir avec des badges diffusant les mêmes textes et ainsi de devenir partie intégrante de leur dispositif de propagande artistique.

De salle en salle, se poursuivent les interactions. Certaines plus intenses que d’autres. L’Allemand Gustav Metzger a empilé sur des tables des centaines de journaux, dont des exemplaires de plusieurs quotidiens français comme Libération, Le Figaro et L’Equipe. Chaque visiteur est invité à y découper un article, en relation avec des thèmes choisis par lui comme «  l’extinction  » ou «  notre façon de vivre aujourd’hui  », pour l’afficher au mur à l’aide d’aimants. Dans la même pièce, Jef Geys expose un travail de longue haleine sur la condition féminine  : !questions de femmes ! est une interminable liste d’interrogations répertoriées dans un journal éponyme, disponible en de nombreux exemplaires. Chacune de ces questions a été débattue au sein de la classe que l’artiste belge, professeur d’esthétique à Balen (Belgique) dans les années 1960, dirigeait à l’époque. Dans une autre pièce, un «  freestore  » arbore les instructions suivantes  : «  Prenez des trucs. Laissez des trucs.  » Non sans ironie, l’Américain Jonathan Horowitz, à l’origine de ce projet, crée une «  économie parallèle aux foires d’art  » en réponse aux spéculations du marché de l’art ainsi qu’aux sommes folles qui y sont dépensées. Arrêtons-nous encore un moment près du photomaton installé là par Franco Vaccari. L’artiste italien propose de s’y faire tirer le portrait et d’accrocher la moitié des photos sur les murs afin de participer à l’élaboration de l’œuvre tout en en conservant une trace. Votre sac plein de souvenirs, il ne vous reste plus qu’à honorer la part essentielle de l’exposition  : offrir un singulier voyage à chacun des objets emportés, diffuser à votre façon l’art dont vous avez été témoin et acteur à la fois.

Hans-Peter Feldmann, Guy-Editions A. Leconte, photo Marc Domage courtesy Monnaie de Paris
Vue de l’installation@signée Hans-Peter Feldmann, 2015

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