David Guez – Le maître du temps

David Guez

Artiste du réseau, il revendique un «  art ouvert à tous » et questionne les notions de liens, de temps, de mémoire et de libre arbitre. Depuis quelques jours, le Lieu multiple à Poitiers accueille 2067telecom, un de ses dispositifs qui permet de laisser à la personne de son choix un message vocal dans le futur  !

La rue est calme en ce samedi du mois de mai. Un ciel clément a jeté les Parisiens sur les routes qui mènent à la mer. Dans ce coin du 20e arrondissement de la capitale, seules quelques terrasses de café sont animées par des habitués. Au 73 de la rue des Haies, une musique s’échappe d’un poste de radio. On se croirait revenu aux beaux jours de la TSF  ! Une main curieuse fait bouger le curseur sur la ligne des fréquences. Rapidement le visiteur comprend qu’il ne change pas de station mais d’époque. Chaque mise au point libère des mélodies aux accents bien datés. L’auditeur peut remonter jusqu’en 1900. Toutes les œuvres de David Guez ont un rapport avec le temps, la mémoire. «  L’art est un souvenir  », écrit-il au Jour 200 de Nextgen, ovni littéraire rédigé l’an passé. Assis sur la banquette d’un café du quartier de la Bastille, l’artiste accepte volontiers de dérouler le fil de son histoire.

«  Je suis parisien depuis toujours même si je suis né à Gennevilliers. Enfant, je vivais dans le 20e arrondissement, aîné d’une fratrie de trois.  » David Guez fait une pause. «  J’étais un enfant plutôt calme et matheux.  » Son père, radiologue, lui montre les machines avec lesquelles il travaille. Sur des écrans noirs surgissent les détails d’un corps ou les arcanes d’un cerveau. La magie opère sur le petit garçon qui, devenu grand, évoque ces images comme probablement à l’origine de sa passion pour les ordinateurs. A peine arrivé au collège, il tâte de l’informatique. C’est l’époque des premiers PC grand public, des «  boîtes noires sans interface  ». En bon élève, il se jette dans la programmation. «  Lecteur de comics américains mais aussi de Pif gadget, j’étais imprégné d’une culture du “faire soi-même“, du bricolage. Une sorte de Géo Trouvetou !  » Taraudé, jusqu’à aujourd’hui, par l’esprit d’invention. Notion qu’il préfère à celle de création. Avec quelques copains, il forme un groupe de «  Geeks  » avant l’heure, crée de petits jeux et autres algorithmes. «  On formait une sorte de club. Nos activités étaient très importantes pour moi, elles ont conditionné mon parcours. Plus tard, quand je me suis intéressé à d’autres choses, plus scientifiques ou littéraires, elles étaient toujours liées à cette culture informatique. Que ce soit la cybernétique ou ses prolongements philosophiques.  » Autant de domaines que le jeune homme espère aborder à l’université. «  Un bac D en poche, je me suis inscrit en informatique à Paris 6. A l’époque, une question agitait beaucoup les esprits : l’ordinateur peut-il rivaliser avec l’homme  ? Ce qui m’intéressait, c’était l’intelligence artificielle et ses incidences sur les autres sciences ou domaines. J’ai été assez déçu.  » Arrivé en maîtrise, David finit par se l’avouer  : «  Mêmes très intelligents, les programmes ne sont que des programmes  ! » 

Cette même année, et sans qu’il y ait de relation – du moins en apparence –, il débute la sculpture dans un cours dispensé par la Mairie de Paris. «  Je n’avais aucune culture des musées. La prof était géniale. Elle enseignait la technique et racontait l’histoire de l’art. Très vite, j’ai acheté de la terre pour travailler chez moi.  » Entré dans cette discipline par curiosité, bientôt il se passionne. Aidé par des bouquins qu’il dévore, il s’essaie également au dessin. «  C’était comme si je découvrais un nouveau monde  !  » Plus rien ne peut l’arrêter, pas même la société en informatique qu’il vient de créer avec des copains. Sa petite amie est hollandaise, elle est étudiante aux Beaux-Arts d’Amsterdam. Qu’à cela ne tienne, David quitte Paris, les ordinateurs, et s’y inscrit en auditeur libre. L’anglais appris à l’école va lui servir au quotidien. Pour l’heure, il n’est déjà plus question de sculpter  : «  Je peins et je prends des cours. Un peu comme pour tout, j’y vais à fond. J’essaie de nombreuses choses. Je fais mon apprentissage en accéléré.  » Deux ans plus tard et l’amour en moins, l’ingénieur devenu artiste rentre au bercail. «  J’ai 25 ans et je redémarre tout à zéro. Je trouve un atelier à Montreuil dans lequel je peins avec des étudiants des Beaux-Arts de Paris.  » Si personne ne sait trop où il va, l’ambiance est bonne et la période propice aux découvertes. La culture artistique de David s’enrichit. Bientôt il aborde l’art minimaliste et conceptuel et arrête net la peinture. Une décision qualifiée «  d’assez radicale  ».

Photo MLD
David Guez

David Guez
2067 email, David Guez

De nouveau à l’affût derrière son ordinateur, l’artiste observe le Web en train de gagner du terrain. Le réseau le fascine. Une nouvelle période de création s’ouvre. «  Peu à peu, je bascule dans l’esthétique relationnelle. J’aborde des courants très contemporains et commence à repérer les thématiques qui vont influencer la suite de mon travail. Au début, on fait un peu de tout et ensuite on précise qui on est, ce qu’on aime et ce qu’on va développer.  » Un premier projet sur l’altérité s’impose. «  Mon art, c’est l’autre  », formule-t-il alors. David Guez parle de Beuys, aime l’idée que l’art peut émerger de partout, s’intéresse aux divers processus de création. «  Je réalise sur Internet un blog, même si à l’époque, ça n’existe pas  ! C’est une sorte de journal – Le livre des liens – qui témoigne des recherches que j’effectue sur l’hyperlien, mais aussi sur le rapport à l’autre. L’art est un échange.  » Définition qu’il va tenter d’éprouver en allant sur le terrain à la rencontre d’artistes et aussi de ceux qui ne le sont pas mais pourraient le devenir. Il pratique le remue-méninges, établit des protocoles, relate l’ensemble de ces expériences comme le ferait un journaliste. Il interroge un trader et réfléchit avec lui à la manière dont il pourrait détourner son métier en un acte artistique. Il cherche à toucher le point de basculement. De réflexion en discussion, ses préoccupations s’étendent. «  J’aborde les notions de temps et de hasard. Je tente d’établir des liaisons entre les rencontres, de dresser une sorte de cartographie. Le livre des liens ou la sculpture infinie, comme je l’avais intitulé à ses débuts, n’a pas de fin.  » Une certitude émerge alors  : sans interaction point de salut  ! Le projet court sur deux ans et David Guez prend peu à peu conscience du fait qu’il est en train d’abandonner les arts plastiques pour l’aventure numérique. Afin de  formaliser cette transition, il crée des installations liées à la matière mais ayant un rapport avec le réseau. La série 99 % recyclés Internet est exposée notamment au Web bar, seul lieu à Paris qui, à l’époque, s’intéresse à ce type d’œuvres. Les expériences les plus «  étranges  » se succèdent. On y voit, par exemple, des visiteurs confier à l’artiste leurs souhaits pour le futur et des photos de leurs grains de beauté – une coutume chinoise veut qu’on puisse y lire l’avenir – qui, une fois numérisées, sont mises en ligne et projetées sur une crème de beauté en cours de fabrication. D’aucuns peuvent même repartir avec un pot  !

Les années 1990 tirent à leur fin, le cycle aussi. David Guez se déclare alors «  artiste du réseau  » et laisse complètement tomber l’objet. Le terrain de jeu est immense, les possibilités à inventer. «  Je décide de lancer une télé sur Internet en court-circuitant tous les niveaux de diffusion. L’idée est de créer un média libre pour les artistes.  » S’ensuit nombres de prises de vue et de vidéos diffusées sur le Net.L’objet artistique est à la fois un point de rencontre et un levier de pouvoir comme de contre-pouvoir. L’initiative fait beaucoup parler d’elle. Les médias s’en emparent. Le ministère de l’époque ne comprend pas les enjeux. Aucune importance, l’artiste a envie d’aller plus loin qu’une télé pour artistes, il veut que tout le monde puisse bénéficier de cette nouvelle possibilité. «  Là, je m’attaque à un énorme truc. Je décide de créer un portail où chacun peut publier son contenu. Une sorte de You Tube  !  » La proposition fait un tabac. Avec son slogan «  Nous sommes tous notre propre média  », le projet se développe. De très nombreuses télévisions locales veulent y participer. L’artiste participe à des colloques, des conférences, des émissions. Les autres invités sont des représentants de chaînes hertziennes. Le débat s’engage, voire la lutte. Pot de terre contre pot de fer  ! «  J’avais des pressions de toutes parts. J’étais pris entre les plus faibles, très politisés, et les plus forts qui voulaient m’avaler.  » Les uns craignent qu’il vende son âme, les autres feignent d’ignorer son entreprise ou prédisent sa «  chute  ». Pour lui, la création de ce nouveau média est un acte artistique, rien de plus. Les invitations pleuvent. David Guez a le sentiment qu’il est en train de «  faire boutique  ». Il accepte pourtant de partager encore une fois son expérience. Le rendez-vous est pris. Mois  : octobre. Année  : 2001. Ville  : New York. Lieu  : World Trade Center. Les événements du 11-Septembre sont un choc et le poussent à agir. Il ferme TV-Web et se met à écrire. «  En gros, je fais ma psychanalyse  !  », s’amuse-t-il.

David Guez
2067 Telecom, David Guez

David Guez
Radio 2067, David Guez

Durant de deux ans, il passe le plus clair de son temps à s’initier à l’écriture de fiction. Il tire ses moyens de subsistance des cours en informatique qu’il donne. Quand il lève le nez de sa copie, le calendrier affiche en rouge 2004. Le paysage a changé. Le nombre d’artistes sur le réseau est en constante augmentation mais la dichotomie entre art contemporain et art numérique existe toujours. «  On est d’abord artiste et ensuite on se pose la question de l’apport du numérique à l’art. C’est dommage qu’en France, les histoires soient séparées. Dans d’autres pays, comme l’Allemagne ou le Canada, les frontières sont moins marquées.  » Son retour, il le signe avec une réflexion sur le temps, la mémoire, la trace et le réseau. Thèmes qu’il explore depuis lors. 2067, email vers le futur propose aux internautes d’envoyer un message à une personne en choisissant une date de réception dans les semaines, les mois ou les années à venir. En attendant d’être livrés, les mots patientent sur le réseau tels des agents dormants  ! Dès la mise en ligne de l’œuvre, les réactions pleuvent. Et si l’un de nous meure avant la date choisie  ? Et si nous ne nous aimons plus  ? Et si nous sommes séparés  ? Autant de questions à résoudre avant même d’avoir rédigé les 2000 signes car, une fois envoyés, il devient impossible de les supprimer. L’artiste prévient des «  risques  »  : le programme n’a pas été conçu pour faire machine arrière. Un des objectifs de l’œuvre est l’étude de la manière dont le temps s’écoule sur le réseau. Avec elle, David Guez pointe du doigt la persistance des informations qui y sont introduites, leur survivance bien au-delà de ce qui, parfois, serait souhaitable. Mais, pratiquement, ça fonctionne comment  ? «  Il fallait que le projet vive pendant 50 ans. J’ai donc utilisé une technologie qui marchait il y a 50 ans  ! Chaque email est un fichier texte, il n’y a pas de base de données. Le participant me fournit l’adresse de réception, le texte et la date d’envoi. Son futur correspondant reçoit, quant à lui, un email qui lui annonce l’arrivée d’un message pour telle date et lui donne trois mots qui lui permettront de lire ce dernier directement sur le site de 2067, email vers le futur, dans l’hypothèse où il aurait changé d’adresse. Dans tous les cas, la lecture ne sera possible que le jour J.  » Le projet fait le tour du monde grâce à une journaliste du New York Times qui tombe par hasard sur le site et lui consacre un article. Son succès incite l’artiste à le faire évoluer. Aujourd’hui, par exemple, un message peut être envoyé d’un mobile et géolocalisé  : pour le lire, il faut non seulement attendre la date prévue mais aussi se rendre à l’endroit à partir duquel il a été envoyé. Ça se complique  ! Des versions en «  dur  » existent également  : certains combinés et cabines téléphoniques ont été spécialement aménagés par l’artiste pour émettre dans le futur et recevoir du passé. Ainsi, peuvent-ils être installés en permanence dans des lieux ou participer à des expositions collectives. Son côté hybride permet à l’œuvre d’être plus facilement vendue. Car, malgré une certaine évolution du marché de l’art en faveur du numérique, très rares sont encore les collectionneurs qui prennent le risque d’acheter un site internet.

Dans le même esprit que les téléphones, David Guez développe une série d’horloges indiscrètes (à la Gaité lyrique du 31 janvier au 31 mars 2012) Combien de fois, face à un meuble ou à un objet de déco, n’a-t-on pas rêvé de le voir s’animer au point des nous raconter ce qu’il a vu ou entendu ? Premier objet disert,  Horloge 2067 enregistre en permanence l’espace sonore environnant. «  Si l’on veut écouter une séance du passé, il faut remonter le temps en tournant les aiguilles dans le sens inverse à leur marche habituelle. Un compteur qui indique le jour, le mois et l’année permet de se repérer. Dès qu’elles sont lâchées, l’auditeur a droit à une minute de ce qui a été enregistré. Ni plus, ni moins. Ensuite les aiguilles reviennent à leur place.  » Si l’artiste rêve de remonter le temps, il se refuse à la dompter totalement. Pour écouter la minute suivante, il faut répéter la même manipulation et ce soixante fois pour qui voudrait écouter une heure d’enregistrement. Soit perdre du temps à vouloir trop le retenir. Mais pourquoi contrer l’oubli  ? «  Je suis obsédé par la perte de mémoire, peut-être parce que je n’en ai pas  ! Notre civilisation est fragile car, quand tout sera numérisé, on pourra tout perdre. Il faut trouver un système de sauvegarde qui passe par l’humain.  »

C’est chose faite avec Humanpedia qui propose à chacun de participer à la constitution d’une mémoire universelle en partageant oralement les grandes œuvres littéraires du patrimoine mondial ou la connaissance accumulée dans une encyclopédie. «  J’ai transformé les données de Wikipedia en une longue chaîne de caractères. Puis je l’ai découpée. Chaque participant reçoit l’équivalent d’une page de texte qu’il doit préserver au mieux. En échange, il donne trois adresses emails de personnes qui recevront à leur tour une page. Et ainsi de suite.  » L’ensemble des connaissances contenu dans la version française de cette somme numérique tient dans un fichier de 2 Go. Selon les calculs de l’artiste, il faut deux millions de personnes pour la sauvegarder à sa manière. Ainsi, pour restituer l’ensemble, il suffit que chacun connaisse le nom de la personne qui le précède et celui de celle qui lui succède. Pourraient alors se créer des groupes de «  récitants  ». «  Nous serions alors unis par la magie d’une mémoire globale. Chacun participerait à une nouvelle forme d’oralité, descendante de celle qui a permis pendant des millénaires de restituer les traditions et les œuvres d’innombrables peuples et civilisations.  » Pendant que les volontaires affluent, David Guez réfléchit à stocker de petites parcelles numériques de savoir dans des objets du quotidien. Un autre moyen de préserver notre patrimoine et pour l’artiste du réseau de réinvestir l’espace physique. Le temps fonctionne en boucle, paraît-il.

David Guez courtesy galerie Plateforme
Disque Dur Papier, David Guez, 2011

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