On emménage au château à la Roche-Guyon – Réunion de famille

Jean-Luc Parant, photo S. Deman

Pierre Buraglio, Gérard Collin-Thiébaut, Paul-Armand Gette, Christian Jaccard, Jean-Michel Meurice ou encore Ernest Pignon-Ernest : ils sont une trentaine de peintres, sculpteurs et plasticiens à avoir répondu à l’invitation lancée il y a quelques années par Jean Le Gac de venir chacun investir une parcelle du château de la Roche-Guyon, dans le Val d’Oise. Depuis avril 2010, six «  emménagements  » successifs ont peu à peu métamorphosé ce lieu chargé d’histoire en un musée éphémère, tout entier dédié à une génération d’artistes, «  celle de l’après 68, qui voulait fuir le musée, sortir du cadre  »(1).

De la petite route en contrebas, le visiteur devine les contours d’un vieux donjon à travers la brume matinale. Bientôt apparaît le château dans son ensemble, constuction originale adossée depuis le Moyen-Age à la falaise de craie, mêlant architecture troglodytique et ors du 18e siècle. Le long de l’allée menant à la grille d’entrée, La haie ouverte et colorée (2010) de Daniel Buren, série de colonnes carrées aux faces rose, bleues, jaunes et blanches – toutes marquées du trait noir vertical cher à leur créateur –, se dresse telle une haie d’honneur, saluant l’«  aventure extraordinaire  » initiée par Yves Chevallier, directeur des lieux. Lors de sa prise de fonctions en 2006, celui-ci reçoit les clés d’un château dépouillé de tout mobilier, ce dernier ayant été vendu dans les années 1980 suite à une succession difficile. «  Tout l’enjeu était de faire vivre ce grand décor vide  », se souvient-il. S’inspirant de l’habitude prise par la famille de La Rochefoucauld au siècle des Lumières d’accueillir dans ses salons les grands penseurs de l’époque, il entreprend de développer un nouveau projet culturel, comprenant notamment une résidence ouverte à un écrivain, mais aussi la mise en place d’une ligne d’exposition destinée à mettre en valeur des œuvres en lien avec l’écriture. Le premier invité sera Cueco, en 2008. Jean Le Gac devait être le deuxième, mais celui-ci décline aimablement l’offre, affirmant ne pas s’être «  senti capable, pas tout seul en tout cas, d’exposer dans ce château où s’empilent des siècles d’Histoire  ». Le peintre propose alors d’élargir l’invitation à un ensemble d’artistes et amis : «  Parce que nous sommes cette génération, parce que nous n’avons les uns et les autres, plus rien à prouver, parce qu’il n’y a rien à gagner, ni en argent, ni en notoriété, parce que ce serait donc un geste gratuit et libre, un geste artistique, un geste marginal, quasi clandestin, les uns et les autres s’inviteraient à faire un dépôt longue durée d’une œuvre particulièrement excessive, en dimensions par exemple, peu montrée de ce fait, dans un des espaces repérés du château  », écrit-il dans la lettre qui leur sera adressée. Vingt-cinq d’entre eux(2) répondront présents, prêts à «  sortir du cadre  » pour s’immiscer avec subtilité et poésie – parfois non dénuées d’humour – dans ce lieu singulier et parsemé de recoins insolites.

(1) Selon les mots de Jean Le Gac.

(2) Parmi eux  : Jean-Pierre Bertrand, François Bouillon, Pierre Buraglio, Daniel Buren, Louis Cane, Gérard Collin-Thiébaut,Daniel Dezeuze, Alain Fleischer, Paul-Armand Gette, Christian Jaccard, Lefevre Jean-Claude, Jean-Michel Meurice, Bernard Pagès, Jean-Luc ParantErnest Pignon-Ernest, Claude Rutault, Patrick Saytour, Pierre Skira, Gérard Titus-Carmel et Claude Viallat.

Paul-Armand Gette, photo S. deman
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Daniel Dezeuze, photo S. Deman
Per una selva oscura II, grand salon, Daniel Dezeuze, 1991
S’installant les uns après les autres – lors de six «  emménagements  » répartis entre avril 2010 et mars 2012 –, ils inventent ensemble une nouvelle forme de monstration, non pas construite comme une manifestation collective, mais comme un cheminement, à la fois dans l’espace du château et dans le temps. «  Cette façon de monter l’exposition a permis de laisser au spectateur une très grande liberté de penser, car tout a été articulé par des personnes et non par une ligne ou une idée préconçue  », souligne la commissaire de la manifestation Evelyne Artaud.

Le visiteur est ainsi convié à vagabonder corps et âme dans les méandres de l’édifice, curiosité en bandoulière, l’esprit ouvert à la rencontre et au plaisir de la découverte. De la salle des gardes, dans laquelle la sobriété de la Corde à nœuds en nylon noir (1971) de Claude Viallat voisine avec l’éclatant hymne à la féminité orchestré par Paul-Armand Gette (Les Menstrues de la Déesse, 2005), au pigeonnier troglodytique génialement transformé en catacombes de papier par Ernest Pignon-Ernest (Vanités, 2011), en passant par la salle de billard accueillant un pan, imprégné d’Histoire et de mémoire, de la quête picturale (La Chasse au trésor n°3, n°9, 2007) de Jean Le Gac, le parcours, dense et savoureux, témoigne aussi de la complicité extrême nouée par chacun des participants avec les lieux. Plusieurs d’entre eux ayant d’ailleurs choisi d’intervenir en divers points du château. C’est entre autres le cas de Jean-Luc Parant, qui revisite le cabinet de curiosités et la galerie des portraits de famille, après avoir parsemé de quelques-unes de ses boules le sol de la chambre de la Comtesse Zénaïde. «  Il passe de temps en temps au château, raconte Jean Le Gac, preuve de son attachement, pour ajouter quelque chose  ; de son “espace”, il fait sa chose.  » Gérard Collin-Thiébaut, lui, joue les facétieux, mettant en garde par le biais de son panneau Attention danger d’exposition accroché au détour de quelque couloir, ou proposant un rébus grandeur nature pour citer Platon avec L’art est un moyen de connaissances (2006) – L’/arrêt/thym moyen/deux cônes/essence –. Dans l’une des chapelles, une toile abstraite monumentale de Jean-Michel Meurice, Gerry M.2 (1996), majestueuse, semble y être accrochée depuis l’origine. Non loin, sur l’un des murs des Boves qui faisaient office d’orangerie, court un film-tableau de Christian Jaccard (Lafoliméricourt, 2006). Le regard s’attarde, captivé par le drame en cours, séduit par le dessin fluctuant tracé par les flammes et la suie déposée par la fumée. Au sortir des parties souterraines, un détour par le potager-fruitier – toujours en exploitation – s’impose. Posé sur les bords ondulés de la Seine, il accueille L’échappée III (2007) de Bernard Pagès. Haute de plus de cinq mètres, la sculpture en métal a des allures d’oriflamme  ; en gardienne sereine des lieux, elle lance un ultime défi à l’imagination.

Ernest Pignon-Ernest, photo S. Deman
Vanités (détail), sérigraphies disposées@dans le pigeonnier, Ernest Pignon-Ernest, 2010

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