Lee Bul à Luxembourg – Créer, une action positive

Lee Bul, photo S. Deman

Du cinéma à la philosophie, en passant par l’histoire de l’architecture, de la littérature et, plus largement, des sociétés occidentales comme orientales, Lee Bul s’inspire de multiples champs pour interroger ses thèmes de prédilection  : l’utopie – celle par exemple inhérente au vieux rêve humain de voir notre corps perfectionné, «  augmenté  » – et le caractère cyclique de la progression de l’humanité. Figure incontournable de la scène artistique sud-coréenne, Lee Bul a 50 ans cette année. Elle est l’invitée jusqu’au 9 juin du Mudam, le musée d’art contemporain du Luxembourg, qui présente sa première exposition personnelle d’envergure en Europe retraçant les temps forts d’une œuvre foisonnante et d’une grande maîtrise technique depuis les années 1990.

«  J’ai eu envie de devenir artiste très jeune. Il existait à l’époque des collections de livres pour enfants déclinant différents thèmes  : histoire, sciences, arts, etc. Et tous ceux concernant les artistes me passionnaient. Plus tard, mes parents ont soutenu mon choix, ils avaient confiance en moi. Aujourd’hui, avec du recul, je pense qu’ils ont eu raison  !  » Sourire aux lèvres, douceur sincère dans le regard, Lee Bul évoque la place essentielle tenue par les ouvrages de papier dans une enfance marquée par l’instabilité  : «  Mes parents étaient de gauche. Or, à l’époque, la Corée du Sud était loin d’être une démocratie(1). Tous les ans, nous devions déménager, pour ne pas dire s’enfuir, afin d’échapper à la police. Nous passions d’un quartier militaire à une banlieue ouvrière, notre environnement changeait à chaque fois. Les endroits où l’on vivait, par contre, se ressemblaient  : une seule pièce pour toute la famille (NDLR  : Lee Bul a un frère et une sœur), remplie de livres, car lorsqu’on partait, on n’emmenait qu’eux  ! Economiquement parlant, c’étaient des moments très difficiles, mais je ne m’en rendais pas trop compte, car je ne pouvais pas comparer avec ce que les autres vivaient. C’était en effet compliqué de se faire des amis.  »

Malgré la certitude qu’a la jeune fille de vouloir devenir artiste, le début de son parcours estudiantin est hésitant. «  J’ai été très déçue à mon arrivée à l’université. Je n’avais aucune idée de ce qu’était la vie d’étudiant, mais j’imaginais que tout le monde voulait devenir artiste. Pas du tout, évidemment. J’ai voulu renoncer et suis partie, avant de revenir sur les bancs de l’école, car c’était le chemin le plus logique à suivre.  » Elle sort diplômée du département sculpture de l’université Hongik de Séoul en 1987. La même année, la Corée du Sud s’engage sur la voie de la démocratie. L’heure est à la transition, aux réformes, qui permettent notamment l’ouverture du pays en plein essor économique et laissent entrevoir des perspectives d’avenir aussi séduisantes qu’incertaines. Lee Bul pratique à l’époque un art engagé, où la performance et le corps tiennent une place importante. «  J’avais tendance à critiquer la société, car je pensais alors que je pourrais trouver des solutions, qu’il devait y avoir moyen d’améliorer l’existence. Aujourd’hui, je ne le crois plus. Mais ce n’est pas si grave, cela n’empêche pas l’homme de vivre…  »(1) Le pays a été dirigé d’une main de fer par le général Park Chung-hee entre 1961 et 1979, année de son assassinat.

Lee Bul, photo Patrick Gries, courtesy Foundation Cartier pour l’art contemporain
After Bruno Taut@(Beware the Sweetness of Things), détail, 258 × 200 × 250 cm, Lee Bul, 2007
Pour la plasticienne, rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, tout bon ou tout mauvais  ; créer, par contre, est une action forcément «  positive  », même dans le cas où elle sert à évoquer «  des choses difficiles de la vie  ». A travers son travail, elle interroge les idéaux politiques, et plus particulièrement ce qu’elle considère comme une croyance chronique dans l’utopisme  ; le caractère cyclique de l’histoire est un autre de ses sujets d’étude  : «  La question n’est pas de déterminer s’il s’agit d’erreurs, ou pas, mais davantage de savoir pourquoi nous répétons sans cesse les mêmes choses, dans une forme de cycle propre aux civilisations humaines.  » Ses questionnements, l’artiste les traduit par des sculptures et des installations s’appuyant sur un langage visuel – «  Je ne suis pas une théoricienne.  » – qui emprunte à l’univers du cinéma et de la science-fiction, mais aussi à la pensée philosophique et humaniste comme aux écrits de psychologues et d’architectes. «  Ce qui est très intéressant dans le travail de Lee Bul, constate Clément Minighetti, commissaire de l’exposition luxembourgeoise, c’est qu’il fait tout autant appel à des connaissances directes – il nous parle immédiatement, de manière très accessible –, qu’il témoigne d’une vaste érudition.  »

Passé, présent et futur étroitement imbriqués

Sous la lumineuse verrière du Grand Hall du Mudam, se joue ainsi un étrange ballet aérien entre Cyborgs (1998-2001) et Anagrams (1999-2006). Tout de blanc revêtus – réalisés en silicone et polyuréthane –, les premiers sont des silhouettes à l’allure futuriste, mais aux courbes et aux proportions élégantes rappelant celles de la sculpture classique. «  On est vraiment ici dans cette idée du corps prothétique, souligne Clément Minighetti, entre le robot et l’humanoïde, augmenté ou diminué – certains membres sont manquants –, mais en tout cas transformé.  » «  Les Cyborgs évoquent les hautes technologies, confirme l’intéressée, mais aussi et surtout le désir humain, voire la condition humaine.  » Les Anagrams – en polyuréthane et aluminium – sont pour leur part des pièces plus organiques, tentaculaires, suggérant des sortes de cocons et/ou de racines. L’imagination s’emballe… Au sol se déploie Diluvium (2012), ensemble de plateformes en contreplaqué offrant divers points de vue – notion essentielle, avec celle de perspective, dans l’expression artistique de Lee Bul – sur les œuvres suspendues, mais à emprunter avec précaution car de différentes hauteurs et inclinaisons. «  Cette pièce quelque peu métaphorique vient rappeler les temps anciens, reprend Clément Minighetti, ses couleurs et ses formes évoquent des strates géologiques, de sédimentation, le temps qui passe  : se superposent à la fois l’histoire, les couches de conscience, du savoir, qui sont à la base de notre développement individuel et collectif.  » Chez l’artiste sud-coréenne, passé, présent et futur sont toujours étroitement imbriqués, car font partie d’un tout évident et nécessaire. Et de rappeler, lorsqu’interrogée sur le caractère «  futuriste  » de nombre de ses sculptures évoquant les hautes technologies, combien nous vivons, aujourd’hui même, dans un monde «  high-tech  »  : «  Chaque forme de progrès technique a quelque chose de futuriste à une époque donnée. Ce concept est en fait très ancien  ! Il existe et accompagne l’homme depuis toujours.  »

Lee Bul, photo Watanabe Osamu courtesy Mori Art Museum
Amaryllis, série Anagrams, polyuréthane, armature en aluminium@(210 x 120 x 180 cm), Lee Bul, 1999
Lee Bul, photo S. Deman
Vue de l’exposition de Lee Bul@au Mudam, dessins, études, peintures, Lee Bul, 2013
Plusieurs œuvres mettent en exergue son rapport à l’histoire, celle des hommes en général, de son pays natal en particulier – qui s’est développé à une vitesse vertigineuse dans les années 1980, avec un large programme de construction de bâtiments et de réseaux autoroutiers. L’architecture, l’urbanisme, en tant que sources d’espaces – qu’ils soient généreux ou oppressants – dans lesquels les corps évoluent, y tiennent tout naturellement une place de choix. Mon grand récit  : Weep into stones… (2005) est l’une des œuvres emblématiques de cette approche. Monumentale maquette, sorte de «  ville-paysage  », comme la qualifie Clément Minighetti, elle s’inspire, pêle-mêle, de croquis de Hugh Ferriss – dessinateur de plans et architecte américain du début du siècle dernier –, de Sainte-Sophie, basilique stambouliote devenue mosquée – représentée retournée telle une coque vide –, de données philosophiques, historiques, cinématographiques, mais aussi de souvenirs intimes – comme celui d’un bâtiment ayant abrité un temps son atelier. «  Cette pièce vient rappeler qu’il existe plusieurs types d’histoire, analyse le commissaire de l’exposition, la personnelle et la “grande”. Elle fait aussi référence au philosophe français Jean-François Lyotard (NDLR  : 1924-1998) et sur l’impossibilité de l’écrire, aujourd’hui, avec un grand H, d’en faire un récit unique, tout simplement parce qu’elle est l’imbrication de plusieurs histoires toutes différentes.  »

L’homme, cet être multiple

Une multiplicité qui caractérise également la conscience, l’esprit de tout un chacun, à travers lesquels Lee Bul invite volontiers au voyage. «  Nous sommes par essence des êtres multiples, explique l’artiste. Nous avons tous différentes facettes. On essaie tant bien que mal d’en discerner une, voire deux, de les assembler, de comprendre le tout qu’elles forment. Mais, il y a tant de manières d’appréhender un être…  » Pour explorer cette thématique, elle a souvent recours à des morceaux de miroirs, évoquant la notion de réflexion comme celle de fragmentation. Une salle entière, au sol recouvert de miroirs, illustre plus particulièrement le propos. Trois œuvres y sont installées, trois structures que le visiteur est invité à pénétrer, à parcourir. Parmi elles, Via Negativa (2012) s’inspire d’une étude(2) publiée en 1976 par le psychologue américain Julian Jaynes (1920-1997) sur l’évolution de la conscience. Des extraits de l’ouvrage couvrent la surface extérieure de hauts paravents assemblés les uns aux autres pour former, vu de l’intérieur, un labyrinthe de glace. «  On entre dans une structure en miroir en colimaçon dans laquelle on se retrouve projeté, fragmenté  », explique Clément Minighetti. Un espace métaphorique rappelant combien il est souvent complexe de s’y retrouver dans les méandres de l’esprit.

Dans l’idée de favoriser l’appréhension par le public du foisonnement qui caractérise la création de l’artiste sud-coréenne, la scénographie de l’exposition réserve par ailleurs un large espace empli de dessins, peintures, maquettes et autres recherches poursuivies au sein de son atelier. «  Je tente ici de révéler tout le chemin parcouru entre l’idée première, l’esquisse, et l’œuvre finale, confie Lee Bul, mais aussi de montrer l’habitude que j’ai de mener une réflexion dans plusieurs directions à la fois, laissant tour à tour l’une, puis l’autre prendre la main dans un même tout.  » C’est dans ce cadre qu’elle a récemment commencé à montrer ses dessins, sources de nombreuses clés de lecture de son travail. «  Une sculpture demande beaucoup de temps pour être réalisée, précise-t-elle. Mais l’imagination, elle, ne s’arrête pas pendant ce temps-là, elle reste en action. Dessiner permet de l’accompagner au quotidien.  » Loin d’être chronologique ou linéaire, l’accrochage de cet «  atelier  » reconstitué est dynamique, offrant des jeux de résonnance et d’écho illustrant le perpétuel va-et-vient animant sa pensée et son univers. «  On est dans l’espace, le rythme, la profusion, précise Clément Minighetti, dans quelque chose de totalement vivant, qui donne l’impression d’être en cours. On est ici dans sa tête  !  » Une expérience des plus réjouissantes.(2) The Origin of Consciousness in the Breakdown of the Bicameral Mind.

Lee Bul, photo S. Deman
Mon grand récit : Weep into stones…@(280 x 440 x 300 cm), Lee Bul, 2005

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