A Nice – La promenade célébrée

Cap sur la baie des Anges où douze institutions niçoises rendent hommage à la promenade des Anglais, aux architectes, aux artistes et à leurs mécènes qui, au XIXe siècle, firent du petit port méditerranéen l’épicentre d’une villégiature internationale. Une grande manifestation thématique y est orchestrée par la ville jusqu’au 4 octobre, qui est aussi l’occasion de mettre en lumière le travail des nouvelles générations, dans les musées, en galeries ou dans la rue. De l’Ecole nationale supérieure d’art – la Villa Arson –, à La Maison abandonnée, en passant par La Station et grâce à l’entremise du réseau Botox[s], voici quelques chemins de traverse à emprunter absolument  !

Petit retour historique en l’an 1821, date à laquelle le révérend Lewis Way, par une levée de fonds auprès de ses nobles compatriotes britanniques, fit financer la construction d’un chemin de bord de mer ainsi nommé «  promenade des Anglais  ». L’appellation fut conservée, après l’annexion, en 1860, de Nice à la France. En 2015, la manifestation culturelle dont le commissariat général est confié à Jean-Jacques Aillagon adjoint un (s) à «  promenade  », tant les différents regards portés sur le sentier marin et l’urbanisation qui s’est développée autour ont inspiré un nouveau style de vie et influencé les arts. Top départ d’un circuit aux étapes épatantes  !

Zone de re-création

De l’idée de parcours intérieurs, suggérés par Matisse avec ses lumières particulières de la baie, filtrées à travers les persiennes, à la Promenade, témoin d’une société qui évolue et se transforme, la question de la marge, de la limite à franchir, entre la terre et l’eau ou au contraire, du territoire à s’approprier, est abordée au Musée d’art naïf, ne serait-ce qu’entre art brut et singulier, quand l’esthétique des artistes s’appuie sur la récupération et le détournement d’objets du quotidien. La Promenade apparaît aussi comme un territoire à la marge, une zone de création que le Mamac restitue, quant à lui, dans une exposition, La Prom’ pour atelier, qui témoigne à partir de documents photo, vidéo et audio, des happenings de l’inclassable Ben ou des actions dadaïstes de Pierre Pinoncelli, capable, en 1975, d’attaquer une banque pour protester contre le jumelage de Nice avec Le Cap, alors en plein apartheid. Dans leurs traces, les plasticiens iconoclastes Stéphane Steiner et Baptiste César se jouent de l’imagerie des palaces. A découvrir jusqu’au 4 octobre.

La lumière pour horizon

Parallèlement, le Musée d’art moderne et d’art contemporain confie à l’américain Keith Sonnier, jusqu’au 29 novembre, un espace de 1 500 m2 pour une rétrospective d’une cinquantaine d’œuvres lumineuses, Light Works, conçues depuis les années 1960 à base de néons et de matériaux souples. Toujours à la recherche d’une sculpture aérienne et joyeuse, s’échappant du cadre pour explorer les effets de la lumière sur les matériaux et l’espace, l’artiste, dont on a pu apercevoir l’œuvre lors de l’exposition Dynamo, en 2013 à Paris, propose ici une nouvelle création.

Keith Sonnier
Saule pleureur, Keith Sonnier, 2014

Martin Parr à la plage

C’est au Théâtre de la photographie et de l’image, naturellement, que l’on retrouve le so British et sans concession Martin Parr, pour un nouvel accrochage d’une soixantaine de grands formats en couleurs. Depuis plus de trente ans, ses clichés focalisés sur l’humain, avec toutes ses faiblesses et ses contradictions, documentent les phénomènes liés à la mondialisation tels que le tourisme de masse, les comportements consuméristes ou le «  temps libre  ». Pour l’exposition Life’s a Beach, proposée jusqu’au 13 septembre, il pose un regard d’ethnologue aussi drôle qu’abrasif sur les plages populaires de Grande-Bretagne, du Mexique, d’Espagne, du Brésil, du Japon… Son téléobjectif n’a pas épargné celle de Nice  !

La baie remixée

Prendre la baie en portrait, tourner la Promenade en dérision sont devenus un rituel, un motif  : dès 1930, la caméra de Jean Vigo (1905-1934) immortalise ce promontoire animé d’un microcosme français, alors que, trente ans plus tard, le plasticien Martial Raysse en filme les passants comme des sculptures de Brancusi, transformant les hôtels et palaces en nougat et crème glacée. Cet été, la cinéaste Marie Losier, connue pour ses portraits décalés, drôles et sensibles de la scène underground internationale, remixe, avec Catherine Libert, Vigo et Raysse dans un mash-up enrichi par des cartes postales et des rencontres avec les artistes de l’Ecole de Nice. «  Noël Dolla, Daniel Biga et Ben font irruption dans le film, jusqu’à la réécriture du réel  », nous indique le synopsis fourni par L’Eclat, la structure de production de la Villa Arson. L’Echappée vive est à découvrir jusqu’au 31 août à la Villa Arson – Ecole et centre national national d’art contemporain – où se jouent deux autres expositions  : Odyssée (jusqu’au 21 septembre), qui donne à voir une partie des travaux d’étudiants diplômés en 2015, et Bricologie, La souris et le perroquet (jusqu’au 31 août), qui convoque, sur le thème des techniques – (re)considérées comme de la pensée en action –, artisans d’art et inventeurs anonymes, ingénieurs et designers avec les travaux de 40 artistes internationaux dont Wim Delvoye, Jean-Luc Moulène, Panamarenko ou encore Julien Prévieux. Mise en scène par l’unité de recherche «  Bricologie  » dans le dédale des ateliers et des 20 000 m2 de jardin qu’offre l’architecture – datant du XVIIIe siècle – de l’école, La souris et le perroquet s’énonce comme une fable dont le titre désigne aussi la souris d’ordinateur et le gabarit du dessinateur. Elle met face-à-face deux constats contradictoires  : d’une part, la dévalorisation de la part manuelle, autrement dit artisanale, de la création artistique à mesure qu’elle s’intellectualise  ; et, d’autre part, la reconnaissance désormais initiée des artisans d’art comme de véritables artistes. L’exposition tente de démontrer combien, depuis les années 1950, «  les artistes ont non seulement multiplié le choix de leurs outils et de leurs matériaux, mais aussi expérimenté de nouveaux procédés et détourné les techniques les plus éprouvées  ». L’émergence des FabLabs, le triomphe du bricolage, des tutoriels sur Internet et le succès des «  Makers  » pour preuve d’une réappropriation des savoir-faire par les individus et les artistes inclus. CQFD.

Martin Parr
The Amalfi Coast (série), Martin Parr, 2013-2014
Wim Delvoye, photo Berhard Rüdiger
Bétonneuse, Wim Delvoye, 1991

La nouvelle vague sur l’esplanade

La Galerie de la Marine est un espace dédié à la jeune création et situé sur le bord de mer. Cet été, une vingtaine d’étudiants issus de la promotion 2015 de l’Ecole nationale supérieure d’art sont conviés à confronter leur travail au regard critique du public, témoignant à l’issue d’un cursus de cinq années d’études de la variété des pratiques artistiques et des médiums qu’ils ont empruntés pour débrider leur créativité. Deux d’entre eux seront primés par la Fondation Bernar Venet – dédiée depuis huit ans à l’art monumental américain des années 1960 à 1980 – que le sculpteur français et résident new-yorkais a récemment ouverte au public – en juillet 2014 –  dans une usine désaffectée, un moulin et un parc de quatre hectares au Muy, dans le Var.

Trois galeries et une fondation en focus

Entre le Palais de la Méditerranée et le casino Ruhl, la galerie Ferrero faisait presque office de musée  : ouverte en 1972 pour se consacrer aux artistes de l’Ecole de Nice et du Nouveau Réalisme, elle a récemment changé de propriétaire et choisit simplement cet été de mettre en regard aux côtés d’illustres disparus tels Arman, César ou Klein, les sculptures de Jean-François Bollié, les clichés de Gabriel Martinez ou encore les toiles graffitées de François Nasica. Dans les traces de Jean Ferrero (84 ans cette année), le jeune antiquaire et ébéniste Franck Michel préfère le nom d’atelier à celui de galerie pour son nouveau lieu, où il a réuni au cœur du vieux Nice une vingtaine d’artistes de la région  ; son objectif  : promouvoir leur travail dans un esprit convivial de proximité avec le public et de complicité partagée  ! C’est peut-être là, à quelques pas de la fondation Ferrero, gérée par la ville – à laquelle le galeriste mythique fit don, en 2013, de 860 œuvres issues de sa collection privée –, qu’on pourra tenter de comprendre ce que l’on entend désormais par la nouvelle Ecole de Nice… aussi réelle, qu’indéfinissable. D’autant qu’avec beaucoup d’humour, la galerie Eva Vautier a «  livré  » pour sa galerie des Statistiques terrifiantes cet été  ! L’exposition qui s’est jouée jusqu’au 1er août présentait les recyclages poétiques de Philippe Jusforgues, qui marie avec élégance le réalisme photographique et la légèreté du dessin  ; du dessin, encore, avec Gérald Panighi et Gregory Forstner, dont les portraits s’immiscent timidement sur la page blanche, alors que le sceptique Jacques Flèchemuller proposait une imagerie post-pop à partir d’images empruntées à la publicité.

Gillian Brett
Sans titre, Gillian Brett (diplômé 2015@de la Villa Arson), 2014-2015

La station en orbite

Trois étudiants des Beaux-Arts – Cédric Teisseire, Pascal Broccolichi et Florence Forterre – ouvrent La Station en 1996. Ce qui devait être un lieu de monstration de leur travail devient très vite une plateforme d’échanges, un atelier de production professionnel susceptible d’accueillir d’autres artistes «  venus d’ailleurs  » sur le territoire niçois, autant que le moyen rêvé de soutenir et de relayer la création contemporaine émergente dans la ville. Poésie sonore, séances d’écoute, concerts, projections vidéo, conférences… Toutes les pratiques des arts médias y sont diffusées, même si les fondateurs restent attachés à la peinture. Réinstallée dans les 1 000 m2 des anciens abattoirs de la ville, en 2009, La Station est depuis ouverte au public et fédère une douzaine d’artistes. Et si ses projets intra-muros n’ont toujours pas d’agenda régulier, son système de fonctionnement rhizomique – initié dès l’origine – donne lieu à des échanges croisés permettant de créer un maillage entre les artistes et les structures qui lui confère aujourd’hui un rayonnement international. Jusqu’au 5 septembre, treize artistes australiens et néo-zélandais ont carte blanche dans le cadre de l’exposition Océanie zone V, qui rend compte du programme Sydney Non Objective Project, forme de centre de recherche attentif à l’art non objectif sous toutes ses formes – arts visuels, sonores et performatifs –, qui s’accompagne de publications, de séminaires et d’une approche pédagogique à l’attention d’un large public.

Ruark Lewis
In My Empty House,@UPMYNOISYTHEME, Ruark Lewis, 2010
Invité à La Maison abandonnée

La bâtisse a été construite au début du siècle dernier. Baptisée «  Villa Cameline  », elle fut laissée à l’abandon pendant quinze ans, taguée et squattée, avant d’être, depuis 2003, conservée dans son jus par les artistes Hélène et François Fincker, dont la proposition consiste à promouvoir différentes formes de la création contemporaine niçoise par des événements et des expositions temporaires à la belle saison. Aux antipodes du White Cube, La Maison abandonnée est un écrin au charme punk et désuet, qui contraint les exposants à s’insérer dans son environnement particulier. Qui mieux qu’un chef des Tas, comme le professeur Kouro, peut y présenter, dans la salle de bains, les ébats érotiques de ses dieux et déesses sculptés dans la pâte à modeler  ? Ou encore, trônant sur la cheminée de la salle à manger, ses héroïques Faell, petits êtres métaphysiques aux formes incertaines qui firent la gloire de Canal + et de la galerie Perrotin dans les années 1990. Mais au fait pourquoi chef des Tas  ? Parce que les Tas (en Patamod), c’est lui  ! Jusqu’au 5 juillet, le lieu a offert de découvrir les travaux de Céline Marin, Antoine Loudot, Arnaud Rolland et Maxime Parodi.

Des palaces au street art

Si le front de mer demeure le plus beau promontoire d’installations pérennes ou éphémères de Noël Dolla, Alain Jacquet (1939-2008) ou Niki de Saint Phalle (1930-2002), plus que jamais, le paysage urbain niçois est aujourd’hui marqué par la présence d’œuvres contemporaines en centre ville  : La Conversation entre bouddhas de Jaume Plensa place Masséna, les Neuf Lignes obliques et la Ligne indéterminée – respectivement sur la place Sulzer et le quai des Etats-Unis – de Bernar Venet, La Tête carrée de Sacha Sosno (1937-2013) à la bibliothèque ou son Drapé dans le vide au théâtre, en témoignent de façon magistrale. Alors que, plus ancrée dans la culture populaire niçoise, la ménagerie joyeuse de Moya s’installe sur les palissades du tramway en chantier. La ville montre ici, avec son parcours d’œuvres à ciel ouvert – L’Art dans la ville – son adhésion au XXIe siècle, même si son inscription au patrimoine de l’Unesco reste l’objectif tout à fait assumé de cet hommage estival à la promenade… des Anglais qui l’ont tant appréciée en hiver  !

Patrick Moya, photo Ville de Nice
Fresque signée Moya@sur la palissade du chantier@de la ligne 2 du tramway@de Nice

Botox[s] dope les connexions

Le Botox est un antirides, une substance qui comble le vide et l’assèchement du territoire  ! C’est aussi un réseau qui fédère plus d’une vingtaine d’acteurs de l’art contemporain sur la Côte d’Azur  : de la Villa Arson, à Nice, au Pavillon Bosio – l’Ecole d’art et de scénographie –, à Monaco  ; du Ciac, Centre international d’art contemporain implanté au château de Carros, à l’Espace d’art concret de Mouans-Sartoux. Il relie les institutions publiques, le Musée de la photographie à Mougins et les galeries à Saint-Paul-de-Vence, mais aussi des lieux de création tels que La Station, aux abattoirs, en passant par la Villa Cameline, avenue Monplaisir  ! On trouvera d’ailleurs sur son site une cartographie pratique de ce réseau de production et de diffusion mobile, car Botox[s] prend la route un samedi par mois et accompagne, parfois même en musique, les «  Visiteurs du soir  » vers les lieux convoités.

Cet article est à retrouver dans le numéro spécial Eté 2015 de l’e-magazine pour tablettes numériques ArtsHebdo|Médias. Quelque 300 événements d’art contemporain y ont été sélectionnés par notre rédaction en France et en Europe. Il suffit pour cela de télécharger gratuitement notre application sur l’Appstore ou sur Google Play.

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