Art brut japonais – Art des tréfonds de l’âme

Loin des querelles sémantiques (Jean Dubuffet, son inventeur, ne disait-il pas en 1945  : «  L’art brut, c’est l’art brut et tout le monde a très bien compris  ») et des bulles spéculatives du marché, l’art brut fait non seulement recette mais surtout, et c’est le plus important, le bonheur du visiteur. Bardé de connaissances ou simple curieux, enfant des groupes scolaires ou membre des clubs du 4e âge, fou d’arts premiers ou toqué de Net art, chacun est invité, au contact de ces œuvres mystérieuses, à retrouver le monde des émotions pures  : sans discours, sans concept, et sans calcul.

Démonstration réussie, avec l’exposition Art brut japonais, présentée à la halle Saint-Pierre, qui propose actuellement, sur deux étages, mille créations de personnes «  mentalement différentes  ». Cette sélection résulte de découvertes et surtout de rencontres faites sur place par Martine Lusardy, commissaire de l’événement. Elle est également à la tête de cet établissement situé au pied de la Butte Montmartre, lui-même quelque peu à part dans le paysage institutionnel. Il s’est, en effet, engagé depuis 1995 dans l’exploration de nouveaux territoires de la création artistique, et en particulier celui de l’art brut qui est, selon la formule de Martine Lusardy, «  cet entre-mondes où se célèbrent les noces de l’art et de la folie, de la vie et de la mort, où se jouent les multiples passages de l’originaire à la culture, de l’intime à l’universel.  »

Lecatalogue de l’exposition affirme bien cette dualité  : il montre non seulement des œuvres hors normes mais retrace aussi l’histoire singulière de leurs auteurs, avec la même attention que celle accordée aux jeunes pousses de la scène contemporaine. Leurs réalisations ne dépareilleraient d’ailleurs pas dans les galeries ou les salons d’art contemporain les plus en vogue. Seulement voilà  : ces artistes-là ne donneront jamais d’interviews, ils ne proposeront pas de nouvelles théories de l’art, ils ne disserteront pas sur leurs sources d’inspiration ni sur leur message. Ils sont autistes, trisomiques, presque tous pensionnaires ou fréquentant des institutions pour handicapés mentaux.

Shinichi Sawada, coll ONG Haretari-Kumottari, halle saint pierre
Sans titre, terre, engobe (46 x 16 x 18 cm), Shinichi Sawada, 2006/2007

Qu’ils soient japonais n’est absolument pas indifférent  : le Japon est à la fois ce pays très codé dans lequel l’individu tend à s’effacer derrière le groupe, et cette société tournée vers la modernité et l’hyperproductivité. Ceci explique sans doute le peu d’intérêt manifesté pour l’art brut, jusqu’à l’exposition Parallels Visions montée à Tokyo il y a tout juste dix ans, suivie par l’exposition locale Art incognito, en 1997, réalisée à partir d’œuvres de personnes internées. Reconnaissance tardive mais véritable choc esthétique pour beaucoup. En 2008, l’exposition Art Brut du Japon, présentée à Lausanne, où est exposée en permanence la collection fondatrice de Jean Dubuffet, a révélé à nouveau des œuvres fortes, empreintes du raffinement et de la délicatesse qu’on associe généralement à la société nippone. La présente exposition montre pareillement des trésors de calligraphie, écriture inventée parfois mais toujours harmonieuse, des dessins d’une bouleversante maîtrise (intérieurs de maison, villes, foules), des broderies au design parfait, des céramiques d’une technique confondante. Yves le Fur, directeur du Quai Branly, n’hésite d’ailleurs pas à rapprocher certaines poteries des œuvres de la période Jômon (-11 000 à -300 avant J.-C).

Une technique mise au service d’une inventivité «  débridée  », tant aux niveaux des formes que des supports (feuilles et crayons de tous acabits mais aussi cartes de crédit, jouets, journaux, pyjamas et slips, publicités…) et des thèmes (homme explosé, villes panoramiques, poitrines protéiformes, litanies de trains ou de camions, espèces proliférantes, poupées-robots, cohortes de yeux-bouche-nez…). Elle est rendue plus puissante encore par le côté obsessionnel et répétitif, avec une détermination qui renvoie à cette fameuse «  nécessité intérieure  », ce besoin de créer qui ne serait qu’une autre manière de nous dire «  j’existe  ».

Takahiro Shimoda, coll artiste-halle saint pierre
Pyjama oeufs de saumon, marker, peinture acrylique, couture sur pyjama, Takahiro Shimoda, 1999

Leur imagination, ces artistes la mettent aussi dans leur vie. Le simple fait que quelqu’un accorde de l’attention à leur production peut décider certains à ne plus créer. Ceci donne des histoires incroyables, comme les deux suivantes piochées parmi des dizaines d’autres, rapportées par Martine Lusardy  :

Takeshi Yoshikawa a l’habitude de se promener en ville muni d’un cahier qu’il a lui-même confectionné. Ils sont remplis de haut en bas de caractères empruntés à différents systèmes d’écriture. La couverture est recouverte de collages réalisés à partir de coupures de magazines de journaux et de prospectus. Une fois plein le cahier est entouré de ruban adhésif comme pour le sceller. Il s’adonne à cette pratique depuis 20 ans à l’abri des regards et pendant longtemps sa production est restée secrète. Ses cahiers portent en quelque sorte le témoignage des transformations de la société. Il vit avec sa famille et chaque jour se rend dans un centre pour handicapés.

Shiho Ueda est trisomique. Elle remplit à longueur de journée dans le café tenu par sa mère des pages entières de petits personnages figurés de façon schématique, alignés en rang plus ou moins réguliers, ils forment une procession multicolore qui semble avancer sur la surface de la feuille vers une sortie imaginaire. Son œuvre a été couronnée de nombreux prix et illustre le fameux catalogue Toshiba…

Avec une telle exposition, on va ainsi à la rencontre de la gamme d’émotions liée à notre commune condition humaine. Et tant mieux si ces personnes mentalement différentes n’ont rien prémédité, ni même rien médité du tout peut-être  : nostalgie, étouffement, humour, angoisse, peur, joie… tout est là, sous nos yeux, et c’est universel. Et plutôt que cette «  vieille lune  » d’art brut, c’est chaque artiste, inconnu mais si proche, qu’elle donne envie de saluer bien bas.

Daisuke Kibushi, coll de l'artiste, halle saint pierre
Sans titre (Hi no Tama Bugyo), marker sur papier (36 x 26 cm), Daisuke Kibushi, 2000

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