Big Brother – Que la résistance s’organise !

 

Allusion sans détour au célèbre roman de George Orwell, 1984, Big Brother est le titre d’une exposition ambitieuse à la thématique originale et malheureusement toujours d’actualité, à savoir celle de la confrontation entre l’art et la tyrannie. Une sélection de 58 œuvres, réalisées par une trentaine d’artistes*, illustre le propos. De la dictature politique à celle exercée par notre société de consommation, en passant par l’agressivité du « tout image » ou l’intrusion dans la vie privée facilitée par les nouvelles technologies, la tyrannie n’en finit pas de se réinventer. Armé d’indignation, d’irrespect, ou simplement d’humour, l’artiste, lui, fait acte de résistance, défendant sa liberté d’expression à tout prix, parfois élevé lorsqu’il vit sous un régime totalitaire, comme le montre le cas – devenu emblématique – du Chinois Ai Weiwei.

Installation, peinture, vidéo, gravure, photographie, sculpture et tapisserie sont autant de disciplines ici travaillées. Une variété allant de pair avec la diversité des régions du monde représentées : soit dix-huit pays répartis sur les cinq continents. Le parcours s’articule à la manière d’un livre ou d’une pièce de théâtre en six actes, s’appuyant chacun sur les textes d’un auteur particulier : Roland Barthes, Hannah Arendt, Guy Debord, Albert Camus, Walter Benjamin et Sophocle étant les maîtres de ce ballet esthétique atypique. L’exposition s’ouvre ainsi sur un chapitre intitulé L’empire des signes, en référence à Roland Barthes. Y sont regroupées des œuvres reprenant les symboles du pouvoir, tels les drapeaux du Cubain Wilfredo Prieto (Apolitico, 2001), ou de l’oppression, comme cette monumentale main de Bouddha du Chinois Zhang Huan (Buddha Hand, 2006), représentation honnie par le régime de Mao et ici expression victorieuse de la survie d’une conscience individuelle, malgré des années d’asphyxie.

Le visiteur est ensuite invité à (re)découvrir Les origines du totalitarisme avec plusieurs œuvres renvoyant aux textes de Hannah Arendt, engagée contre le Nazisme. La botte, en tant qu’objet évoquant le fascisme, est le sujet d’une sculpture du plasticien italien Maurizio Cattelan (Untitled, 2009). Dans une vidéo, le Libanais Ziad Antar revisite, quant à lui, La Marche turque (2006) de Mozart, jouée sur un piano sans cordes et traduite simplement par le bruit des doigts sur les touches, rappelant le martèlement d’une marche militaire. L’artiste portugaise Joana Vasconcelos dénonce la maltraitance infligée à l’enfance, lors de conflits où cette dernière n’a pas sa place, à travers War Games (2011), installation constituée d’une vieille voiture anglaise emplie de peluches et recouverte d’armes en plastique.

Claude Lévêque, photo Hugues Bigo, courtesy Kamel Mennour / Adagp
Arbeit Macht Frei, néon blanc, enseigne métallique rouillée, dessin de Elie Morin, Claude Lévêque, 1992
Maurizio Cattelan, courtesy Yuz Foundation
Untitled, gomme polyuréthane, Maurizio Cattelan, 2009

La section suivante est dédiée à la critique de La Société du spectacle, selon Guy Debord, illustrée notamment par le plasticien français Claude Lévêque qui, avec Arbeit Macht Frei (1992), met en perspective la tristement célèbre inscription, qui marquait l’entrée du camp de concentration d’Auschwitz, avec le monde merveilleux et trompeur de Walt Disney. La photographe américaine Cindy Sherman explore pour sa part la figure du clown (Untitled, 2004), archétype d’une forme de rêve, mais aussi de cette société du faux-semblant et de l’illusion qu’elle s’évertue à montrer du doigt.

Le parcours se poursuit en compagnie de L’homme révolté d’Albert Camus, qui soulignait le rôle essentiel tenu par ces artistes qui, au cours de l’Histoire, ont su « refuser » sans pour autant « renoncer ». L’Iranien Ramin Haerizadeh, aujourd’hui exilé à Dubaï, est l’un d’entre eux et entremêle photographie, peinture, collage et numérique en vue d’exprimer fermement, mais non sans humour, son rejet de l’autorité brutale du gouvernement de son pays (We choose to go to the moon, 2009). Avec sa sculpture murale (Signs Taken For Wonders, 2005), le Sud-Africain Kendell Geers nous met, de son côté, en garde contre nos premières impressions : le dessin harmonieux que le visiteur aperçoit est en fait constitué d’une bonne vingtaine de matraques de police !

Le Journal de Moscou, de l’Allemand Walter Benjamin, anime l’avant-dernière étape de l’exposition, marquée par les déviances, la coercition de tout pouvoir autocrate et de la bureaucratie qui lui est inhérente. D’origine bosniaque, Braco Dimitrijevic s’intéresse ainsi à la création artistique – en l’occurrence au constructivisme russe du début du XXe siècle –, vidée de toute liberté dès lors que le pouvoir la reprend à son compte (Thin Edge of Convention II, 2006). Le pétrole est pour le Russe Andreï Molodkin l’un des piliers de nos sociétés modernes : il symbolise l’économie mondiale, mais aussi le danger que représente pour les idéaux artistiques le mélange du monde de l’argent et de la spéculation avec celui de l’art (Untitled-After Malevitch-cross, 2009). Un thème largement repris dans l’ultime partie de l’exposition, intitulée Œdipe Roi, en référence à la mise en garde de Sophocle contre l’orgueil humain, porté par une volonté irrépressible de tout dominer. Une métaphore originale qui vient en fait soulever la question du poids du marché de l’art et de son l’influence, jugée parfois tyrannique, sur la création artistique : un combat déjà bien engagé et à l’issue encore incertaine. A chacun de choisir son camp, tant qu’il est encore temps !

* Adel Abdessemed, Francis Alÿs, Brigitte Aubignac, Ziad Antar, André Butzer, Zoulikha Bouabdellah, Claire Fontaine, Nathan Coley, Mircea Cantor, Maurizio Cattelan, Johan Creten, Braco Dimitrijevic, Dmitry Gutov, Kendell Geers, Jenny Holzer, Ramin Haerizadeh, Rokni Haerizadeh, William Kentridge, Käthe Kollwitz, Claude Lévêque, Andrei Molodkin, Fahrad Moshiri, Wilfredo Prieto, Martial Raysse, Marc Seguin, Cindy Sherman, Jaan Toomik, Joana Vasconcelos, Sislej Xhafa, Yan Pei-Ming, Zhang Huan.

Maurizio Cattelan, photo Armin Linke, courtesy galleria Massimo De Carlo
A perfect day, photographie couleur, plexiglas, aluminium, Maurizio Cattelan, 1999

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