Klavdij Sluban – Ces temps grisés d’espace

« L’image est une traduction du monde et de mon état d’esprit intérieur. » Utilisant délibérément l’image comme les mots, Klavdij Sluban raconte l’étourdissant silence des plaines de Sibérie, l’immobilité vertigineuse des steppes de Mongolie et l’émouvante simplicité de ces moments privilégiés partagés avec ceux et celles croisés au fil de ses pérégrinations. Loin de toute quête de dépaysement ou d’exotisme, le voyage fonde chez lui une expérience particulière sans cesse renouvelée : celle du mouvement et du déplacement – qu’illustre son affection particulière pour le Transsibérien –,  en parfaite communion avec sa démarche. Une approche et un cheminement qui prennent sans doute source dans une enfance  ballottée entre Paris, sa ville natale, et l’ex-Yougoslavie, pays d’origine de ses parents, où il passera plusieurs années auprès de sa tante, dans un village de l’actuelle Slovénie. C’est là que se construit son univers visuel, marqué par la puissance de la nature environnante et l’intensité des saisons. Sa manière de saisir les paysages enneigés renvoie ainsi à « quelque chose d’affectif », à une forme de réminiscence, mais elle est également métaphorique puisque ces vastes étendues blanches lui rappellent « certains régimes politiques, qui recouvrent tout de la même manière que la neige ».

« La notion de déplacement a été constituante pour moi, analyse-t-il. D’ailleurs, je me sens en permanence comme déplacé. C’est dû à une histoire personnelle et à celle de mon pays d’origine, bien sûr. Par mes entrailles, je me sens appartenir à un certain Est, difficile à définir, diffus, et, pour moi, puiser à la fois dans l’Est et l’Occident est une manière de justifier ma présence au monde. » Pour traduire cette dualité, cette bipolarité, le noir et blanc s’impose comme une évidence. Klavdij Sluban en exploite les plus infimes subtilités de langage, réinventant la lumière comme l’obscurité : ici, ce n’est pas la première qui rend visible, mais bien la seconde qui suggère et dessine les contours de l’histoire.

Parallèlement à ces longs temps exploratoires, passés à sillonner les confins du monde en train ou à pied, le photographe mène depuis plus de quinze ans un travail au cœur de l’univers carcéral*. Deux démarches qu’il estime intiment liées : « Quand je délimite mon cadre, même si c’est à un niveau aussi vaste que celui d’une région, je me cogne à un moment aux frontières, de la même manière que je me cogne aux murs des prisons et aux parois des cellules. Ma photographie de voyage et la photographie que je pratique en prison avec les jeunes détenus ne sont pas antinomiques : l’une est un voyage débridé et l’autre est enfermée dans un espace confiné. Elles partent pourtant d’un même questionnement. »

Klavdij Sluban
Lettonie, Klavdij Sluban, 2002
Klavdij Sluban
Transsibérien, Chine, Klavdij Sluban, 2004
L’expérience initiée en 1995 au centre des jeunes détenus de Fleury-Mérogis prendra fin, brutalement, en 2001 : « Vous leur faites trop de bien », sera la seule concession qui lui sera faite en termes d’explication… « Il fallait bien se l’avouer, estime-t-il, le mouvement rectiligne de la prison n’était plus respecté. Nos déplacements à but artistique, nos errances à travers les couloirs, tous ces zigzags n’entraient plus dans la définition pénitentiaire du déplacement. »

L’artiste part alors à la rencontre d’autres adolescents, à la découverte d’autres espaces de confinement, lors de projets similaires montés en ex-Yougoslavie, en ex Union soviétique ou en Irlande. Tous se ressemblent. «  Chaque lieu de détention où je suis intervenu repose sur des codes parallèles à la loi en vigueur. Ce qui fait de la prison le lieu de tous les affects. (…) Et ces nouveaux espaces à explorer sont moins inaccessibles pour se situer à l’autre bout de la planète, que par la volonté manifeste de les maintenir à l’abri des regards. Alors que la photographie a fait depuis belle lurette le tour du monde de l’exotisme, les murs de certaines institutions lui fournissent l’occasion de donner à voir en créant du sens. »

L’œuvre de Klavdij Sluban donne quant à elle à voir le temps, celui suspendu dans l’immensité d’un paysage ou le regard d’un personnage, comme celui qui « s’effiloche » au rythme monotone de la vie pénitentiaire ; à chacun ensuite d’y puiser le sens de son propre voyage.

* Klavdij Sluban met en place ses premiers ateliers de photographie au centre des jeunes détenus (13 à 18 ans) de Fleury-Mérogis en 1995. Un projet similaire est initié dès 1998 dans plusieurs pays de l’ex-Union soviétique, puis en Slovénie et en Serbie en 2000, et en Irlande en 2006. Depuis 2007, il mène un travail avec des gangs d’adolescents au Guatemala et au Salvador.

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