Art aborigène – L’urbanisation du rêve

Vivant en symbiose avec leur environnement naturel depuis des temps immémoriaux, les tribus aborigènes australiennes ont tissé avec les plaines, collines, forêts, déserts et rivières qui les hébergent des liens profonds, salvateurs et indéfectibles, immortalisés par un langage pictural unique, également messager des légendes remontant au Temps du Rêve, celui d’avant la genèse de notre terre, là où tout a commencé. Au cœur de cet art collectif et spirituel, s’élabore une forme de cartographie poétique et chiffrée que rythment la régularité des points et la sinuosité des courbes, épicée des teintures dérivées des terres ocres, blanches et noires, ou de couleurs vives. Art le plus souvent éphémère à l’origine – dessins sur le sable, peintures végétales à même le sol – associé aux traditions et mythes originels, ces peintures aujourd’hui sur toile sont un moyen de préserver les fondamentaux, de perpétuer une histoire ancestrale et une symbolique à travers des récits qui évoquent le Temps du Rêve avec sa loi qui interdit d’en révéler les arcanes aux non-initiés. Elles sont aussi pour d’autres une façon de témoigner des séquelles et conséquences de la colonisation qui débuta au XVIIIe siècle. Les drames et expropriations qui lui sont inhérents ont laissé des plaies à jamais béantes, devenues source d’inspiration de toute une génération de peintres. Les années 1960 et 1970 voient par ailleurs affluer vers les villes des populations aborigènes en quête de subsistance, d’aide, de travail. Forts du constat d’échec prédominant chez la majorité d’entre elles, les messages picturaux se font davantage engagés et sociopolitiques, mais c’est toujours la couleur, la tendresse, voire l’humour qui prédominent.

Les artistes présentés à la galerie Redot viennent de Tangentyere, camp situé dans la banlieue d’Alice Spring, chef-lieu du cœur désertique et mythique du continent. La proximité de la ville a progressivement modifié les habitudes de vie, engendré des mutations irréversibles, et élargi la thématique abordée par les artistes locaux. Nombre d’aborigènes sont ainsi venus dans la cité pour simplement tenter de survivre. C’est leur histoire et leur quotidien que racontent les peintres de Tangentyere, nous entraînant progressivement au-delà des frontières communément établies délimitant l’art aborigène – tant par les sujets abordés que par les techniques empruntées à la peinture occidentale.

Grace Robinya courtesy Redot gallery, Singapour
Coloured blankets, acrylique sur toile (90 x 60 cm), Grace Robinya

Avec Coloured blankets, par exemple, Grace Robinya fait référence «  aux couvertures ou jupes d’autrefois. Au tissu, dont ma famille se servait pour les fabriquer. Quatre de mes tantes travaillaient pour une mission et confectionnaient des vêtements et uniformes pour les enfants, se souvient-elle. J’étais gamine alors. Des Blancs leur apprenaient comment coudre et à l’école nous portions ces habits.  » Dan Jones rend pour sa part hommage au camion  : «  Appartenant à la communauté d’Utopia, il ramène le courrier et les vivres de la ville. Parfois il m’emmène cahin-caha et moyennant quelques sous à Alice Spring, à la manière des bus du bush, raconte-t-il. D’autres fois, il fait office de bus scolaire. Il dépose chacun où il doit aller, même les chiens  !  ».

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