Au 6, Mandel à Paris – Mises en plis

Simone Pheulpin

Il peut être lisse, faux, sinueux ou repassé, dessiner son trait sur le papier, la peau ou le tissu. Le pli est le thème choisi par le 6, Mandel pour son exposition de rentrée. Organisée en collaboration avec la galerie Nathalie Béreau, elle présente les œuvres de six artistes de générations différentes engagées dans une captivante conversation.

A quelques pas du Trocadéro, niché dans un carré de verdure marquant l’angle d’une large avenue et d’une ruelle du 16e arrondissement, s’élève le 6, Mandel, un hôtel particulier abritant à la fois une chambre d’hôte et un espace d’exposition atypique déployé sur trois niveaux de l’ancienne bâtisse. Quelques marches mènent au salon, large pièce baignée de lumière qui accueille une première habituée des lieux. «  Mes réalisations sont le résultat d’une expression instinctive, rappelle Simone PheulpinElles sont le reflet d’une harmonie avec le monde naturel.  » Evoquant tour à tour fossiles, coquillages, écorces, coraux, voire la cartographie en relief de paysages insolites, ses sculptures et tableaux de bandelettes de calicot – un coton rude et brut fabriqué dans les Vosges –, minutieusement pliées et épinglées, subjuguent tant par leur exigeante précision que par leur délicatesse. Une élégance à laquelle font tout naturellement écho les œuvres de Maryline Pomian, elle aussi engagée dans une démarche où s’entremêlent illusion formelle, poésie et virtuosité du geste. Sa matière de prédilection est le papier à cigarette, subtilement froissé, plissé, métamorphosé en d’innombrables compositions de pétales, coques, nymphes et autres cocons. « Je travaille sur le geste simple, voluptueux et sensuel. Je me soucie de la géométrie, comme dans les origamis, mais privilégie toujours la précision à l’enfermement. »

Vincent Floderer s’appuie sur l’observation attentive de notre environnement, des animaux comme des végétaux, pour travailler le papier qu’il plie, replie, déplie et retourne, mais également froisse, humidifie et brûle selon de savants calculs mathématiques et physiques. Est présenté ici un extrait de sa série Biotope, constituée d’un ensemble de boîtes-vitrines abritant des structures «  naturelles  ». L’une d’elles, posée à la verticale et ouverte, présente ce qui ressemble à s’y méprendre à une vingtaine de champignons en pleine croissance.

Vincent Floderer
Biotope 1, boîte-vitrine (détail), froissage structuré de papiers rares, Vincent Floderer, 2013
Maryline Pomian
Nymphes blondes (détail), papier à cigarette@sous capot en plexiglas, Maryline Pomian
Tout aussi fascinants, mais dans un registre davantage abstrait, les complexes pliages textiles – parures et tableaux – de Pietro Seminelli sont l’expression d’un langage singulier, s’inspirant des écrits du philosophe Gilles Deleuze sur le sujet. «  Ce travail du pli comme méthode agit sur moi à la manière d’un cadre, d’un vocabulaire, explique-t-il. Comme d’autres utilisent des notes, des signes, des mots, j’utilise le pli. Sa magie à transformer la matière, la fascination qu’il opère sur le spectateur, au-delà de la performance technique, tient peut-être du fait, comme le décrit si bien Deleuze, que le pli est par essence un vocabulaire de morphogenèse*.  » Plusieurs dessins, empruntant aux principes du test de Rorschach, sont par ailleurs pour la première fois dévoilés au public.

L’exposition offre aussi l’occasion de découvrir les travaux de Camille Meire et de Daniel Rietsch, deux jeunes talents tout juste sortis de l’école Boulle, qui avait fait du pli le thème d’étude pour la préparation du diplôme de l’année dernière. Avec Inro-pan, objet intrigant dont le nom énigmatique évoque à la fois le secret des boîtes japonaises inrò et le mystère de celle de Pandore à laquelle la syllabe «  pan  » est empruntée, Camille Meire – diplômée en marqueterie – entend aborder les notions de repli et de déploiement. La première étant «  une volonté de cacher, de dissimuler, de (se) protéger  », la seconde appelant à «  ouvrir, découvrir. C’est la curiosité opposée au secret. (…) Alors faut-il entrevoir le secret au risque de le perdre, ou bien le préserver et ne jamais en connaître la nature ? Ce dernier est un parfum contenu dans une fiole sans cabochon, comme un souvenir éphémère, une madeleine de Proust qui nous parvient et s’échappe aussitôt après l’ouverture de la boîte.  » Daniel Rietsch – diplômé en ciselure – présente quant à lui un projet mené autour de l’absence constatée d’une véritable ciselure contemporaine. «  Perdue entre hier et demain est une lampe d’ambiance proposant une réponse à ma problématique : en intégrant à un objet contemporain – luminaire cubique blanc et modulable – une ciselure narrative de façon fonctionnelle – en laiton, elle joue le rôle de contact électrique, permet des ambiances personnalisables et jeux de lumières –, on peut détrôner l’image démodée que l’on se fait d’elle – timbale, feuille d’acanthe, etc. – et se demander alors : à quel moment notre monde contemporain se pliera-t-il à l’ornement artisanal ?  » Questionnements et réflexions plastiques, philosophiques et techniques nourrissent la démarche de chacun des artistes invités  ; souplesse et sensibilité en sont les maîtres mots qui laissent le visiteur conquis, un discret pli au coin des lèvres.* «  Le pli détermine et fait apparaître la Forme, il en fait une forme d’expression  », écrit notamment Gilles Deleuze dans Le pli – Leibniz et le baroque, livre publié aux éditions de Minuit en 1988.

Pietro Seminelli
Coiffe paonesque (détail), kraft plissé et teint aux encres@et oxydes, Pietro Seminelli, 2013

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