A Dijon et Paray-le-Monial – Zones sensibles

Le Musée d’art sacré de Dijon et celui du Hiéron, à Paray-le-Monial – situé à 150 km au sud-ouest de la capitale bourguignonne –, présentent une double exposition explorant la notion de spiritualité à travers une soixantaine d’œuvres de dix-huit artistes*. Imaginée par Madeleine Blondel et Dominique Dendraël, conservatrices respectivement de l’institution dijonnaise et du Musée du Hiéron, Une spiritualité au féminin offre une lecture inédite, à entrées multiples et exclusivement féminine, d’une sensibilité invitée à dialoguer avec deux lieux chargés d’histoire religieuse.

Le premier est abrité dans l’église baroque d’un ancien monastère de bernardines du XVIIe siècle et est dédié à la mémoire de ces femmes ayant renoncé au monde afin de se dévouer à la quête du divin, le second a été construit à la fin du XIXe siècle pour accueillir une collection d’œuvres liées au thème du corps de Jésus et de l’Eucharistie. S’ils partagent une articulation commune autour de thèmes religieux, le Musée du Hiéron et le Musée d’art sacré de Dijon sont également liés par une même volonté d’intégrer l’art contemporain à leurs espaces d’exposition. « La création est une continuité, estime ainsi Dominique Dendraël, conservatrice de l’institution de Paray-le-Monial, il n’y a pas de notion de rupture et donc pas de raison de spécialiser un lieu. La création contemporaine devient par ailleurs aujourd’hui une forme d’introduction au patrimoine culturel religieux – pas si facile à appréhender –, elle donne des clés de lecture. » Le choix des artistes présentées correspond dès lors à une tentative d’éclairer un sujet, celui d’Une spiritualité au féminin« Le titre est volontairement ambigu, c’est une manière d’ouvrir et d’inviter au questionnement. » –, comme à une réponse au lieu lui-même. « Tout ce travail a été conçu dans une perspective de dialogue et de cheminement » qui prennent forme au fil des cimaises des quatre galeries, déployées autour d’une haute pièce centrale octogonale, et se poursuit à travers le sous-sol du bâtiment. Au Musée d’art sacré de Dijon, les œuvres disséminées dans le chœur, chapelles et sacristie de l’ancienne église viennent faire écho, raviver le souvenir des moniales ayant vécu en ces murs, offrant « la possibilité de dire l’indicible, de le restituer au public tout en respectant la laïcité d’un lieu devenu musée de France », précise la conservatrice Madeleine Blondel. Peinture, sculpture, photographie, vidéo, installation, les disciplines convoquées sont multiples, à l’image de la diversité des singularités féminines qui s’expriment tout au long du parcours de cette double exposition d’une rare densité et dont voici un modeste aperçu.Claudine Drai sculpte le papier de soie, qu’elle définit comme étant son « langage de toujours ». « Le papier est pour moi comme une peau de l’âme. Garder intact un papier, c’est aussi conserver l’être dans son essence. » Madeleine, gracieuse silhouette à taille humaine, « est ici de passage, précise-t-elle, car vouée à devenir une œuvre de bronze. » « Métaphore de l’invisible », un parfum vient souligner son caractère éphémère, entretenant par ailleurs avec l’encens, effluve familière dans une église, « un rapport émouvant ». « Souvent, on cherche à trouver un sens à une œuvre, alors qu’elle est simplement là », précise encore l’artiste, pour qui la création «  est une tentative de vivre sa propre présence au monde. »* Avec Amarante, Valérie Belin, Rossella Bellusci, Carole Benzaken, Valérie Colombel, Claudine Drai, Krystyna Dyrda-Kortyka, Catherine Gfeller, Aliska Lahusen, Cécile Marie, Tania Mouraud, Hélène Mugot, Annick Roubinowitz, Nadia Sabourin, Marjolaine Salvador-Morel, Mylène Salvador-Ros, Isabelle Tournoud et Zoe Vida-Porumb.

Claudine Drai, photo S. Deman

Aliska Lahusen travaille le bois, le plomb, le verre et la laque traditionnelle chinoise pour donner vie à des formes épurées et fluides. La série des Barques prend source dans la découverte, il y a une dizaine d’années, des tables de mort de Bourgogne, où elle a un atelier. « Dans l’imaginaire collectif, le lit est souvent associé à la barque, qui évoque certes le voyage maritime, mais surtout celui vers l’au-delà. » Son travail évoque notamment l’absence : « Il y a ici la trace irréelle d’un corps qui aurait reposé là. » « Cela paraît très solide, précise-t-elle, mais au contraire, il s’agit de bois recouvert d’un très fin contreplaqué en peuplier et marouflé de minces feuilles de plomb. Ayant une formation de peintre, j’aime introduire des éléments de patine et de couleur. » http://aliska.lahusen.pagesperso-orange.fr

Aliska Lahusen, photo S. Deman

Marjolaine Salvador-Morel utilise le point de feston et celui d’Alençon, une dentelle à l’aiguille « qui était travaillée au XVIIIe et XIXe siècle essentiellement par des religieuses », rappelle-t-elle. Sa démarche de plasticienne nourrit « un dialogue » singulier avec la matière première qu’est le nylon ; perles, billes de verre et plexiglas se mêlant subtilement au jeu défini par le travail d’aiguille. Le Cœur de Marie est une œuvre qui lui a été inspirée par la lecture du Cœur cousu, un roman de Carole Martinez qui l’a « bouleversée », confie la jeune femme.

Marjolaine Salvador-Morel, photo S. Deman

Hélène Mugot a pour thème et matière de prédilection la lumière. « Je la vois un peu comme un objet qui fuit toute représentation, explique l’artiste. J’essaie de montrer toutes les potentialités qu’elle renferme, de la piéger dans différents dispositifs qui mettent en scène l’œil, l’écran et la source lumineuse. » Sculpture, photographie, peinture, installation, vidéo et performance sont autant de moyens dont elle s’empare pour parvenir à ses fins. « Je travaille sur les matériaux les plus divers, toujours dans cette idée d’attraper une des manifestations de la lumière. Sans oublier bien sûr qu’on ne peut l’approcher sans travailler aussi la nuit et l’ombre. » www.helene.mugot.com

Hélène Mugot, photo S. Deman

Rossella Bellusci livrent des images comme prélevées à la frontière du monde visible, jouant avec la lumière pour troubler notre perception de la réalité. « Le vrai protagoniste de mon travail est le silence, précise-t-elle. Il conditionne notre manière de voir, incite l’œil à se poser différemment sur les choses. » Les séries de photographies, ici présentées, renvoient à la technique mise au point par l’artiste il y a une dizaine d’années, consistant à photographier des passants dans la rue avant d’exposer les clichés à une puissante lumière dans son atelier pour, ensuite, les photographier une nouvelle fois. « Je construis mon travail en faisant la synthèse d’une réalité vue par un œil ébloui. J’exprime un choc visuel, la conséquence d’un éblouissement. »

Rossella Bellusci, photo S. Deman

Tania Mouraud interroge les rapports de l’art et des liens sociaux tout en explorant la notion de perception, cherchant à éveiller chez le spectateur la conscience de soi et du monde qui l’entoure. Myriam Hamagdalit (Marie-Madeleine en hébreu) est une installation vidéo présentée à même le sol qui associe deux séries d’images : celles du lac de Tibériade – au bord duquel est née celle qui fut le premier témoin de la résurrection du Christ –, invitant au silence et à la contemplation, et celles du flot incessant de la foule dans une rue de Jérusalem, métaphore de la quête spirituelle ; en fond sonore, des chants traditionnels de diverses religions. www.taniamouraud.com

Tania Mouraud, courtesy Musée d'art sacré de Dijon

Isabelle Tournoud travaille sur la mémoire, celle des corps disparus, essentiellement. Monnaie du pape, graines de coquelicots, de lavande ou encore coquilles d’œuf comptent parmi les matières qui sous ses doigts prennent la forme de vêtements, chaussures et autres objets porteurs de traces et de vide suggérant une présence révolue. Comme la plupart des pièces de l’artiste, Petite fille du vent évoque « la fragilité de l’existence ». « C’est pourquoi j’utilise souvent des végétaux pour réaliser mes sculptures : j’associe humain et végétal pour parler de leur évanescence mutuelle. »

Isabelle Tournoud, photo Mathilde Richard

Carole Benzaken a entrepris il y a quelques années un patient travail de recherche et de mémoire lié à l’histoire du peuple juif, et plus particulièrement au drame de la Shoah. Elle étudie ainsi l’hébreu, s’imprégnant de textes de la Torah et de la Bible dont elle s’inspire pour créer. Réalisée spécifiquement pour l’exposition, Tehelim (« psaumes » en hébreu) se présente sous la forme d’un rideau de bandes de papier couvertes de dessins de paysages « évoquant l’écorce du bois de bouleau – en référence au nom Birkenau, qui signifie petit bois de bouleau –, laminée comme la mémoire, mais aussi les psaumes, lus en continu de 1 à 150 dans la tradition hébraïque, qu’il s’agisse d’un temps d’épreuve ou d’exaltation. » www.carolebenzaken.net

Carole Benzaken, photo S. Deman

Amarante est le nom du duo formé par Catherine Derrier et Nathalie Fritsch, qui mènent un travail au cœur duquel règnent le papier, la lumière et le temps. Créée in situ au Musée du Hiéron, J’entre dans mon jardin, ma sœur, ma bien-aimée se déploie en de joyeuses circonvolutions sur tout un pan de mur autour de la forme vierge d’une mandorle. Les artistes s’inspirent ici des paperolles que réalisaient autrefois les moniales, mais aussi du poème biblique Cantique des Cantiques, imprimé sur un support transparent offrant de merveilleux jeux d’ombre. http://amarantesurfacesdesign.blogspot.fr/

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