Biennale de Venise – Impossible d’y résister

Biennale de Venise 2013

Rendez-vous des plus attendus de la scène mondiale de l’art contemporain, la Biennale de Venise a ouvert les portes de sa 55e édition le 1er juin dernier. Quatre-vingt-huit pays y sont représentés par des projets originaux et plus de 150 artistes invités dans le cadre de l’exposition internationale imaginée par le commissaire général Massimiliano Gioni. Un tour d’horizon exhaustif de la manifestation serait une gageure ; en voici cependant un modeste avant-goût.

Amarré devant l’entrée des Giardini, un drôle de navire recouvert d’azulejos (The Great Panorama of Lisbon – 21st Century) tangue doucement sur la lagune. Il bat pavillon portugais et arbore sur la poupe ces mots : Trafaria Praia ; nom du ferry lisboète qu’il fut jusqu’en 2011, avant d’être confié à Joana Vasconcelos, chargée de représenter le Portugal à Venise. Sur le pont, plusieurs espaces ont été aménagés pour promouvoir la culture portugaise. A l’intérieur, le visiteur est invité à plonger dans l’univers aux tons bleutés de Valkyrie Azulejo, une installation sculpturale et lumineuse tentaculaire. L’artiste entend ici évoquer les liens historiques – commerciaux, diplomatiques et artistiques – unissant le Portugal et l’Italie, mais aussi la tradition maritime commune à Lisbonne et Venise. Clin d’œil à la Sérénissime : le Trafaria Praia joue chaque jour – sauf le lundi – le vaporetto et vous emmène en croisière pendant une demi-heure : deux départs quotidiens à 10 h et 16 h.

De retour sur la terre ferme, la direction des Giardini s’impose. Au bout d’une large allée se dresse le Pavillon central, hôte traditionnel de l’exposition internationale qui s’étend cette année jusqu’à l’Arsenal, second lieu phare de la biennale. Pour concevoir « son » Palais encyclopédique, Massimiliano Gioni s’est librement inspiré du gigantesque musée – 136 étages restés imaginaires –, dont l’artiste italo-américain Marino Auriti déposa le brevet dans les années 1950 et dont il entendait faire le réceptacle de l’ensemble des savoirs de l’humanité. Au-delà du lien fait avec un rêve d’universalité récurrent dans l’histoire de l’art, c’est tout simplement le besoin de créer de l’artiste, l’univers qui lui est propre, mais aussi les affinités qu’il partage avec d’autres créateurs, qui sont mis en exergue à travers des centaines d’œuvres du siècle dernier comme des pièces spécifiquement réalisées pour l’occasion. L’imagination et son pouvoir de transformation sont le fil rouge de ce rendez-vous qui réunit de nombreux modes d’expression : photographie, vidéo, sculpture, peinture, dessin, performance et installation. Une variété que l’on retrouve évidemment au fil des dizaines de pavillons nationaux disséminés dans les Giardini et à l’Arsenal, mais aussi à travers la ville. Car c’est aussi et surtout cela, Venise : le plaisir de découvrir au détour d’un canal, d’une ruelle, un ancien palais, une église ou un jardin transformés en espaces d’exposition insolites et éphémères. A chacun de tracer son parcours, au gré de sa curiosité, de quelques étapes incontournables et d’inévitables coups de cœur.

Tino Sehgal et un cocorico !

Il fallait oser, diront sans doute certains, mais quelle meilleure manière de saluer l’extrême étendue de l’expression artistique contemporaine comme celle de la définition d’une œuvre qu’en remettant le Lion d’or à Tino Sehgal qui a fait de l’immatérialité le cœur d’une démarche dont il refuse toute captation. « Mon travail se matérialise dans le corps humain et non par le biais d’un objet matériel », aime préciser le Britannique. La voix, le langage et le corps sont ses médiums, les vecteurs de ses idées et uniques témoins concrets d’une œuvre qu’il veut libérer des contraintes et du poids de l’objet et de la matière. L’une de ses performances – qui met en scène plusieurs individus engagés dans une gestuelle d’abord déroutante, mais vite fascinante – se déroule au sein du Pavillon central des Giardini. Ni cartel ni intentions ne figurent alentour : pas de doute, c’est bien du Tino Sehgal ! La Française Camille Henrot a pour sa part reçu le Lion d’argent – récompensant un jeune artiste prometteur – pour son film Grosse Fatigue, « une œuvre sensuelle et dynamique capable de capturer l’essentiel de notre époque », selon le jury. Deux Lions d’or ont, par ailleurs, été remis, pour l’ensemble de leur œuvre, à la peintre autrichienne Maria Lassnig et à la plasticienne italienne Marisa Merz.

Camille Henrot, courtesy galerie Kamel Mennour

Parmi eux, saluons l’échange de pavillons inédit – même si en discussion depuis de longues années – et réussi entre la France et l’Allemagne, qui vient symboliser les cinquante années d’amitié franco-allemande célébrées en 2013. C’est donc dans l’imposant bâtiment germanique qu’Anri Sala envoûte le visiteur avec Ravel Ravel Unravel, un ensemble de trois installations vidéo et sonores. L’une d’elles est constituée de deux films déroulant leurs images l’un au-dessus de l’autre, à même le mur d’une pièce plongée dans la pénombre. Le spectateur y suit le mouvement de deux mains gauches jouant chacune le même Concerto en ré majeur écrit par Ravel à « leur » intention. Deux pianistes, deux interprétations, une musique sublimée par une acoustique travaillée avec minutie et des images d’une poésie extrême. Le tout est simplement magnifique. Côté allemand, l’accent est délibérément mis sur la vanité de la notion de représentation nationale en termes d’art contemporain. « En Allemagne, comme ailleurs, la création contemporaine se caractérise par une grande variété de formes de coopération entre artistes du monde entier et par des échanges culturels et intellectuels internationaux », argumente Suzanne Gaensheimer, directrice du Musée d’art moderne de Francfort et responsable du projet allemand présenté à Venise. L’espace central du bâtiment prêté par la France est tout entier empli d’une installation signée Ai Weiwei (Bang) et constituée de près de 900 tabourets antiques chinois ; elle disserte notamment sur les difficultés individuelles à s’adapter à un monde évoluant à une vitesse vertigineuse. Elle fait aussi le lien avec les travaux des trois autres artistes présents : le réalisateur franco-allemand Romuald Karmakar et les photographes sud-africain Santu Mofokeng et indienne Dayanita Singh. Chacun traite ici à sa manière du devenir de l’identité, sociale, culturelle et/ou politique, d’un individu dans un contexte de mondialisation.

Pluie d’or russe

Autre thème bien d’actualité, celui de l’argent, de son pouvoir de séduction et d’influence, repris par le Russe Vadim Zakharov. Celui-ci a transformé le pavillon de son pays en une monumentale installation-performance réinterprétant le mythe de Danaé : au rez-de-chaussée, les visiteuses – le féminin est de rigueur – sont invitées à se munir d’un parapluie transparent pour aller recevoir, sans risque, une véritable pluie d’or. Dans l’une des pièces à l’étage, un homme en costume-cravate est assis à califourchon sur une poutre à cinq mètres du sol. Il y décortique et grignote des cacahuètes le plus sérieusement du monde. Au mur, une phrase invite le lecteur à reconnaître moult défauts – dont la luxure, le narcissisme, l’envie et l’avidité – et attitudes ou actions inhérentes à nos sociétés contemporaines – le gaspillage, la spéculation, l’impolitesse, la stupidité pour ne citer qu’elles. Vadim Zakharov distille ici et là avec humour des pistes de réflexions. A chacun de se les approprier à sa guise.

Ai Weiwei, photo S. Deman

Vadim Zakharov, photo S. Deman

C’est une tout autre expérience (To Breathe : Bottari) que propose de vivre Kimsooja dans le pavillon coréen. Le spectateur est invité à se déchausser avant de pénétrer, muni d’un petit carton portant un numéro, dans un espace lumineux aux parois translucides et aux sol et plafond couverts de miroirs. Le bruit d’une respiration, qui s’accélère puis ralentit, emplit le lieu. Tour à tour inquiétant et apaisant, celui-ci laisse bientôt place à des voix psalmodiant doucement en chœur. Une jeune femme appelle à intervalles réguliers les numéros inscrits sur les cartons : les visiteurs sont conviés à entrer, à tour de rôle, dans un espace totalement noir, et à y demeurer le temps d’une minute. Passé l’appréhension initiale, c’est bien un moment d’une sérénité absolue qu’il est offert de vivre. Et c’est légèrement groggy, mais ravi, que l’on regagne la lumière du jour. Pas pour longtemps ! Car, après avoir sillonné les allées des Giardini – ne pas manquer de découvrir les minutieuses, mais non moins monumentales, installations de Sarah Sze dans le bâtiment américain, les énigmatiques et séduisantes sculptures de Khaled Zaki dans le pavillon égyptien, ou encore le complexe et passionnant travail mené depuis plus de 20 ans par Marc Manders autour du langage, de l’architecture et de l’atemporalité qui emplit l’espace néerlandais –, c’est à l’intérieur de l’Arsenal qu’il convient de se lancer armé de… bonnes chaussures !

L’Histoire convoquée

Le Vatican y fait une première apparition remarquée, avec pour héraut un trio composé du collectif italien d’arts visuels Studio Azzurro, du photographe tchèque Josef Koudelka et du peintre américain d’origine australienne Lawrence Carroll. Tous trois ont été invités à s’inspirer des onze premiers chapitres de la Genèse et s’emparent respectivement des thèmes de la création, de la dé-création et de la re-création. Une triple intervention sans réelle surprise, mais de qualité, qui contraste avec la proposition du pavillon argentin qui lui succède : Nicola Costantino y convoque de façon inédite et émouvante la figure d’Eva Perón, personnalité emblématique de l’histoire du pays, à travers un ensemble de quatre œuvres (Eva-Argentina. Una metafora contemporanea) – deux installations vidéo et deux sculptures – qui sont autant d’angles pour un portrait mêlant univers intime et politique, réel et fictionnel, public et privé. Sur les images, le double d’Evita, comme elle était communément appelée, revient sur six facettes et moments donnés de sa vie. Une robe de métal (Eva the Strengh), qui se meut doucement derrière un grillage, vient rappeler la légende selon laquelle une structure métallique soutenait la jeune femme – vaincue par un cancer à 33 ans – lors de sa dernière apparition publique. En fond sonore, le bruit de la pluie vient matérialiser la tristesse infinie du peuple lors de sa disparition en 1952.

L’Histoire est également source d’inspiration pour l’architecte et plasticien Akram Zaatari, choisi pour concevoir la première participation de son pays, le Liban, à la biennale. Son point de départ est un souvenir du conflit israélo-libanais de 1982 : le 6 juin de cette année-là, un pilote de Tsahal refuse délibérément un ordre et choisit d’épargner une école de la ville côtière de Saïda – dont est originaire l’artiste. Lettre au pilote qui a désobéi est une installation vidéo – elles sont nombreuses dans cette édition ! – qui s’inspire à la fois d’Albert Camus et de Saint-Exupéry pour rendre un hommage singulier et sincère au sentiment humain, et à sa prééminence possible sur la machine de guerre.

Kimsooja, photo S. Deman

Nicola Costantino, photo S. Deman

L’humain, toujours, est au cœur de la double proposition lettonienne, North by Northeast, portée par Kaspar Podnieks et Kriss Salmanis. Le premier présente une série de portraits grand format illustrant la ruralité lettone. L’arbre couché à l’horizontal, et oscillant doucement depuis le plafond où il est accroché, est l’œuvre du second et vient rappeler le lien vital des hommes à la nature et à leur environnement. Il est aussi question d’individualité, et des conséquences géographiques, politiques et culturelles de la constitution de groupes et de communautés.

Si les Giardini et l’Arsenal constituent le cœur historique de la Biennale de Venise, force est de constater que pas moins du tiers des représentations nationales – quelque trente pavillons – sont disséminées un peu partout dans la cité, offrant souvent aux visiteurs la chance de pénétrer des lieux privés et/ou patrimoniaux en général fermés au public. C’est le cas, par exemple, des dépendances de l’Eglise de La Pieta, élevée sur les quais à deux pas de la place Saint-Marc, qui abritent la délégation néo-zélandaise et une dizaine d’installations constituées d’objets du quotidien – armoires, tables, chaises et vaisselle –, mises en lumière avec force néons par Bill Culbert, qui articule depuis quarante ans ses recherches autour de l’énergie lumineuse de la fée électricité. Ne pas manquer non plus de se perdre dans l’enchevêtrement d’étroites ruelles s’étendant derrière le Campo Stefano, qui abritent à elles seules huit pavillons. Celui de l’Azerbaïdjan, dans le palais Lezze, accueille les travaux de six artistes de différentes générations. Parmi eux, les intrigantes et séduisantes sculptures-installations de Rashad Alakbarov : posées au sol, elles semblent n’être qu’une succession d’amas de ferraille, qui soudain prennent vie lorsque leurs ombres, projetées au mur, dessinent un personnage comme sorti d’un conte ancien, une phrase énigmatique ou un croquis à la géométrie parfaite. Magique !

Rashad Alakbarov, photo S. Deman

Des dizaines de manifestations parallèles

La Biennale, c’est aussi une cinquantaine d’événements dits « off », assortis de toute une série d’expositions et manifestations culturelles organisées en marge des festivités officielles aux quatre coins de la Sérénissime. Ne manquez pas l’occasion de voir la rétrospective – la première en Italie – consacrée à l’œuvre d’Anthony Caro par le Musée Correr, sur la place Saint-Marc. Un large ensemble de dessins et sculptures, souvent de grand format et essentiellement en acier – son matériau de prédilection –, mais aussi en papier, bois et bronze, offre un bel aperçu de l’évolution de la démarche du maître britannique au cours des cinquante dernières années. Une autre exposition d’envergure est dédiée au travail de l’Américain Lawrence Weiner, qui mène depuis plus de quarante ans un travail sur l’essence même du langage, dont il cherche inlassablement à transgresser les frontières usuelles. Souvent créées en fonction de leur lieu d’exposition, ses œuvres sont généralement traduites dans la langue du pays d’accueil. Au palais Bembo, près du pont du Rialto, il présente un projet intitulé The Grace of a Gesture, lisible en dix langues – caractère international de la biennale oblige ! – déployé dans le palais, mais aussi sur le flanc de quelques vaporetti circulant sur le Grand Canal. A vous de jouer ! Par ailleurs, un autre détour s’impose : l’Institut vénitien des sciences, des lettres et des arts accueille l’édition 2013 de Glasstress, fruit de la collaboration de l’atelier de verrerie d’art Berengo avec une cinquantaine de plasticiens – parmi lesquels Jan Fabre, Jaume Plensa, Javier Perez, Mat Collishaw, Rina Banerjee ou encore Thomas Schütte – invités à travailler sur le thème de la lumière et de la chaleur.

Anthony Caro, photo S. Deman

Une pièce est entièrement dédiée à un projet parallèle, Last Train, conduit par Ron Arad à l’invitation du diamantaire Steinmetz et s’inspirant du souvenir vivace d’avoir observé, un soir en gare de Naples, où il venait de rater son train, un homme se servant d’une grosse bague pour tracer « d’incroyables dessins » sur la vitre d’un wagon vide. A Venise, de grands panneaux de verre, accrochés aux murs, arborent les dessins de Ron Arad mais aussi ceux de Christian Marclay, Anthony Gormley, Leandro Erlich, David Shrigley et Ai Weiwei, pour ne citer qu’eux. Créés sur iPad, grâce à une application spécifique, ils ont été reproduits sur le verre par un bras articulé – conduit par un savant système électronique – muni d’un poing – reproduction fidèle de celui de Ron Arad ! – portant une bague en diamants. Une très belle manière de rappeler la puissance qui se cache derrière l’apparente fragilité du verre.

Retrouvez cet article et quelque 300 événements estivaux d’art contemporain, sélectionnés par notre rédaction en France et en Europe, dans le numéro spécial Eté 2013 de l’e-magazine pour tablettes numériques ArtsHebdo|Médias. Téléchargez à cet effet gratuitement notre application sur l’Appstore ou sur Google Play.

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