Erik Samakh, le conteur en liberté

Pierre, eau, lumière, plantes, insectes, turbines, pompes, capteurs sont quelques-uns des multiples éléments utilisés par Erik Samakh pour dialoguer avec la nature, dont il ne se lasse pas de capter les bruissements et les chants. Une conversation dont il livre le récit depuis plus de trente ans, bribe par bribe, au gré de ses installations souvent créées in situ, qui allient toujours avec une grande subtilité technologie de pointe et infinie poésie. Jusqu’au 30 septembre prochain, l’artiste est l’invité de l’édition 2016 de L’Art au fil de la Rance, parcours d’installations d’art contemporain créé en 2012 par l’association éponyme sur des sites remarquables de Plouër-sur-Rance, entre Dinan et Dinard dans les Côtes-d’Armor. A cette occasion, nous mettons en ligne le Jeu des mots auquel l’artiste a accepté de se prêter dans le cadre du dernier numéro notre e-magazine, dédié aux plasticités sonores actuelles.

Erik Samakh
Erik Samakh lors d’une prise de son
dans les Hautes-Alpes.

Né en 1959 à Saint-Georges-de-Didonne, en Charente-Maritime, Erik Samakh a grandi et vécu en région parisienne jusqu’au milieu des années 1990 avant de partir s’installer dans les Hautes-Alpes. Il vit aujourd’hui dans les Hautes-Pyrénées, à une vingtaine de kilomètres au sud de Tarbes, où il enseigne à l’Ecole supérieure d’art des Pyrénées dans le cadre de son studio « Son et paysage ». Amusé par le principe du Jeu des mots, l’artiste s’est prêté à l’exercice avec un brin de facétie, répondant souvent du tac au tac avant de développer plus avant sa pensée.

 Enfance

« Je dirais lézard ! Car c’est lorsque j’étais enfant que j’ai découvert la chasse la plus primitive qui soit : celle consistant à essayer d’attraper des lézards verts dans des genêts et autres zones un peu sèches. Cela implique un travail perceptif incroyable qui mêle l’ouïe et la vue, voire le toucher et l’odorat. Passer de l’écoute à la vision et vice versa a été pour moi un entraînement tout à fait instinctif et naturel ; dès que je perdais l’animal de vue, c’est son déplacement qui servait de repère et inversement lorsqu’il ne faisait plus de bruit. J’ai ainsi appris tout seul à zoomer sur un animal comme pourrait le faire un rapace et je suis par ailleurs capable de reconnaître une couleuvre, un lézard et une vipère sans les voir ! Je passais toutes les vacances au bord de l’océan Atlantique, à Saint-Georges-de-Didonne, près de Royan, mais je suis un enfant de banlieue : j’ai fait toutes mes études en banlieue nord de Paris où ma mère a été institutrice, puis directrice d’école maternelle ; c’est sans doute elle qui m’a communiqué le goût de la transmission. »

Atelier

Studiolo (détail), au château de Monbazillac,Biennale EpHémères, Erik Samakh, 2015.
Studiolo (détail), au château de Monbazillac,
Biennale EpHémères, Erik Samakh, 2015.

« Je réponds laboratoire. Adolescent, ma chambre était déjà une espèce de laboratoire d’expérimentation du vivant, soit un atelier d’artiste moderne avec vivarium, marécage et autres fatras. En ce moment, je suis au milieu de mon atelier, qui fait 90 m2 ; des baies vitrées remplacent deux des murs – le lieu est un ancien restaurant – et offrent une vue plongeante sur la forêt. Je me sens comme dans un observatoire, c’est absolument extraordinaire ! Ma compagne et moi sommes – comme je le dis souvent – des chasseurs-cueilleurs ; nous sommes donc au milieu de notre élément et pouvons observer continuellement rapaces, biches, chevreuil, etc. Voilà d’ailleurs un oiseau de proie qui traverse le vallon. C’est juste magnifique… »

Musique

Flûtes solaires, Erik Samakh.
Flûtes solaires, Erik Samakh.

« Alors, je dis joueur de flûte ! C’est la manière dont je nomme mes flûtes solaires, que j’utilise depuis 1997, car leur musique est comme celle qui vous entraîne dans la rivière malgré vous, les sons des flûtes étant plutôt comme des harmoniques du paysage que l’on amplifierait. Lorsqu’elles sont installées dans un lieu, c’est en effet la nature de l’endroit qui est amplifiée, en offrant une autre appréhension. La notion de musique que j’évoque ici est de l’ordre du conceptuel, c’est une image… Quant aux mélodies qui naissent de ce que je fais, elles m’inspirent de la prudence : je cherche à être le plus ouvert possible, à ne pas orienter l’installation vers une mélodie trop évidente, car la musique a quelque chose de sophistiqué, de culturellement trop pertinent. Et ce n’est pas ça qui m’intéresse dans les sons ; même si je sais que je suis parfois proche de la musique, ce n’est absolument pas une source d’inspiration. »

Couleurs

« Si on parle du rapport entre couleurs et sons, il s’agit pour moi d’une construction culturelle de l’esprit. Je peux vous affirmer que le do est bleu ou que le la est vert. Et pourquoi pas rouge ? ! C’est d’une totale subjectivité, même s’il semble facile d’associer les hautes et les basses fréquences avec respectivement les ultraviolets et les infrarouges. La lumière, par contre, est importante au regard de l’ouïe, des partitions, des notes de musique ; par son inscription dans le paysage également. La première fois que je m’en suis vraiment rendu compte, c’était sur l’île de Vassivière, en 2003 : j’y avais conçu l’installation Graines de lumière de telle façon qu’on la voie depuis l’autre côté du lac. Plus de 325 graines de lumière blanche étaient disséminées dans un contexte de paysage sans lumière parasite ; clignotant lentement, elles avaient pratiquement la couleur des étoiles, ce qui entraînait, entre chien et loup et toute la nuit, une forme de confusion entre le ciel et la forêt. J’ai alors pris conscience du fait que j’avais construit cette installation exactement de la même façon qu’avec des grillons ou des petits crapauds – qui émettent des sons très ponctués et très pointus : c’était donc visuellement sonore, tous ces points dans le paysage étant comme autant de notes sur une portée. »

Végétal

La Nuit des abeilles, au Parc Monceau à Paris. Nuit Blanche 2015, Erik Samakh.
La Nuit des abeilles, au Parc Monceau à Paris. Nuit Blanche 2015, Erik Samakh.

« Le mot qui me vient est bambou. Parce que je suis collectionneur de bambous – dans ma région, il doit en exister près de 400 espèces, plus de 1 000 à l’échelle du globe –, parce que mon premier fils s’appelle Bambou, parce que c’est une plante particulièrement sonore : son histoire est en grande partie liée aux instruments de musique et la vitesse à laquelle elle pousse est parfois ahurissante, au point qu’il y a des périodes où l’on peut la voir s’élever en temps réel – or, tout ce qui est en mouvement fait du bruit. C’est aussi une plante animale : lorsque les turions sortent de terre, ils ressemblent à des bestioles poilues ! Certaines sections évoquent par ailleurs l’os de manière incroyable, même en termes de son, du fait de leur dureté. »

Paysage

« Cela évoque forcément la notion d’image, mais aussi de paysage sonore, telle que développée par Murray Schafer dans son magnifique ouvrage The Soundscape (traduit en français par Le Paysage sonore : le monde comme musique). Un livre découvert lorsque j’étais étudiant à l’Ecole nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, fondateur à bien des égards, notamment en termes de pollution sonore : car à partir du moment où il y a un paysage, on peut le polluer. A force d’être attentif au milieu dans lequel je travaille, le paysage est devenu pour moi un ensemble d’informations à la fois global et rempli de détails qui m’indiquent par exemple la nature du sol, le fait qu’il soit ou non travaillé par des paysans, le type de pollution que pourrait subir le site, etc. Avec mes yeux, mes oreilles et toute la culture transversale acquise au fil du temps, c’est aujourd’hui un immense plaisir de pouvoir lire des paysages. »

Voyage

Effets de serres (Serre de jour), à Embrun en 2010, Erik Samakh.
Effets de serres (Serre de jour),
à Embrun en 2010, Erik Samakh.

« Je l’associe au mot histoire. Une nouvelle fois, cela correspond à nos origines de chasseurs-cueilleurs. Quand on part chasser, on revient au village avec des prises et pour raconter son expédition. De la même manière, le voyage permet de ramener des sons, des images, de la nourriture intellectuelle et implique le devoir de revenir et de conter des histoires. Récemment, j’étais en Nouvelle-Zélande. J’ai été marqué entre autres par la relation des oiseaux aux hommes, totalement différente de celle ayant cours sur le Vieux Continent : ils viennent vers vous, souvent pour des problèmes de territoires, sans bien se rendre compte des risques encourus. Le weka, par exemple, animal fétiche des Maoris, occupe un espace d’environ un hectare : dès qu’il entend une voiture, il part à sa rencontre. J’ai beaucoup pêché également, c’est une passion partagée avec ma compagne ; il y a là-bas un nombre incroyable de rivières et de lacs. D’ailleurs, on ne rêve que d’y retourner ! »

Transmission

« Je pense logiquement à vibration. Tout homme qui a un savoir(-faire) se doit de le transmettre. Cela lui permet aussi d’évoluer, car l’exercice mental qu’implique la transmission apporte obligatoirement quelque chose : une prise de distance, une autre manière d’appréhender le sujet, voire de se regarder soi-même, de s’observer ; je pense que c’est nécessaire. Pour ma part, j’ai d’abord enseigné à l’Ecole nationale supérieure d’art de Dijon, entre 1988 et 1996, avant de rejoindre celle d’Aix-en-Provence, où je suis resté dix ans, après un détour par l’Ecole nationale supérieure de la photographie d’Arles, où je réveillais l’ouïe des photographes. Depuis trois ans, j’enseigne à Tarbes. Je dois être l’un des artistes et professeurs d’école d’art français qui a dû être le plus mobile ! Chaque école est une nouvelle aventure par laquelle j’essaie notamment de transmettre – outre la joie de vivre ! – des notions d’attention au milieu, qui peuvent servir dans le cadre d’une pratique artistique, bien sûr, mais aussi lorsqu’on rentre dans une salle pour préparer une expo : on ne pense pas assez souvent à l’acoustique d’un lieu, or il y a des endroits où l’expo naît de la volonté d’en changer l’acoustique : quand j’organise des grands plans d’eau dans un espace, par exemple, la réverbération induite est autant visuelle que sonore. »

Silence

Zone de silence, ici à la galerie des Archives à Paris, Erik Samakh, 1996.
Zone de silence, ici à la galerie des Archives à Paris, Erik Samakh, 1996.

« Les zones de silence me viennent spontanément à l’esprit. J’ai pensé très tôt à travailler sur cette idée de silence et c’est ainsi que j’ai découvert cette expression sur la carte au 1/25 000 de la forêt de Fontainebleau. Il s’agit d’espaces déterminés par les forestiers, parfois entièrement grillagés et interdits aux êtres humains comme aux gros animaux. C’est un silence par l’absence, permettant de protéger la flore et la micro-faune. Les Zones de silence sont aussi le titre d’une pièce où j’envahis des lieux d’exposition avec des bambous : je joue avec les mots pour évoquer cette double capacité de la plante à transmettre par son bruissement les voix de nos morts – à Madagascar, notamment, la tradition veut que l’on plante des bambous là où sont enterrés les anciens – comme à créer des barrières sonores – au Japon et en Chine par exemple –, soit en étouffant le bruit, soit en en produisant à l’aide du vent. »

Liberté

« Là, j’ai envie de revenir à la sensation de liberté éprouvée en Nouvelle-Zélande, violente pour nous Européens. Plus largement, c’est une quête, une manière de vivre le plus libre possible, sans doute illusoire… Elle n’en reste pas moins essentielle. Pour ma part, j’ai décidé de quitter Paris assez tard, en 1995, pour aller vivre dans les Hautes-Alpes et développer cette liberté d’aller courir les bois et les rivières, comme nous y incitait John Cage ! C’est là où l’on apprend le plus sur la musique, le silence, les sons, et tant d’autres choses… Quand je reviens sur Paris, c’est évidemment pour raconter mes histoires ! Et transmettre, aussi, ma manière de vivre comme ma façon d’être libre. »

A la rencontre des fées

Lucioles, Erik Samakh, 2016.
Lucioles, Erik Samakh, 2016.

Le lieu a été baptisé « Champ des Roches » ou, plus poétiquement, le « Cimetière des Druides ». Situé sur la commune de Pleslin-Trigavou, dans les Côtes-d’Armor, il a la particularité d’abriter quelque 65 menhirs, dispersés au pied de chênes centenaires. C’est l’endroit choisi par Erik Samakh pour intervenir dans le cadre de la quatrième édition du parcours d’art contemporain L’Art au fil de la Rance – organisé par Hélène de Ségogne –, à laquelle il a été convié avec Vincent Mauger. L’artiste est venu implanter une multitude de lucioles, comme autant de fées des mégalithes, « qui se réveilleront lentement à la tombée du jour ». « S’il y a un chant qui a ce pouvoir-là, c’est bien le chant des lucioles, affirme-t-il. Les lucioles sont comme les fées, puissantes et fragiles à la fois. Comme les lucioles, les fées disparaissent et avec elles nos rêves et nos libertés. » Une légende raconte en effet que cet alignement ancestral est l’ouvrage de fées qui, s’ennuyant, entreprirent de transporter des pierres vers le Mont-Saint-Michel – en vue de sa construction –, mais les laissèrent tomber en chemin, sous le coup de la fatigue. « J’aime ce genre de site, complètement ouvert, c’est le cas de figure que je préfère. Il y a forcément des gens qui tomberont dessus par hasard… et qui verront donc des fées ! »

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