A Nîmes – Les facétieux fantômes de Scanreigh

Jean-Marc Scanreigh

Quand ses peintures prennent le large, lui enfourche des nuages qui surplombent des continents, des plaques tectoniques fantasmagoriques qui se déplacent, brouillent les pistes de leur destinée. Jean-Marc Scanreigh sait mieux que quiconque qu’«  un coup de dés jamais n’abolira le hasard  », et qu’il grave, peigne, sculpte, édite ou dessine, l’aventure à chaque fois recommencée l’emmène aux confins de ces horizons chargés d’orages, d’implosions de couleurs, de contrées peuplées de créatures bigarrées. Après le “Carré d’Art” à Nîmes, c’est une grande bâche intitulée De ma chambre habitée qui a fourni le titre de l’exposition qui se tient dans la chapelle nîmoise des Jésuites. Naguère, Vous ne regardez pas, vous lisez, dissipait le doute si tant est qu’il existât  : les mots sont d’aimables complices et le verbe est bien au commencement de l’œuvre de l’artiste protée qui nous livre ici ses dernières toiles grands formats qui chamboulent l’espace  et tissent un aimable chaos où Terre et Ciel se rejoignent parcourus d’un grand souffle cosmique qui bannit la nuit pour le flamboiement de la vie.

Entre ironie et distance, exubérance et formes défaites, pulvérisées, sa peinture éclate, fuse et file vers les espaces sidéraux inventer d’autres galaxies. Jean-Marc Scanreigh se réapproprie la réalité à sa manière, en lui faisant faux-bond quand bon lui semble, sans craindre les gribouillis, les coups de patte de sa griffe insolente. Il maîtrise l’art de s’immerger dans les eaux troubles de l’inconnu, s’aventurer dans le Labyrinthe ou réinventer le Tarot de Marseille en créant le Tarot des Chimères avec la complicité de Daniel Sardet, éditeur et ami, et celle de Gérard de Nerval. Flamboiement des bleus mystiques et des rouges passionnés, subtils équilibres dans le désordre apparent, le vrai est trop espiègle pour se laisser apprivoiser de prime abord ; le vrai est toujours ailleurs que là où on l’attend. A l’image de ces fantômes des années 1990, ces pièces de bois ou de carton destinées à remplacer dans un rayonnage le livre emprunté et utilisées par les étudiants comme support pour prendre des notes, mais toutes griffées, gribouillées, injuriées, sauvagement scarifiées et destinées à la décharge en leur fin de vie. L’occasion est trop belle ! Jean-Marc Scanreigh cède au charme de ces œuvres anonymes sublimées sous l’ennui de potaches et qui n’attendent plus que la consécration en leurs modestes habits tout rapiécés d’obscénités et de tendres déclarations, de citations grivoises et de dessins plus ou moins inspirés. La patte du maître vient alors empiéter sur les arabesques surchargées ; collages, palimpsestes ou graffitis font partie de ses armes, aussi est-il en terrain connu lorsqu’il fait irruption avec sa gouache aux couleurs vives venue rehausser le teint de ces chers mais pâles fantômes. Jean-Marc Scanreigh

Jean-Marc Scanreigh courtesy Christophe D'hervé, éditeur
Debord, les mous !, Jean-Marc Scanreigh – Verhenggen, L’Ordalie, Christophe D’hervé, éditeur
Peintre autodidacte, graveur, dessinateur, éditeur de livres d’artiste et d’estampes, à l’occasion conférencier et en permanence enseignant aux Beaux-Arts de Nîmes, cet artiste ne compte plus les expositions personnelles en France comme à l’étranger. Autre consécration, en mars 2010, l’industriel et mécène Gilles Blanckaert faisait don de huit de ses peintures à l’université Jean Moulin Lyon 3 : une première dans l’art contemporain universitaire. Son œuvre gravée compte près de 900 estampes, bois, linos, eaux-fortes, sérigraphies. Et au fil de sa curiosité jamais rassasiée, Jean-Marc Scanreigh entretient des liens privilégiés avec la littérature ; entre autres : Hervé Bauer, Jacques Jouet, Joël Vernet ou Michel Butor. Le livre fait donc tout naturellement partie de son univers, et notamment le livre d’artiste, précieux alliage du plasticien avec le romancier ou le poète et l’éditeur. Jusqu’à la fabrication de l’ouvrage, l’emprise est forte. Il confie : « L’assemblage et le façonnage répétitif entre pliage et ficelage, m’occupent les mains et laissent mon esprit vagabonder. Faire des livres devient partie intégrante de mon emploi du temps d’artiste. »

Le livre recouvre alors ses vieilles lettres de noblesse, redevient objet d’art, sculpture singulière enrichie de signes que l’on palpe, caresse ; le papier parle, crisse et chante ; la typographie n’est pas en reste et vibre à l’unisson de la gravure, de l’aquarelle, de la mine de plomb ou de la photo. Tout est affaire de savoir et de complicité. Et ce savoir-faire n’est pas prêt de s’éteindre. C’est à l’occasion de la 12e édition du salon du Livre d’artiste qu’a été inaugurée l’exposition de Jean-Marc Scanreigh, Vous ne regardez pas, vous lisez. L’œuvre gravée de 1984 à 2010 y est présentée ainsi que des peintures de grand format à la chapelle des Jésuites.

Le catalogue de l’exposition propose un bilan des 25 dernières années pendant lesquelles l’édition d’art s’inscrit dans un travail de recherches et d’expérimentations où résonnent la peinture, le dessin et la sculpture.

Le fonds Scanreigh de Carré d’Art Bibliothèque allie les livres que celle-ci a acquis ces dernières années à une donation récente d’estampes de la part de l’artiste qui par ce geste exprime son attachement à sa ville et à ses habitants.

Jean-Marc Scanreigh courtesy Editions Baby Lone
Le Tarot des Chimères, Jean-Marc Scanreigh, Editions Baby Lone

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