A la Villa Datris – La sculpture au féminin

Angela Bulloch, courtesy galerie Micheline Szwajcer

Créée en 2011 et sise dans le Vaucluse, la Villa Datris est une fondation privée entièrement dédiée à la sculpture contemporaine et qui, assurément, vaut le détour ! Ici, l’éclectisme est revendiqué comme un choix personnel des fondateurs, collectionneurs et découvreurs passionnés. Une manifestation particulièrement riche et instructive s’y tient actuellement, une forme d’exposition-manifeste placée sous l’égide d’illustres disparues telles Niki de Saint Phalle, Louise Bourgeois, voire Camille Claudel. Quelque 68 sculptrices internationales – de renom ou jeunes talents – y sont représentées par près d’une centaine d’œuvres venant témoigner combien la sculpture, conçue et exécutée par des femmes, n’est pas un « art au féminin ». A travers les hautes salles de cette ancienne demeure provençale et dans son jardin – sur l’eau, sous la tonnelle, parmi les bosquets – on chemine, les sens et l’esprit à la fois séduits et intrigués par la juxtaposition improbable de toutes ces pièces qui cohabitent, pourtant, avec une formidable aisance.

Baroques et souvent surprenantes, rigoureuses et inventives dans leur techniques, les œuvres rassemblées à la Villa Datris témoignent d’une diversité de l’inspiration et du savoir-faire, comme d’une modernité et d’une vitalité créatrice indéniables. Elles s’appréhendent par le regard, l’ouïe, le toucher, et ni genre, ni tendance ne se dégagent de cette déambulation attachante : la courbe et les rondeurs présupposées féminines ne sont ni plus ni moins présentes ici que l’angle et l’esprit carrés ; l’inspiration peut venir de la nature, s’inscrire dans une approche scientifique ou dans le registre de l’intime. L’acier côtoie la plume ou le bois ; la tête d’épingle, la mousse ou le fil de propylène ; le béton, la pierre, le coton ou la porcelaine ; le bronze, le film à bulle ou la résine ; le plexiglas, le néon, les LED ou le sable…

Si les grands courants artistiques du siècle précédent sont reconnaissables tout au long du parcours, beaucoup de sculptrices contemporaines n’ont pas peur de s’attaquer à la métamorphose des éléments, à la captation de l’immatériel, comme la lumière ou le son. C’est le cas, par exemple, de Mylène Guermont, qui propose une sculpture interactive constituée d’une petite barrique en béton lisse « polysensoriel », répondant, au moindre attouchement de la main, par la rumeur de la mer et par une vague de lumière affleurant depuis l’intérieur de l’œuvre par de minuscules trouées. Une autre jeune sculptrice, Charlotte Charbonnel, explore la matière du son en jouant sur une illusion faussement scientifique : il y a de l’eau et une pipette, des coupoles en inox qui se font face en miroir, des sonorités tibétaines répétitives… et il y a une œuvre finalisée qui leurre nos sens. Plus loin, sous la manivelle tournante d’un petit rouleau à musique se déploie une bande joliment tissée et trouée : créée par Alice Pilastre,c’est une véritable dentelle sonore qui diffuse ainsi sa mélodie désuète et incongrue. Textile, encore, pour une sculpture hybride signée Céline Cléron qui rapproche la cire des abeilles, travaillée en ruche, d’une collerette Renaissance dentelée et empesée, justement nommée Col ruché.

La lumière prise comme un matériau à sculpter est un défi relevé par plusieurs artistes : Anne Blanchetla capture purement et simplement dans un cercle en plexiglas d’une blancheur laiteuse et irradiante, qu’elle a ciselé en son centre de quelques lignes en relief sur lesquelles viennent trébucher les rayons lumineux. Avec beaucoup de maîtrise, Caroline Tapernouxa su révéler une éclatante évidence : dans une boîte horizontale, une frange de fils translucides suspendus fait jouer dans la lumière les ombres portées. Le mouvement et les effets obtenus ne sont pas le fait d’un quelconque souffle d’air, mais du simple déplacement de qui regarde l’œuvre attentivement.

Béatrice Arthus-Bertrand

Rina Banerjee

D’une inspiration tout à fait autre, dans le jardin de la Villa se dresse un gros arbre en caoutchouc, hérissé de ramures galvanisées. Avec son écorce de pneus déroulés en longues bandes sombres et cloutées, l’œuvre d’Anne Claverie provoque un sentiment étrange : parfum d’enfance, inquiétante vision d’avenir, ou ironique retour du matériau à ses sources ? Même lecture ambiguë pour une autre image décalée de la nature : ces hautes herbes en tuyaux d’arrosage de plastique vert, que Gloria Friedmann a ramassées en une touffe ondulante, dans un geste artistique simple et direct comme un clin d’œil. En mousse synthétique perforée de cavités rigoureusement égales et polychromes, la sculpture-tableau de Carmen Perrins’afficherait, quant à elle, volontiers comme un jeu d’enfant, n’était son étrange apparence cinétique…

Détournement joyeux, l’énorme « ouvrage en crochet » de coton multicolore et plutôt informe de Joana Vasconcelostémoigne d’un humour distancié, tandis que, parallèlement, une composition savante de Rina Banerjeese laisse admirer telle une fleur exubérante, totem multiculturel où sont associés des éléments disparates : petits animaux empaillés, métal, coquillages et plumes immenses. Clous, épingles ou agrafes sortent eux aussi des coulisses pour être mis en exergue au détour d’une œuvre. C’est le cas, notamment, dans deux sculptures d’inspiration bien différentes : ici, une boule de plâtre, « bandage de douleur » chaotique et blafard, littéralement coiffée d’un essaim de clous noirs par Elisabetta Casella ; là, une gigantesque porte, en plomb savamment plissé et traversée verticalement par un néon bleu, ostensiblement bordée d’agrafes prises dans la matière travaillée par Ciris-Vell.Un esprit « pionnier »

Retour dans le jardin, où trois grandes sculptures rondes de Sophie Lavaux sont posées sur l’eau : dans une fine porcelaine blanche, délicatement striées et taillées en lamelles, étirées vers le ciel en un chapeau pointu d’écume, à la fois fragiles et dures, elles semblent raconter le temps. A quelques pas, cinq formes longilignes s’érigent en une composition fortement et volontairement dérangeante. En cèdre noirci, sculptées par Béatrice Arthus-Bertrand en vrille comme les mèches à bois d’une perceuse, elles évoquent irrésistiblement les silhouettes immobiles et uniformes de femmes en burqa. Plus radical encore est l’enfermement représenté dans le travail de Chiharu Shiota : au centre d’une grande cage rigide, parcourue de fils noirs enchevêtrés en toile d’araignée, un globe terrestre apparaît pris au piège, figé dans les couleurs surannées de ses mers et continents. Close également, mais pour un effet inverse en termes de liberté et de sensualité, la coquille en filigrane d’acier poli d’un œuf immense (1,80 m x 1,50 m) interpelle le regard pour en être traversée. Avec cette pièce, Ghada Amer offre une figure symbolique d’une permanence définitivement poétique.

Si les pièces présentées ne se laissent jamais prendre d’un seul regard, la sculpture contemporaine obéit moins encore aux mouvements de mode ou à la pensée unique. C’est une forme d’art aux dimensions multiples, profondément liées à l’organique, à la transformation, à la vie : dans ce sens il est indispensable de rendre justice – et parité – à la créativité des sculptrices, à leur esprit « pionnier », à leur appartenance pleine et entière au monde de l’art. C’est ce que fait cette exposition, et ce que traduit une citation de Louise Bourgeois inscrite comme plusieurs autres sur l’un des murs de la Villa Datris : « L’artestunmoyendeseconnaîtresoi-même,c’estpourquoiilseratoujoursmoderne. »

Outre la qualité dans le choix des œuvres ici réunies, l’exposition offre, par ailleurs, aux visiteurs de visionner plusieurs vidéos sur lesquelles une vingtaine d’artistes exposées évoquent leur travail, œuvre à l’appui. L’exercice est courant, mais il apporte ici un rapide, intéressant et efficace complément à chacune des sculptures retenues. A voir absolument !

Gloria Friedmann

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