Gianbattista Bresciani – Une peinture que traverse le silence du vent

Gianbattista Bresciani

Au coeur de la peinture, à la pointe du pinceau, s’épure la nature vers l’intangible, l’invisible. Gianbattista Bresciani ne s’attarde pas au visible mais, oiseleur de la transparence et de la lumière, capte ces forces impalpables qui sourdent de la terre. Et lorsque le Verbe incertain ne lui livre plus que brume, il écarte alors les lueurs d’aube tremblées et s’enfonce vers ce mystère sensuel d’une nature en fusion en veine de son chant intime. A l’occasion de la publication d’une monographie dédiée au peintre, les éditions Area lui consacrent une exposition, du 8 au 30 juin à Paris. Iseo, couleurs d’eau en est l’intitulé qui évoque la genèse même de son travail.

«  Etant né proche du lac d’Iseo*, le vide-plein du lac, l’eau, la montagne, le ciel et le vent ont bâti l’univers de ma peinture malgré moi, confie Gianbattista Bresciani. Dépeindre l’eau est le prétexte à exprimer quelque chose d’invisible qui glisse dans son mouvement, évoque peut-être le temps immobile.  » Sa voix est ample, profonde, forgée au tranchant des roches volcaniques, trempée au silence des flancs escarpés. Elle ne vibre ni de la fougue d’un prédicateur ni des foudres d’un tribun ; c’est plutôt celle d’un homme qui connaît la patience des mots, leur lumière et la subtile exigence qui les relie. L’œil de l’artiste tente de capter l’invisible, de restituer la quête éperdue de l’image, celle qui défie l’équilibre entre hasard et austérité du trait. Une quête jamais défaite mais indéfiniment recommencée.

Gianbattista Bresciani porte en lui cette rigueur quasi janséniste qui l’a tenu éloigné des sentiers battus, et a préservé sa liberté. Une voie étroite empruntée très jeune et qui plonge ses racines dans une province tranquille de Lombardie, à Bergame, où ses premiers éveils d’artiste, avant même de savoir dessiner, sont pour Giorgio Morandi, « le calme, la rigueur, l’équilibre des couleurs » et Vincent Van Gogh, « la force, la puissance, l’énergie ». Ils resteront ses modèles, sinon ses maîtres. Plus tard, d’autres compagnons de route viendront accompagner sa quête initiatique : Bram van Velde et ses fulgurances et Braque, l’aristocratique. « J’ai commencé à peindre très tôt ; à 5-6 ans, j’effectuais des collages de papiers colorés que je découpais et que j’assemblais. » Vertes années où il ignore encore le doute ! Et déjà, Paris en rêve.

Gamin, il passe des journées entières en montagne en compagnie de son père. « On regardait le ciel, on regardait le vide et le plein : tout était là. » Des sensations vives nourries de la solitude échangée sans le bruit des mots et qui restent à jamais présentes. Il découvre « le vide du lac », ce « vide plein » dans lequel se reflètent les sommets et leurs fines aiguilles de lave gris perle, d’où jaillissent, sublimes de beauté dans le frisson des brumes matinales, des roches à lames verticales, et où, plus tard, s’inscrira sa peinture. Car l’art, pour cet enfant de la nature, commence ici, au milieu des roches volcaniques et métamorphiques qui rivalisent d’élégance au jeu de savantes calligraphies, et dans la transparence de l’air quand l’accompagne « le silence du vent ».* Dans les Préalpes italiennes.

Gianbattista Bresciani, photo Lionel Hannoun
Gianbattista Bresciani
Il a 12 ans lorsque son père meurt. Celui-ci lui avait inculqué ce précepte : « Travaille et laisse faire les choses. » Plus tard, lorsqu’il exprimera son désir de s’inscrire aux Beaux-Arts, sa mère, après l’avoir accompagné, lui dira : « Ecoute, je ne peux pas te payer cette école, c’est trop cher. » Il décide alors de suivre les cours du soir. Mais entre natures mortes, paysages ou portraits, il aura vite épuisé l’académisme de cet enseignement. Il n’est pas non plus d’une pâte qu’on modèle à son aise, et lorsque le professeur le tancera d’un : « Comment se fait-il que tu fasses des choses différentes des autres ? », la page est déjà tournée.

Vient alors le temps de l’émancipation. Gianbattista Bresciani débarque à Paris, en terre inconnue, sans amis. Les premières années, il vit tant bien que mal des petits tableaux plus ou moins figuratifs qu’un comparse lui vend à Montmartre. Puis, il met son talent et ses qualités d’écoute au service d’enfants sourds-muets. Sa recherche solitaire, il l’assume, la laisse mûrir ; son atavisme paysan lui a appris qu’on doit d’abord semer avant de récolter.

L’artiste en derviche

Formes, matières, couleurs viennent de la terre, sans césure. Peu lui importe d’appartenir à une galerie ou de dépendre d’un marchand ; il estime que sa peinture n’a vraiment acquis une maturité que depuis une bonne dizaine d’années. Autant dire que si le doute subsiste, il en tire une force qui reste nourrie d’humilité : « Peintre ou écrivain, rien n’est définitif, il faut toujours recommencer, s’efforcer d’aller plus loin, creuser… On s’imagine que le travail est facile, mais quand on s’aventure au loin, quand on pousse les feux, on se fragilise aussi… Bram van Velde laissait s’écouler deux ou trois heures avant de s’attaquer à la toile. »

Entre ombre et lumière, ce cheminement en manière de détachement, de renoncement aussi, peut-être, témoigne d’une ferveur insolente qui tels les champs bleus et les cités rouges de Paolo Uccello, n’a cure du réalisme : l’espace n’est-il pas tissé de lignes de fuite et sa géométrie parfaite qui semble obstinément vouloir échapper à l’émotion, ne voile-t-elle pas l’autre paysage, celui du dedans, sorte de « mont analogue » à conquérir ? La lumière transcende la masse brune, comme inerte, de la terre, la silhouette d’un arbre s’élance et le ciel se prend à danser. L’artiste s’est fait derviche et ses paumes s’adressent en muette prière, entre le haut, et le bas. « Quand on frôle de tels espaces, semble lui dédicacer Philippe Jaccottet, il ne faut pas prétendre à les connaître ; il faut s’accorder à leurs ondes. »

Gianbattista Bresciani
Sans titre, techniques mixtes (150 x 150 cm), Gianbattista Bresciani, 1997

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