Monument à Calais – La mémoire en bandoulière

Le centenaire du déclenchement de la Grande Guerre, comme les 70 ans du Débarquement en Normandie célébrés aujourd’hui, donnent lieu tout au long de l’année dans l’Hexagone à une multitude de manifestations culturelles et d’expositions liées aux thèmes du conflit et de la mémoire. C’est dans ce cadre que le Musée des beaux-arts de Calais propose de découvrir Monument, fruit d’un projet monté en collaboration avec le Frac Basse-Normandie à Caen et le Sainsbury Centre for Visual Arts à Norwich, en Angleterre. Une trentaine d’artistes s’attachent ici à mettre en exergue ce qui pour eux fait trace, rappelle ou perpétue le souvenir d’une guerre, tout en s’interrogeant pour certains sur la signification et l’obsolescence potentielle que revêtent aujourd’hui les objets, reliques et autres constructions – édifiées soit par les forces armées, soit par les civils pour remplir leur devoir de mémoire – témoignant d’une histoire commune. L’ensemble forme un corpus généreux de propositions à la fois éclectiques et complémentaires. En voici quelques-unes.

Long rectangle de béton, pierre et brique rouge posé au bord d’un parc arboré, le Musée des beaux-arts de Calais est un lumineux édifice conçu par Paul Pamart et inauguré en 1966, durant la période dite de reconstruction. Comme 80  % des bâtiments de la ville, il fut détruit pendant la Seconde guerre mondiale  ; un sort qui fait évidemment écho à la manifestation actuellement présentée en ses murs. «  A travers Monument, c’est la question de la commémoration abordée par des artistes qui est posée au regard de l’histoire, de l’art et de l’actualité, précise Barbara Forest, directrice de l’institution et commissaire de l’exposition. Les acceptions sont nombreuses  : ouvrage d’architecture ou de sculpture, destiné à perpétuer le souvenir d’un personnage ou d’un événement ; édifice remarquable par sa beauté ou par son ancienneté, à destination funéraire ou publique… Ses racines étymologiques – le verbe moneo en latin – sont variées : faire songer à, avertir, mais aussi inspirer. Son sens dépassant de beaucoup celui du mémorial, strictement réservé aux monuments consacrés au souvenir.  » En l’occurrence, l’accent est mis ici plus particulièrement sur l’image du bunker – stigmate en de nombreux endroits du littoral –, mais aussi sur la photographie, qu’elle soit monumentale ou qu’elle «  fasse véritablement monument  ».

Dans le vaste hall, une dizaine d’architectures recouvertes de feutre gris anthracite se déploient à hauteur d’yeux, perchées sur des tiges métalliques. «  Il s’agit de représentations, travaillées proportionnellement, de blockhaus existants, qui font partie de l’architecture conçue pour le Mur de l’Atlantique pendant la Seconde Guerre mondiale  », explique la plasticienne brestoise Sylvie Ungauer. «  Portables  », ces formes sont aussi destinées à être mise en mouvement dans le cadre d’une performance. «  A l’époque, ces constructions ont été bâties à la fois pour défendre et attaquer, rappelle l’artiste qui dresse un parallèle avec la burqa. Quand mes formes de feutre sont portées par les danseurs, elles isolent le corps de l’extérieur, elles sont très contraignantes. C’est un peu pareil avec le voile intégral… La burqa peut aussi être une arme  : c’est à la fois quelque chose qui standardise le corps mais qui, dans l’espace public, peut être agressif. Enfin, on en revient aussi à la question du corps de la femme comme champ de bataille politique.  »

Léa Le Bricomte, photo S. Deman
Mandala, Léa Le Bricomte, 2013
Sylvie Ungauer, photo S. Deman
Bunker-burqa (détail), Sylvie Ungauer
Alignées sur un mur, de hautes silhouettes observent en silence le visiteur. Intitulée sobrement Les armures, cette immense photographie de près de trois mètres de haut sur plus de cinq de large est signée Carole Fékété. Elle est le fruit d’un projet conduit sur plusieurs années autour de la collection du Musée de l’armée, à Paris, qui rassemble des pièces datant du XIe siècle jusqu’au XVIIsiècle. «  Il y a là-bas tout un groupe d’une quarantaine d’armures en pied. C’est très impressionnant, raconte l’artiste. J’ai eu envie d’en mettre en scène une partie, sur le modèle de la photo de famille ou de classe.  » A la fois amusée et très intéressée par le caractère de mascarade de ces personnages – «  Souvent, les casques représentent des animaux hybrides  ; ça renvoie aussi aux robots.  » –, elle en retient «  davantage que l’aspect menaçant, même s’il existe, plutôt ce côté un peu fou des réalisations humaines  : on mettait à peu près un an à fabriquer une armure et ça coûtait l’équivalent de 50 000 euros  !  » Dans la pièce voisine, d’autres silhouettes, de pierre cette fois, saisies par la photographe parisienne sont masquées au regard par des bâches resserrées par des cordes. Elles ont pour décor les jardins de Versailles  : «  J’ai découvert ces statues monumentales par hasard, en plein hiver. Elles étaient emballées dans leur toile verte, pour les protéger de la mousse et des intempéries.  » Un travail tout en sensibilité sur la figure, recouverte, voilée, «  de manière amusante et peut-être un peu inquiétante  », sur le motif du pli, également.

Sur le mur opposé, le Suisse Léo Fabrizio présente un extrait d’une série photographique documentaire réalisée, pendant plus de trois ans, à travers son pays natal, un pays dit neutre et pourtant parsemé de centaines de constructions fortifiées, élevées au milieu du siècle dernier. Il s’intéresse plus particulièrement ici à la notion de camouflage, reconstituant une sorte de mémoire visuelle de cette forme d’architecture se fondant parfaitement, au fil du temps, dans le paysage. Mis en regard de ce projet, celui d’une artiste installée à Boulogne-sur-Mer, Virginie Maillard, qui a pour sa part entrepris de métamorphoser les bunkers du littoral nordiste en des espaces dévolus à nos modes de vie et de consommation contemporains  : l’un est ainsi surmonté de l’enseigne Stock Market, un autre de celle d’un Coffee Shop, ou bien encore de l’intitulé Department of Justice. La question du bunker s’élargit par ailleurs, au centre de la salle, aux architectures enterrées de Laurent Sfar  : avec ses Modèles Ile de France, trois maquettes rappelant des pavillons de banlieue, mais rendus quasi-inaccessibles, le plasticien français entend évoquer combien les systèmes de fortification et de surveillance inhérents au bunker ont investi nos propres systèmes de construction et de vie.

Laurent Sfar, photo S. Deman
Modèle Ile-de-France (à l’arrière plan :@photographies de Leo Fabrizio), Laurent Sfar, 2000-2008

Une revue dédiée en ligne

Monument s’accompagne d’une revue numérique bilingue, publiée en trois temps, à consulter et imprimer librement sur le site issuu.com. Fort de 164 pages, le premier volume retrace la genèse du projet, depuis l’appel à candidatures jusqu’à sa déclinaison à Caen, Calais et Norwich à travers des expositions, mais aussi des performances, résidences et autres soutiens à la création. Le lecteur peut y découvrir la présentation exhaustive de la centaine d’œuvres des cinquante artistes invités, certains ayant écrit un texte pour l’occasion. Parmi eux Jocelyn Cottencin, créateur de l’identité visuelle et graphique de l’exposition conçue à partir de monuments des trois villes, ainsi que d’une performance sur le même thème imaginée en collaboration avec douze chorégraphes. Le prochain numéro de la revue doit paraître ce mois-ci et le suivant en septembre.

Virginie Maillard
Stock Market (recadrée), Virginie Maillard
Plusieurs œuvres de Michel Aubry viennent témoigner de l’attachement de l’artiste au thème de la guerre. «  Enfant, il collectait déjà des objets sur les champs de bataille alsaciens  », rappelle la conservatrice Barbara Forest. Des vestiges des deux conflits mondiaux du XXe siècle que l’artiste assemble notamment en des tables et lustres singuliers, fragiles porteurs de traces et d’émotions. Tout comme les costumes, dont il a fait une autre de ses spécialités et qui attestent de son goût pour la mise en scène et la parodie. Parmi les trois exposés, Le manteau d’Ernst Jünger – écrivain allemand ayant servi pendant les deux guerres. Après l’avoir retaillé pour lui, Michel Aubry y a brodé des insectes et cousu des peaux d’animaux, en hommage silencieux à l’entomologiste que fut également le disparu.

A quelques pas, la jeune Léa Le Bricomte revisite l’univers militaire qu’elle «  pacifie  » à travers des installations colorées, ludiques et aux références multiples. Parmi elles, Dripping Medals, compilation de médailles de tous les pays et de diverses époques, emprunte ainsi visuellement au dripping de Pollock. «  Je cherche toujours le ruban qui correspond à la médaille, précise-t-elle. C’est important, car dans le langage militaire, le ruban équivaut à la médaille  : si vous portez un morceau du premier, vous portez la seconde.  » Au sol, six obus datant de la guerre de 14-18 sont montés sur roulettes, transformés en d’insolites skateboards baptisés Free Riders. Mandala – dessin géométrique réalisé à partir de centaines de douilles d’armes à feu de tous calibres – ou encore Lance – «  arme tribale  » inédite associant une pointe de drapeau napoléonienne à un tressage et des plumes d’indiens du Canada – reflètent un pan de son travail placé sous le signe de la rencontre et de l’échange avec d’autres cultures.Ineluctable obsolescence

Six rangées de cadres – tous différents, ils sont accrochés au mur face retournée – interpellent le visiteur. Opération est une installation de Tom Molloy, artiste d’origine irlandaise installé à Rouen  ; elle se compose de 89 supports contenant chacun la photographie d’un soldat français tué en Afghanistan. Un projet malheureusement toujours en cours, puisqu’à chaque décès, il ajoute un cadre. «  Quand il a répondu à l’appel à projet, il y avait 88 photos  », précise Barbara Forest qui poursuit  : «  Cette façon de retourner le cadre rend le soldat invisible, elle évoque aussi la manière dont on traite souvent l’image d’un défunt. Mais comme aucun cadre n’est identique, c’est aussi une manière d’individualiser chacun des soldats.  » Au pied du mur, se dresse une petite colonne constituée de 1059 cartes postales, chacune illustrant un monument aux morts de la Première Guerre mondiale. Elle s’intitule sobrement Monument.

Liane Lang s’intéresse, quant à elle, à l’inéluctable obsolescence de la statuaire dédiée à la gloire de personnalités historiques. L’artiste britannique présente notamment un extrait de son projet Monumental Misconceptions, débuté sur le plan photographique à la faveur d’une résidence à Budapest, en Hongrie. «  Il existe là-bas un parc de sculptures, qui n’est autre qu’une sorte de cimetière pour monuments datant de l’époque communiste et mis à bas dès 1989. Je me suis intéressée au décalage entre la volonté humaine de concevoir des statues qui soient éternelles, alors qu’elles sont inéluctablement destinées à se désagréger avec le temps si elles sont laissées à l’abandon, quand elles ne sont pas détruites au bout de 50 ans, comme c’est en l’occurrence le cas  !  » Une dizaine de petits bronzes complètent la proposition. Tous sont inspirés de statues –figurant Staline, Hitler, Bismarck, le Tsar Alexandre III ou encore le dernier Shah d’Iran – qui n’existent plus, «  ou alors dans des formes très diminuées  ». Liane Lang évoque ici le caractère récurrent du recyclage dans la statuaire – «  Celle de Staline avait probablement été faite avec le bronze d’une statue du tsar.  » –, comme des postures qui se répètent au fil de systèmes politiques, d’époques et de pays pourtant différents. «  Sont interrogées, finalement, les notions de pouvoir et de grandeur de ces hommes par la suite si diminués, voire pathétiques, au regard de l’histoire.  » Deux thèmes qui, force est de le constater, restent les principales causes des conflits en cours à travers le monde, et qui n’ont de fait pas fini d’alimenter le foisonnement du questionnement et de l’expression artistique.

, photo S. Deman
Tables et Lustre, Michel Aubry, 1914-2003

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