Odon à Bourg-en-Bresse – Tisseur d’éternité

Vannier mystique, il entrelace l’œuvre, la vie, le rêve, l’infini. Hanté par une technique primordiale, il réinvente soleils et étoiles, l’axe à sept branches, tresse comme on adresse une prière et tisse sa vision de la vie à l’aune de ses subtils enchevêtrements. Jusqu’en février prochain, les tressages tournoyants et flamboyants d’odon – qui sont autant de points de rencontre entre peinture et sculpture – investissent l’église et les salles capitulaires du monastère royal de Brou, à Bourg-en-Bresse*. A cette occasion, nous mettons en ligne l’article écrit pour Cimaise (293).

Le photographe est en avance et odon pose déjà, près de son arbre à pinceaux. Des toiles sont posées le long du mur, au fond se dresse une bibliothèque. Sur une table ronde, un cercle végétal arachnéen attend les mains qui le transfigureront. C’est ici, dans la nef claire de ce vaste atelier de Nogent-sur-Marne que, depuis 35 ans, l’artiste tresse du papier. Au commencement, odon est un peintre. Mais il a abandonné la toile pour explorer le fil de sa singularité. Né Guy Houdoin, odon voit le jour au Mans en 1940  ; il est le deuxième d’une famille de cinq enfants. Son père est carrossier et le jeune garçon passe beaucoup de temps avec l’ouvrier chargé de peindre les lettres au flanc des camions. C’est décidé, il en fera son métier. Consulté, un ami de la famille conseille les Beaux-Arts. Odon rejoint l’école d’Angers en 1956  ; il a 16 ans. « Au terme de la première année, j’ai dit à mon père que je voulais être artiste peintre et pas peintre en lettres. Il n’était pas très content ! »

Pendant ses années d’études, l’étudiant choisit ses maîtres. Le week-end, il fait l’aller et retour en stop – et en cachette ! – pour visiter musées et galeries à Paris. « J’étais très attiré par le groupe Cobra, ça va de soi. Des découvertes de cette époque-là, deux figures émergent : Rouault et Soutine. » Leur influence se fait sentir dans les premiers paysages peints par l’artiste. En 1958, Manessier, Rubens et Pollock rejoignent son Panthéon pour y côtoyer Mondrian, présent depuis toujours. « Pollock et Mondrian sont mes grands-parents, les deux ailes de l’oiseau qui m’a permis de voler. Si je suis un peu abattu, il me suffit de regarder ces deux-là pour repartir. » Les années 60 seront celles des rencontres et des premiers voyages. Avec sa femme Colette, il se rend à la Biennale de Venise, visite la Grèce et le Maroc. Un jour, le couple va frapper à la porte d’André Masson, près d’Aix-en-Provence. Le maître donne un conseil au débutant : « En dessin, faites deux lignes parallèles, jamais trois. C’est une redite. » En 1964, pendant des vacances en Espagne, odon décide d’aller soumettre une de ses toiles à Salvador Dali. « Il nous a reçus à Cadaquès habillé en César, avec une toge ! Mais sous ses dehors extravagants se cachait un homme très humble, qui m’a donné des conseils concrets en peinture. »

Durant cette décennie, l’œuvre d’odon évolue peu à peu vers la figuration. L’artiste évoque ses « années baroques ». Sur les toiles tourbillonnent des figures flottantes. Les visages torturés, bouches ouvertes sur une prière muette, sont enserrés dans des anneaux, prisonniers de chaînes ondoyantes, de rubans qui s’enroulent. « Baselitz n’a rien inventé. A l’époque, je peignais des visages à l’envers, à l’endroit… Je voulais couvrir la toile. » En 1972, odon explore le mal absolu dans le cycle Memento Mori. Les personnages portent au front la croix du sacrifice ultime, dans leurs paumes les stigmates de la désolation.* Dimanche 25 novembre, à 14 h 30, odon sera présent, au sein même de l’exposition, pour un moment d’échange avec le public.

Les cinq dates

1961> Guy Houdoin obtient le diplôme national supérieur des Beaux-Arts avec mention. En décembre, mariage avec Colette Tessier.

1976> Le couple s’établit à Nogent-sur-Marne, dans une ancienne imprimerie. Début des tressages.

1985 > Suite à un arrêt cardiaque, l’artiste est « invité » à passer toute l’année à l’hôpital de Garches.

1999> Le 13 février, décès de Céline, 35 ans, le seul enfant du couple.

2007> Odon est fait chevalier des Arts et Lettres.

Odon, photo Lionel Hannoun
Odon dans son atelier
Peu à peu, l’artiste s’invente un autre chemin, comme s’il avait fait le tour du désespoir. Dans la série Les Boîtes, les personnages sont toujours là. Mais « j’ai eu l’idée de leur tresser les cheveux et la barbe. » Le peintre pose des ciseaux sur la toile, pinces virtuelles qui vont libérer le papier, permettre au ruban de s’émanciper enfin. En 1974, odon expose à Philadelphie, à la Temple University. Le marchand d’art Jacques Kaplan achète toute l’exposition. A New York, en 1975, c’est à la galerie Champlain-Ravagnan qu’Arman acquiert une Boîte. Les deux artistes se rencontrent cette année-là. « Nous avons parlé de mon travail et j’ai dit à Arman que je peignais la tête en dernier. Il m’a alors dit “si tu finis par la tête, c’est que ça a moins d’importance pour toi. Tu devrais l’enlever.” »

Mais avant que ne disparaisse la tête, odon s’invente un alter ego, le passeur d’un monde à l’autre. Ce sera Patak, dont le nom apparaît comme titre d’une œuvre dès 1976. « J’ai toujours voulu venir d’ailleurs. Le critique Pierre Restany me disait que j’étais un barbare qui vient de sa forêt ! J’ai inventé ce personnage qui pour moi évoquait le Pérou, l’Afrique. » Patak accompagne le glissement progressif de la peinture au tressage. Pendant toute l’année 1977, il est au cœur de la toile, entouré d’une ribambelle de rubans colorés et tressés. Il connaît de nombreuses aventures, il pense au Pérou, rencontre Pataka… Puis le portrait de Patak devient le cœur d’une roue d’où s’épanouissent les tresses, enfin délivrées. Ultime avatar : la tête disparaît.Le «  vannier inspiré »

« La tête est devenue un trou, un vide central qui est le départ de toutes les roues. Un arbre part du centre pour grandir vers l’extérieur, tout comme nous. » L’artiste utilise alors du papier Canson peint recto verso et découpé en fines bandes. Il commence par un axe à sept branches, comme s’il posait les sept jours de sa création avant de faire tourner son univers. Il n’apprend aucune technique, peut-être retrouve-t-il tout simplement des gestes ancestraux que nous possédons tous.

Tresseur solitaire, odon aspire à l’échange, au partage de son cheminement. En 1983, débute l’expérience des Métissages. Il demande à d’autres artistes de peindre des papiers recto verso qu’il découpe en bandelettes et qu’il tresse. Pierre Alechinsky est le premier à répondre. Se succéderont, entre autres, Arman, Henri Cueco, Alfred Manessier, François Morellet et Pierre Soulages. Zao Wou-Ki est le dernier à confier un papier en 1996. En tout, 17 artistes accepteront de soumettre leur travail au rituel du « vannier inspiré » comme l’avait surnommé Pierre Restany.

Odon
Le Nautile 2 de Patak II, Odon, 1991
Odon
Patak pacifiste, feuilles de papier peintes sur deux faces@par Henri Cueco, Odon, 1993
En 1985, le cœur d’odon s’arrête. Après quatre minutes de mort clinique, l’artiste est ramené à la vie. Mais les dégâts sont importants. « J’ai passé un an à l’hôpital. Frappé d’hémiplégie, j’avais aussi perdu la mémoire et le sens de la distance. » La rééducation passe aussi par l’art. Pendant quatre ans, il crée les Etoiles, les Soleils, les Satellites, petits morceaux de cosmos. Odon peint sept feuilles de papier et les imbrique les unes dans les autres. Puis il les découpe et les rabat.

En 1989, la création d’Odon s’élance vers le tourbillon, comme si l’artiste, confronté à sa propre finitude, avait décidé de s’affranchir des limites. La roue devient spirale, galaxie en rotation, œuvre aboutie et pourtant jamais finie. Odon utilise maintenant du kraft peint qu’il vrille et tortille en fines cordelettes. Une nouvelle dimension s’invite alors dans son travail, celle du volume. Les Nautiles touchent au monumental et aspirent au déploiement, à l’espace. « Je suis passé du cercle à l’infini. Il m’arrive, quand les Nautiles reviennent à l’atelier, de les continuer. »

Une «  petite voie toute nouvelle  »

La recherche formelle de l’artiste va se poursuivre tout au long des années 1990. Ce seront les Infidèles, ni rondes ni ovales. Puis les Totoras, immenses suspensions qui lui sont inspirées par les roseaux du lac Titicaca. L’occasion pour odon de renouer avec le cercle. Mais peut-on abandonner le symbole de la perfection ? Dans son atelier, odon continue de tresser huit à neuf heures par jour. C’est une méditation, une prière ou peut-être « ce qui m’empêche de devenir fou ».

En connaisseur de la pensée de sainte Thérèse, odon a trouvé le moyen d’aller au ciel par une « petite voie toute nouvelle » : transformer des matériaux humbles et des couleurs primaires en une matière exubérante et chatoyante. Une quête personnelle qui touche à l’universel de la condition humaine. « En tournant les pages de la vie, on arrive à la tresse. » Odon est parti ailleurs, tout en restant ancré dans le territoire originel. « Tous les enfants font du tissage, moi je n’ai pas arrêté. »

De Houdoin à odon

« J’ai longtemps signé Guy Houdoin. Mais, mon nom n’a cessé d’être écorché – on m’a même appelé Houdini ! – et je cherchais depuis longtemps à le simplifier. En 1997, un ami normand me parle de la rivière Odon qui traverse Caen. Je me sens très normand ! Il se trouve que j’admire aussi beaucoup Odon de Cluny, le second abbé de Cluny et que je suis le deuxième enfant de la famille. De plus, odon se trouve déjà dans Houdouin et ce nom est formé avec des lettres rondes. Or, je ne crée que des cercles… »

GALERIE

Contact
Crédits photos