Valérie Belin à Londres – Force fragile

Elle se dit incapable de photographier l’humain, à moins de le désincarner. Valérie Belin dit aussi tenter de se rapprocher de la figure humaine en immortalisant des voitures accidentées et des morceaux de viande suspendus… Son œuvre, déployée sous forme de séries, témoigne d’une très grande variété iconographique qui n’a d’égale que son étonnante cohérence. L’artiste française expose actuellement à Londres, à la galerie Michael Hoppen, le fruit de son récent travail réalisé au cœur de deux lieux emblématiques de la vie nocturne de la capitale parisienne  : le Moulin Rouge et le Lido. Intitulé Yohoho, il livre une interprétation lumineuse d’un monde à la fois mystérieux et familier, haut en couleurs et porteur d’histoire. Cette exposition est l’occasion de mettre en ligne le portrait de la photographe écrit pour Cimaise (283).

«  Tous mes sujets sont autobiographiques. C’est toujours moi au milieu des images… » Au fur et à mesure qu’elle tourne les pages des classeurs compilant ses photos, impossible de s’empêcher de la regarder elle, Valérie Belin, quarantenaire. On a beau chercher, scruter ce visage fin et volontaire, on reste interloqué. Où est-elle dans ces clichés ? Dans les contrastes lumière-noirceur, dans les effets présence-absence, dans les jeux de réalité-illusion ? Parmi cristaux et miroirs, bodybuilders, mannequins et transsexuels, robes en écrin et carcasses d’animaux, où Valérie Belin se situe-t-elle, sinon dans le paradoxe. « Je suis une personne tourmentée. Je suis taraudée par le doute en permanence », reconnaît-elle. Pourtant, elle parle de son travail avec une certitude et une éloquence désarmantes. Tout est pensé, étudié, rien n’est jamais prétexte. « Mes sujets arrivent après un long processus, c’est comme si j’effectuais une enquête policière. » Ses photos ? « Elles ont toujours un côté monstrueux. » Mais on comprend vite que pour elle le côté monstrueux est une dimension particulière à la définition personnelle. Elle est venue à la photo « par nécessité ». Etudiante aux Beaux-Arts de Versailles, puis de Bourges, « très influencée par l’art minimal américain et le baroque italien », au début elle trouvait une certaine satisfaction dans cet univers pictural. Issue d’une famille « à l’aise dans les activités créatives », elle se souvient de visites au Louvre avec son grand-père, mais pas d’avoir particulièrement « baigné » dans l’univers artistique. Sensibilité extrême, réceptivité et énergie créatrice aidant, les arts plastiques se sont imposés très tôt. Un stage photo aux Beaux-Arts finit par influer sur son destin. « L’intervenant nous a donné un appareil en nous disant “faites ce que vous voulez”. Quand il a regardé mon travail, il m’a dit “ça, ce ne sont pas des photos de femme”. J’ignore si c’était censé être un compliment, mais en tout cas ça m’a encouragée à continuer. »

La concrétisation ne viendra qu’un peu plus tard, après les Beaux-Arts et un DEA de philosophie de l’art, Valérie Belin teste la filière « petits boulots », du graphisme aux stages dans les galeries. La peinture « très réaliste, sans grand intérêt, nulle », elle n’en fait plus. La photo, malgré le labo installé dans sa salle de bains, peu. L’avenir s’éclaire avec l’obtention d’un poste d’enseignante aux Beaux-Arts de Tours. « Je photographiais beaucoup, dans les rues, les vitrines, les objets brillants, récepteurs de lumière. J’ai photographié les verres directement dans les magasins, il y avait plein de petits spots, ça fonctionnait parfaitement avec ce que je voulais faire. » La première pierre est posée, Belin a créé le style auquel elle restera fidèle : prise rapprochée, cadrage serré, forts contrastes en noir et blanc et absence totale de contexte, même si elle photographie le plus souvent « sur site ». N’ayant pas le budget pour tirer sa série cristaux en grand – car elle aime aussi les dimensions imposantes –, elle demande, et obtient, une aide à la Drac Ile-de-France. Quelques contacts avec le milieu se nouent enfin. Elle démarche les galeries, beaucoup de galeries, et présente sa première expo en 1994. « Cette période de ma vie était très heureuse, tout était possible. J’avais enfin créé quelque chose qui m’appartenait… »

Valérie Belin
Valérie Belin, 2005
Valérie Belin, courtesy Michael Hoppen Contemporary
Caribbean Tales, Valérie Belin, 2011
Trois ans plus tard, elle « achève la synthèse des objets réfléchissants », à Venise, avec un travail sur les miroirs, ultimes « spectres lumineux ». « J’ai eu la chance d’être reçue chez l’un des derniers miroitiers de Murano. Il avait un show-room où les miroirs étaient suspendus partout, il y avait du noir tout autour. Je m’y retrouvais complètement. » Elle immortalise ensuite des robes en dentelle de Calais, reposant dans leur boîte de protection, tels des gisants dans leur cercueil. « Un effet de présence et d’absence, de plein et de vide. Comme si j’essayais d’insuffler la vie là où il n’y en avait pas. »

Valérie Belin n’aime pas le morbide, les histoires de l’au-delà, mais à travers ce rapport singulier qu’elle entretient avec le « vivant », son travail semble baigner dans le monde de l’étrange. « Il m’est impossible de photographier l’humain. Ce n’est pas envisageable. » Aussi, lorsque le vivant entre subrepticement dans le champ de son objectif, elle s’évertue à le rendre inanimé. Même les fleurs, prises à contre-jour, revêtent un aspect de fantômes brûlés. Pour sa première vraie approche de la « figure humaine », elle choisit des bodybuilders, lors des concours, c’est-à-dire au paroxysme de leur transformation corporelle. Grâce à l’aspect métallique et cabossé des corps, elle obtient les effets « présence-absence » et « animé mais sans vie » qui imprègnent son travail. Mais l’exercice reste pour elle difficile. « Au début, ils me gênaient, alors je les photographiais en tronquant leur tête… »

Etre en contact avec le monde

La démarche suivante s’avère tout aussi difficile. Pour saisir les mariées marocaines, Valérie Belin se rend au Maroc, affronte les tabous et se retrouve dès le premier jour expulsée d’un mariage à Rabat, à 3 heures du matin, seule avec ses 30 kilos de matériel sur les bras ! Un mois de voyage pour rapporter deux images. « Mais ça valait le coup ! » Pour elle, les mariées marocaines sont le pendant féminin des culturistes. « La robe vient annihiler l’existence du corps, le visage fait presque partie de la robe. » Il en est de même avec tous les êtres qu’elle capture. Il faut quelque chose qui les distancie, qui mette en doute leur réalité. Pour ses premiers portraits, elle choisit des transsexuels au début de leur métamorphose. La notion d’identité s’en trouve brouillée, « il y a un effet de faux morphing ». Avec les sosies de Michael Jackson « déjà un sosie de lui-même », et les femmes noires à la beauté sculpturale, l’effet du vrai-faux est tout aussi saisissant. Les prises de vue sont comme toujours frontales, sans décor. « Mon travail est toujours très plat. Même quand il y a un corps, il n’y a pas de volume, pas d’existence. »

Dans sa vie privée, elle avoue ne jamais prendre de photos ni de sa fille, ni de son mari, son appareil restant un « outil de travail ». On ne s’en étonnera pas. Pas plus de son goût prononcé pour le cinéma mais non du théâtre faute d’« assez de distance avec les gens qui bougent en face vous… ». Le vivant, Belin le recherche pourtant, tout autant qu’elle semble le fuir. Elle le cherche dans les objets inanimés : moteurs de voiture, carcasses « ce sont comme des fragments de corps », voitures accidentées « elles évoquent les êtres ». « Mon travail, c’est le moyen que j’ai pour être en contact avec le monde. » Une connexion très forte, mais si vulnérable. Une force fragile, à son image.

Valérie Belin, courtesy Michael Hoppen Contemporary
Fancy Forest, Valérie Belin, 2011

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