Latitudes 2009 – La nouvelle flibuste de l’art

L’exposition d’art contemporain Latitudes qui se tient encore quelques jours à l’Hôtel de Ville de Paris est toujours une source d’émotions subtiles. Pour sa 7e édition, elle a réduit la voilure (une dizaine d’artistes plasticiens seulement), mais préservé l’esprit qui a présidé à sa création : la présentation des talents émergents des outre-mer. Pour cela, la commissaire Régine Cuzin s’est entourée d’artistes chevronnés comme le Polynésien Andreas Dettloff ou le Réunionnais Thierry Fontaine, véritables « têtes chercheuses » de cette belle aventure. A l’heure où s’achèvent dans les territoires français des trois océans les fameux Etats généraux de l’outre-mer lancés en février 2009 (conséquences d’« une éruption sociale appuyée sur une irruption identitaire », selon la formule du poète et romancier Daniel Maximin), la visite de cet « OVNI culturel » permet de mieux décrypter le bouillonnement actuel ; elle offre aussi un précieux viatique pour l’appréhension de ces sociétés-laboratoires, aux avant-postes du monde globalisé de demain, celui des métissages et de la créolisation des savoirs. Les artistes qui en sont originaires nous révèlent la richesse de leurs cultures, qu’ils viennent de la Guadeloupe, la Martinique, La Réunion, la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française ou des îles voisines, Cuba, Panama et la République Dominicaine. En outre, plus ou moins marqués – parfois au fer ! – par les premiers contacts de leur histoire et l’expansion coloniale européenne, elles offrent un formidable réservoir d’imaginaire et de fantasmes. Et ces jeunes gens en jouent de manière jubilatoire.

Dès l’entrée, la grande salle des Prévôts est bousculée par l’immense fresque de 26 mètres de long sur 2 mètres de haut, « Graffiti is a beautiful crime » de Kreativconcept, un collectif de six jeunes Tahitiens. C’est un ensemble d’une belle maîtrise, constitué de personnages à la fois tirés de la vie réelle (musicien, danseur, vahiné) et emblématiques, et de tags éruptifs, notamment ceux des jeunes Enos (Tehapa Vauche) et Spid (Tana Faatau) présents lors de l’inauguration. Ils racontent avec humour leur jeune épopée (des toilettes de l’école aux graffs sauvages par défi entre bandes) jusqu’aux commandes « sérieuses », de la caserne des sapeurs-pompiers et du collège de Mahina au Surf spot de Papenoo. Repérés et défendus par Andreas Dettloff, bluffé par leur technique et leur façon de s’approprier « le mur », les deux jeunes artistes travaillent en contact direct avec les habitants, qui ne se privent d’ailleurs pas de réagir, toutes générations confondues, avec plus ou moins de bonheur, à cet art authentiquement populaire. Un travail justement honoré en août dernier, par l’exposition consacrée au collectif à la galerie Winckler de Papeete, connue pour ses choix pointus et heureuse de s’ouvrir à un autre public moins familier des vernissages. C’est que le graffiti, né dans les ghettos urbains des Etats-Unis dans les années 70 avant de se répandre dans les grandes métropoles occidentales au point, parfois, d’en défigurer l’espace public, s’est ici drapé de culture maorie. Les panneaux présentés (dont une dizaine a été préparée à Tahiti et le reste achevé dans un atelier non loin de Paris) semblent être l’œuvre même du tatoueur figuré à gauche de la fresque, les motifs et les tikis renforçant l’effet de mixage « modernité/tradition » recherché. Sans réelle intention politique, ce travail est pourtant moins sage qu’il n’y paraît : contrastant avec les scènes réalistes, le fond fissuré révèle une menace imminente, quelque chose en voie d’effondrement que les éclats rougeoyants des tags, tout hérissés de colère, ne démentent pas : une manière de pied de nez aux lagons bleus et cocotiers et un éclairage flamboyant sur la naissance en Polynésie d’une véritable culture urbaine pratiquement jamais montrée.

Duvier Del Dago
Caja Negra de Duvier Del Dago, (fil de coton, lumière noire), installation au Champ de Tir, La Havane, Xe Biennale, 2009

 Le reste est tout aussi tonique. L’artiste cubain Duvier Del Dago présente Dialectica, une de ses spectaculaires sculptures éphémères, faite de multiples fils de coton mis en tension selon des dessins très précis et complexes. Ses crânes surdimensionnés, impressionnants de force et de simplicité, plongent d’emblée le spectateur dans les interrogations philosophiques et les rêveries infinies de cet artiste inclassable, féru de technologie mais aussi marqué par l’univers paradoxal de La Havane. Son travail, à la fois intellectuel et poétique, déjà reconnu dans le monde hispanique (Cuba, Espagne, Mexique), séduit le vieux comme le Nouveau Monde.

Stéphanie Wamytan, jeune artiste calédonienne surprend, quant à elle, avec La Mission, une œuvre iconoclaste qui fustige le puritanisme envahissant les sociétés du Pacifique récemment évangélisées. En recouvrant de scènes érotiques les emblèmes de la culture kanake, le bambou qui est un des supports de la sculpture traditionnelle, et la robe mission, vêtement imposé aux femmes par les missionnaires européens lors de la colonisation des îles du Pacifique, elle provoque avec talent. On approche en toute innocence de ses mannequins anodins sans se douter de la charge contestataire puis on détaille l’ensemble avec l’impression d’avoir regardé par le petit trou de la serrure. C’est drôle et là encore en dit plus qu’un long discours sur la réalité et les hypocrisies de ces sociétés souvent écartelées entre héritage et modernité.

Il faudrait les évoquer tous, tant ce cru 2009 est formidable. A défaut, citons le Guadeloupéen Jean-Charles Eustache : ses paysages énigmatiques aux maisons qui semblent tout droit échappés d’un film d’Hitchcock vous plongent dans une atmosphère oppressante ; une impression de trouble et d’attente s’en dégage, comme le pressentiment du drame proche… Signalons aussi la Réunionnaise Gabrielle Manglou, une étonnante artiste pluridisciplinaire, qui à travers ses vidéos et ses dessins nous livre tout un monde magique, puisé dans ses origines créoles, dans lequel humains, animaux et plantes mais aussi le monde invisible se côtoient et échangent tout naturellement ; et tous les autres…

L’exposition, conçue pour voyager, s’arrêtera cet automne à Besançon puis, comme l’an passé, partira pour un petit tour du monde. On n’a pas fini de voir et d’entendre parler de ces nouveaux flibustiers de l’art contemporain.

J-C Eustache
Glance, peinture acrylique sur toile, (50 x 70 cm), Jean-Charles Eustache, 2009

Artistes invités : Duvier Del Dago, Cuba / Gilles Elie-dit-Cosaque, Martinique / Jean-Charles Eustache, Guadeloupe / Monica Ferreras, République dominicaine / David Gumbs, Saint-Martin, Guadeloupe / Kreativconcept, Polynésie française / Gabrielle Manglou, La Réunion / Yohann Queland de Saint-Pern, La Réunion / Humberto Vélez, Panama / Stéphanie Wamytan, Nouvelle-Calédonie

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