Nikolay Polissky à Chaumont-sur-Loire – Le charme discret de l’éphémère

Nikolay Polissky

Invité de la programmation du Centre d’arts et de nature du Domaine de Chaumont-sur-Loire, Nikolay Polissky n’a pas hésité à quitter son village de Nikola-Lenivets, à quelque 160 km au sud-ouest de Moscou, pour réaliser avec son équipe une installation monumentale tout en ceps de vigne. Hommage à l’activité viticole de la région.

Le soleil est tout juste levé et les brumes du fleuve se dissipent à peine, qu’émerge une forme étrange au beau milieu du parc. Entre les arbres centenaires du Domaine de Chaumont-sur-Loire, une embarcation fantastique a jeté l’ancre. Toutes les installations de Nikolay Polissky provoquent l’imagination sans jamais déranger leur environnement. Des tours de rameaux d’aulne et de bouleau, de bois de chauffage, de foin ou de branchages, se dressent depuis l’an 2000 en Russie et ailleurs. S’il est bon de mentionner cette date, c’est que l’artiste, né en 1957, fut longtemps peintre avant de se convertir au land art. «  J’ai grandi à Moscou. A l’âge de 10 ans, j’ai commencé à fréquenter des ateliers d’art destinés aux enfants.  » Au début, le jeune garçon y va deux fois par semaine mais, rapidement, il y passe tout son temps libre. Ses parents sont un peu effrayés par cet univers non conventionnel, mais lui est complètement subjugué. «  C’était un monde magique éloigné de la réalité soviétique.  » Dans ces conditions, inutile de lui trouver un métier, c’est aux Beaux-Arts qu’il veut poursuivre ses études. Malgré une sérieuse préparation, Nikolay s’en voit toutefois refuser l’entrée à plusieurs reprises. Il faut dire que la concurrence est rude. L’Union soviétique ne possède que peu d’établissements d’enseignement artistique. L’époque est à la formation en nombre de scientifiques et d’ingénieurs. Peu importe, il est prêt à tout pour poursuivre sur la voie qu’il s’est choisie, même à quitter la ville. Le voilà donc admis à l’Ecole supérieure d’art et d’industrie Moukhina, à Léningrad. Si le cursus y a des accents industriels, l’institution n’en est pas moins considérée par ses étudiants comme une des portes d’entrée dans le monde de l’art. Ses maîtres sont amis avec Erik Bulatov, Ilya Kabakov ou encore Vladimir Yankilevsky. Cinq ans passent entre arts appliqués et beaux-arts pour un apprentissage tout ce qu’il y a de plus classique.Des paysages aux couleurs fauves

Diplôme obtenu, le jeune artiste répartit son temps entre l’atelier de peinture et des petits boulots. Mais aujourd’hui, Nikolay Polissky n’aime guère revenir sur ces années de bohème, qui le virent membre du groupe d’art Mitki – collectif d’artistes dont les toiles provocatrices et poétiques accompagnaient les transformations du monde soviétique –, et préfère dire que tout a commencé avec son installation à Nikola-Lenivets, un village à quelque 160 km au sud-ouest de Moscou. Nous sommes au début des années 1990. L’artiste vient d’être père et pense que sa famille sera plus heureuse à la campagne. Nikolay peint des paysages aux couleurs fauves. «  Des représentations quasiment abstraites, mais avec une grande profondeur d’espace.  » Les toiles se vendent bien mais, au fil des années, une insatisfaction grandit. «  J’ai compris que la peinture ne m’apportait plus ce que je recherchais. En dessinant et en peignant ces lieux, j’ai su qu’il me fallait travailler de façon plus concrète avec eux, qu’ils étaient mon atelier.  » L’art contemporain qui s’expose alors dans les galeries lui semble trop rigide, trop élitiste, trop éloigné du spectacle de la nature. L’artiste ne veut pas créer pour des spécialistes. Il va prendre un virage radical.

Photo Ivan Zantchevski
Nikolay Polissky@au Domaine de@Chaumont-sur-Loire, 2014
Nikolay Polissky
Hay Tower, Nikolay Polissky, 2000

En 2000, il tourne une page et fête le nouveau millénaire, qui pointe à l’horizon, avec une réalisation inattendue  : sur les berges de l’Ougra, 220 bonhommes de neige modelés avec l’aide des habitants du village. En s’appropriant ainsi la terre, si longtemps détenue par l’Etat, tous ensemble, ils ont le sentiment de promouvoir un art affranchi de toute idéologie, démocratique et ouvert. De cette première œuvre in situ, il ne reste que quelques photos. Et pour cause, penseront les plus attentifs, la neige fond au soleil  ! L’essentiel est malgré tout préservé. En effet, ce sont sur les bases de cette première expérience que va se déployer le nouveau travail de l’artiste. Depuis lors, il s’ingénie à fabriquer des formes dans le paysage, toujours destinées à disparaître et dans des matériaux naturels collectés sur place. Des œuvres éphémères qui s’inscrivent sans effort dans l’environnement et évoluent au fil des saisons. Les premières installations sont des terres de découverte pour Nikolay Polissky. «  C’était un enchantement. Je me prenais pour un Christophe Colomb découvrant l’Amérique  ! Petit à petit, les gens se sont habitués à mon travail. Je n’étais plus l’artiste qui venait de Moscou, mais simplement Nikolay, celui qui réalisait des projets amusants  !  »

Avant de penser à l’exporter, l’artiste présente son travail sous forme de séries photographiques. Dès 2000, des expositions sont organisées à Perm et à Moscou. Puis, deux ans plus tard, ce sera au tour de Paris et Quimper d’accueillir les clichés. Le bouche à oreille est en route. En 2002, Nikolay Polissky est invité au festival Est-Ouest, à Die. «  Arrivé sur place, une petite surprise nous attendait. Une mauvaise traduction m’avait fait croire que nous aurions à travailler avec de l’osier, mais le matériau préparé était en fait des… ceps de vigne  ! Peu importe, cette pratique permet une telle liberté qu’il ne m’a pas fallu longtemps pour imaginer comment les agencer.  » Si, régulièrement, une installation est réalisée à Nikola-Lenivets, d’autres voient le jour à Moscou, à Luxembourg ou à Dunkerque. Des aventures qui se vivent à plusieurs. Aujourd’hui, douze personnes entourent l’artiste, dont la moitié l’accompagne dans ses déplacements. «  Je donne la ligne directrice et les membres de l’équipe interprètent mes propos. La nouveauté ne leur fait jamais peur. Ils sont très créatifs dans n’importe quelle situation. Chacun d’entre eux est coauteur de l’œuvre.  »

Ne pas cacher la beauté du site

Au Domaine de Chaumont-sur-Loire, ils ont retrouvé les ceps de vigne. «  J’ai tout de suite accepté l’invitation de Chantal Colleu-Dumond. Créer dans ce parc magnifique est une chance. C’est un lieu spécial visité par des centaines de milliers de personnes chaque année et dans lequel des artistes du monde entier ont trouvé leur place.  » Alors qu’habituellement, l’artiste imagine des installations monumentales dressées dans la nature, ici, il a voulu que l’intervention soit plus discrète. «  Je ne voulais pas cacher la beauté du site. C’est pour cela que nous avons construit une forme rampante, suffisamment basse pour ne pas obstruer la vue sur le château. Grâce à elle, les ceps de vigne ont repris vie. J’ai été heureux de travailler une deuxième fois cette matière, porteuse d’une part de l’histoire de la région, aux qualités plastiques indéniables et à la facture si particulière. Ce qui m’a étonné de nouveau, c’est sa capacité à devenir autre sans toutefois perdre son identité. Vous voyez bien qu’il s’agit de pieds de vigne et, cependant, l’œuvre n’en est pas moins présente.  » Tout l’art de Nikolay Polissky est là. Dans cette simplicité qui va droit au cœur des visiteurs. «  Je n’applique aucun système. Ce qui m’importe, c’est que mon travail parle aux gens.  »

Nikolay Polissky
Racines de la Loire, Nikolay Polissky, 2014

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