Art O’Clock – La Défense à l’heure de l’art contemporain

Du 19 au 21 septembre prochains, le Cnit accueillera la deuxième édition d’Art O’Clock, la foire d’art contemporain de Paris La Défense, dont ArtsHebdo|Médias est partenaire. Quelque 40 galeries internationales et plus de 150 artistes y seront représentés sur un espace d’exposition de 2 800 m2. Evénement dédié au dialogue et à l’échange entre le marché de l’art, le grand public, les institutions, mais aussi les entreprises et leurs salariés, Art O’Clock entend devenir un rendez-vous privilégié des fondations d’entreprises et, plus largement, de toutes les sociétés s’intéressant à l’art contemporain. Matthieu Dubuc et Cyril Schlesser sont les deux fondateurs de ce projet novateur. Entretien croisé.

ArtsHebdo|Médias. – Quel est votre premier souvenir d’œuvre d’art ?

Matthieu Dubuc. – Il s’agit d’une peinture de Zao Wou Ki, vue dans la vitrine d’une galerie du Marais, à Paris. Plus jeune, j’ai eu de belles émotions devant certains objets des collections du musée Guimet.

Cyril Schlesser. – Tout jeune, je me souviens avoir beaucoup regardé, dans le bureau familial, un dessin de David Hockney représentant un homme allongé, mains jointes, l’air nostalgique. Mais c’est surtout la vision fortuite du Pont-Neuf emballé par Christo, en 1985, qui restera à tout jamais gravée dans ma mémoire.

Tous deux diplômés d’HEC, vous avez respectivement travaillé plusieurs années dans la finance et dans le conseil en management. Qu’est-ce qui vous a amené à vous investir professionnellement à 100 % dans l’art contemporain  ?

C. S. – Douze années consacrées au secteur financier au sein de grands groupes internationaux m’auront appris une chose  : l’univers des entreprises n’intègre que rarement une dimension culturelle alors même que nombre d’entre elles jouent un rôle de premier plan dans le soutien financier à l’art. C’est ce paradoxe qui m’a conduit à créer So101, société spécialisée dans le conseil et l’événementiel artistique à destination des entreprises. Nous développons des actions pérennes autour de l’art contemporain destinées à valoriser leur marque, séduire leurs clients et dynamiser leurs équipes. Notre rôle consiste à créer les conditions favorables pour une rencontre à forte valeur ajoutée entre l’entreprise et la sphère culturelle.

M. D. – J’ai grandi dans un autre univers artistique, celui de la musique. Dix années de conservatoire à raison de quatre fois par semaine, ça forme une sensibilité et un intérêt certain pour le monde de la création. C’était une démarche réfléchie, volontaire et sincère. Après six années de conseil en management, j’ai ouvert en 2008 ma galerie d’art. J’y ai découvert ce marché sidérant, mais passionnant.

Etes-vous collectionneur  ? Si oui, votre collection s’articule-t-elle autour de disciplines et/ou de thèmes précis ou bien de coups de cœur ?

M. D. – Certains diront que j’achète trop… Je pense que je regarde plus que je n’achète !

C. S. – Je suis un acheteur d’art régulier et enthousiaste, mais qui ne prétend en aucun cas au titre de «  collectionneur  », ce qui sous-entendrait que mes choix suivent une stratégie dûment réfléchie. Je dois bien avouer que ce n’est pas encore le cas.

Quel est le rôle principal de l’art dans une société comme la nôtre ?

M. D. – Faire voir le monde autrement, permettre de ressentir, de s’étonner… C’est déjà beaucoup. C’est un des rares espaces de liberté dans une société où tout est calibré et règlementé. Une question, qui se pose également pour la littérature, la musique ou la philosophie  : pourrait-on vivre sans ? Non.

C. S. – J’apprécie cette citation d’André Gide : «   Ce fut une dangereuse chose pour l’art de se séparer de la vie  ; ce fut une chose dangereuse pour l’art et pour la vie.  » Elle vient souligner l’importance du lien entre l’art et la cité, au cœur du champ démocratique. C’est à travers ce lien que l’art actuel peut jouer pleinement son rôle. Fort de ce lien, l’art contribue à l’épanouissement de la société civile, pèse sur les débats sociétaux en produisant idées et vision. Et évite tant l’hermétisme d’un art trop conceptuel que les raccourcis de l’art spectacle.

Quelle fonction peut-il avoir, selon vous, à l’échelle d’une entreprise  ?

C. S. – L’art agit comme un révélateur de ce que les entreprises portent de meilleur en elles et permet de s’inscrire dans une démarche de «  vivre ensemble  » au-delà de «  travailler ensemble  ». Il s’avère très efficace pour créer des moments fédérateurs au cœur de ces organisations où la créativité a toute sa place. A titre d’exemple : lors de la première édition d’Art O’Clock, nous avons proposé à l’entreprise AOS Studley d’ouvrir ses portes à l’art contemporain. Un partenariat global a été conclu et de nombreux rendez-vous répartis sur une année en ont découlé : cycle de causeries d’art réunissant dirigeants, salariés, clients, sur des thématiques liées à l’activité et aux savoir-faire du groupe ; événementiel interne, externe et médiation privée pendant la foire ; visites de galeries ; et conseil à l’acquisition d’œuvres d’art. L’impact de cette année de partenariat autour de l’art contemporain a été considérable et a permis à AOS Studley de rayonner sur une thématique culturelle fédératrice auprès de ses collaborateurs et principaux clients. Ce partenariat réussi est d’ailleurs renouvelé en 2013.

M. D. – Certaines entreprises ne devraient pas rester enfermées dans leur rationalité. L’art est une fenêtre ouverte vers l’extérieur, un moyen de dialogue avec la société civile dont font partie leurs salariés et clients. Chaque jour, des artistes construisent le patrimoine commun de demain, les entreprises se doivent d’y prendre part chacune à leur manière, même avec très peu d’engagement financier. L’art est aussi un moyen de se poser la question du «  sens  », sans attente de bénéfices purement financiers en retour. Nous le voyons dans nos relations de partenariat avec les entreprises, où les enjeux dépassent souvent les considérations de marketing et de communication. Ce sujet doit s’intégrer dans une réflexion globale prenant en compte les valeurs de l’entreprise. L’émulation ainsi créée dépasse souvent les attentes initiales. Dans le cas particulier des entreprises s’étant dotées d’une fondation, le sens donné aux actions de mécénat est tout aussi crucial. L’intérêt général ou encore la responsabilité sociétale prennent alors une toute autre dimension qui implique une interaction «  hors les murs  » avec la société. Art O’Clock propose un cadre événementiel idéal pour cette interaction.

Comment créez-vous cette rencontre entre l’art et l’entreprise ?

C. S. – Il est important d’identifier le plus en amont possible les enjeux et les attentes liés à cette rencontre. S’agit-il d’un événementiel interne à l’entreprise et, si oui, à quelle échelle, ou d’une action externe de mise en valeur de la marque ou de rencontre avec les clients ou prospects ? Si la direction générale de l’entreprise est toujours intimement impliquée dans les décisions concernant nos actions, nos interlocuteurs opérationnels sont fréquemment les directions de la communication et/ou du marketing. La clé de voûte de notre événementiel passe par l’organisation de causeries d’art, conçues sur-mesure en prenant en compte les besoins de notre client. Ces causeries,  fondées sur le principe de plaisir, sont la base du partage de la connaissance et le terreau nécessaire à des actions participatives et créatives. Nos causeurs, au-delà d’être des historiens de l’art avertis, doivent aussi être d’excellents communicants, capables de s’adresser à tout type de public. Autour de ces causeries, nous prenons en charge l’intégralité de la chaîne événementielle, adaptée à un contexte corporate, ponctuellement ou sur une action de long terme : organisation de soirées, exposition dans les murs, visites hors les murs, conseil à l’acquisition d’œuvres, à la structuration et la mise en valeur de collections d’art. Nous allons même jusqu’à proposer un service éditorial.

Quelle définition donneriez-vous à Art O’Clock  ? Quelles sont ses spécificités  ?

C. S. – Art O’Clock est le grand rendez-vous de l’art contemporain à Paris La Défense. Notre événement est résolument orienté vers le monde économique et ses principaux acteurs, entreprises, cadres dirigeants, salariés, fondations, établissements publics. En ce sens, nous ne sommes pas concurrents directs des foires d’art parisiennes traditionnelles mais je dirais plutôt complémentaires. Nous créons un moment de rencontre unique entre le marché de l’art et la sphère économique au sens large. Aucun événement de ce type n’existait jusqu’alors.

M. D. – Art O’Clock est bien plus qu’une simple foire à destination du grand public puisqu’elle intègre une plateforme de rencontre où les entreprises et les institutions jouent un rôle central. On pourrait la définir comme étant l’événement qui relie le marché de l’art au monde des entreprises. C’est une exceptionnelle tribune ouverte pour nos exposants et pour nos partenaires : un lieu de ventes, de discussions, de réflexion, de communication interne et externe autour de l’art contemporain.

Cyril Schlesser et Matthieu Dubuc, courtesy Art O'Clock
De gauche à droite :@Cyril Schlesser et Matthieu Dubuc
Comment est née l’idée d’implanter une nouvelle foire d’art contemporain à La Défense  ?

C. S. – Nous recherchions les conditions de rencontre idéales entre l’art et l’entreprise. La Défense, premier quartier d’affaires européen et véritable épicentre du Grand Paris, mêle effervescence humaine et professionnelle, et est très propice à l’implantation durable d’une foire d’art contemporain. Notre partenaire Viparis nous a offert l’opportunité d’investir le Cnit, bâtiment emblématique et centre névralgique de La Défense, récemment rénové. Il offre toutes les conditions d’accueil et d’accessibilité pour un événementiel très qualitatif. Son architecture se prête d’ailleurs à merveille à l’exposition d’œuvres monumentales comme nous l’avons fait avec la Tour de Matthieu Exposito lors de l’édition 2012.

M. D. – C’est un endroit que nous connaissons tous les deux très bien pour y avoir longtemps travaillé. L’idée est venue de Cyril, mais cela s’est imposé comme une évidence car nous voulions créer La Foire d’art contemporain du Grand Paris. Pour fixer les idées, citons quelques chiffres. La Défense, c’est 1 500 entreprises et 150 000 salariés, dont 90 000 cadres  ; Le Cnit compte 350 000 visiteurs hebdomadaires  ; Le centre commercial Les 4 Temps annonce, quant à lui, 800 000 visiteurs hebdomadaires, dont 40 % de CSP+ (catégories socio-professionnelles favorisées). Quelle autre foire en Europe dispose d’un tel potentiel géographique ?

Pourquoi vous être associés pour un tel projet ?

M. D. – Nous avons des savoir-faire et des repères en commun et nous nous sommes aperçus que nos anticipations sur le marché de l’art présentaient de nombreuses similitudes. Nous nous intéressons en particulier à la place que jouent l’art et la culture dans l’économie, phénomène que certains qualifient «  d’économie mauve  ». Nous connaissons bien le monde des grandes entreprises, comprenons leurs métiers, leurs principaux enjeux, et sommes capables de leur soumettre des projets que nous défendons auprès des comités de direction.

C. S. – Matthieu et moi-même avons en commun un parcours étonnamment similaire : une longue expérience de conseil et de gestion de projets au sein de grands groupes internationaux et une passion pour l’art nous ayant conduits à bâtir parallèlement une activité de conseil en art contemporain pour les entreprises. Nous nous sommes rencontrés en 2012 et l’idée d’une association a tout de suite fait sens, tant pour le développement de nos activités de conseil que pour la croissance d’Art O’Clock.

Quel bilan et/ou leçons avez-vous tiré de la première édition d’Art O’Clock ?

C. S. – Cette première édition a permis de poser les bases de notre positionnement et de nous assurer que la dynamique était bonne, notamment auprès des entreprises. Art O’Clock a d’ailleurs reçu en 2012 un Heavent Award, remis par Heavent et Viparis, qui constitue une belle reconnaissance de la part de la sphère professionnelle événementielle. Nous avons accueilli 8 000 visiteurs pour une trentaine d’exposants. Plus de 2 000 personnes ont participé à la soirée de vernissage, dont les dirigeants et VIP de nos partenaires tels que CSC, Unibail, AOS Studley, Ernst&Young, EMLV… La sélection artistique a été appréciée, en particulier le carré japonais constitué de quatre galeries de Tokyo et placé sous le commissariat du directeur de Coexist Gallery, Kohei Matsushita. Cette relation pérenne, développée avec nos partenaires japonais, est d’ailleurs l’une de mes grandes satisfactions.

Quelles sont les ambitions de la deuxième édition  ?

M. D. – Marquer notre empreinte, tout en assumant notre jeune statut. Sur le plan de la programmation artistique, nous voulons donner un nouveau souffle en nous tournant en particulier vers des galeries pointues qui, pour certaines, soutiennent des artistes encore peu médiatisés. Sur le plan de l’événementiel, nous voulons démontrer qu’il est possible de réunir des acteurs intéressés par l’art contemporain en dehors de ce marché, ou plutôt des acteurs qui ont besoin de ce marché, sans que cela ne soit une finalité.

C. S. – Nous doublons cette année notre surface d’exposition. Cela va nous permettre d’accueillir plus de galeries, mais surtout de dédier un vaste espace à l’événementiel et aux entreprises. Nous espérons environ 15 000 visiteurs sur quatre jours. Nous portons bien entendu une exigence particulière sur la sélection artistique, qui comprendra environ 40 galeries, sélection que nous révèlerons en juin prochain. Mais nous pouvons d’ores et déjà annoncer la participation d’Uprising – après leur intervention sous forme de tables rondes à la Fiac l’année dernière – qui mettra en avant une programmation inédite d’artistes contemporains des Caraïbes (notamment Cuba et Haïti).

Yannig Willmann
Photographie numérique@de Yannig Willmann
Quels seront les temps forts de l’édition 2013  ?

C. S. – Outre les temps forts classiques tels que la «  preview  » et le vernissage, nous organisons cette année une grande soirée Radio Nova avec un direct durant la foire, ainsi qu’une rencontre regroupant les principales fondations d’entreprise soutenant l’art contemporain, la Fondation de France et de nombreux professionnels du marché de l’art afin d’échanger et de débattre autour de l’expérience réussie des Nouveaux commanditaires, en présence de leur initiateur François Hers. Nos principaux partenaires auront chacun des temps forts durant la foire, notamment dans le cadre d’une médiation privée et de conseil personnalisé pour l’acquisition d’œuvres d’art.

Visez-vous un public précis – d’amateurs et de collectionneurs – ou bien le plus large possible  ?

M. D. – Nous mettons en place ce qu’il faut pour que les conditions de réussite commerciale soient optimales pour les galeries. Comme dans toutes les foires, il y aura des curieux, des connaisseurs, des amateurs, des collectionneurs… Nous entendons attirer de plus en plus d’acheteurs issus du grand public. Pour ce qui est des entreprises, les délais d’acquisition sont plus longs que la seule durée de la foire. La réussite dépend en partie de la capacité des galeries à engager des discussions et à tisser des liens durables avec cette catégorie d’acheteurs. Nous sommes là pour les assister sur ce point essentiel.

C. S. – De notre positionnement stratégique et géographique découle une grande partie de notre public  : cadres et dirigeants d’entreprise sont majoritaires parmi nos invités et visiteurs. Mais nous visons bien entendu un public à la fois plus large et plus pointu, mobilisé par un plan de communication qui intègre des partenariats média.

Vingt-cinq galeries sélectionnées lors d’Art O’Clock 2012, une quarantaine annoncées pour l’édition 2013. La foire a-t-elle pour vocation à s’agrandir encore  ?

M. D. – Nous ne sommes pas dans une course au nombre d’exposants, car nous n’avons pas la pression d’actionnaires qui nous imposent de la rentabilité. Nous voulons faire grandir la foire harmonieusement, en respectant des principes de choix artistiques et d’évènementiel qui servent à la fois les entreprises partenaires et les galeries.

C. S. – Matthieu a bien fait d’insister sur l’absence de course à la taille pour Art O’Clock. Ceci dit, le potentiel est important au sein du Cnit qui propose un espace adjacent de plus de 10 000 m2 et sur le parvis de la Grande Arche lui-même, très séduisant bien entendu pour sa visibilité… Le terrain de jeu est donc extensible, si cette croissance a du sens pour nos exposants et nos partenaires.

Avez-vous des projets d’extension vers l’international  ? La création d’une Art O’Clock Bruxelles ou Londres, par exemple ?

M. D. – C’est une option possible, mais comme nous ne sommes pas animés par la volonté de «  vendre des mètres carrés  », ce choix ne s’impose pas pour le moment. Avec les entreprises, les process de décision sont longs à l’échelle de la durée d’une foire. Nous souhaitons d’abord servir au mieux les galeries qui nous accompagnent pendant et après l’événement. Dans un futur proche, nous nous concentrerons sur un développement vertical avec un élargissement des services aux entreprises en partenariat avec des galeries. Mais nous avons beaucoup de projets très ambitieux que nous mettrons en place progressivement, en collaboration avec des acteurs majeurs du quartier de La Défense.

C. S. – Dans l’immédiat, notre visibilité à La Défense va croître grâce à des partenariats avec de grands groupes et avec Defacto, dans le cadre d’une médiation autour des œuvres monumentales de La Défense. Pour le moyen terme, nous réfléchissons. Le territoire a quelques équivalents en Europe et dans le monde  : Canary Wharf à Londres, le quartier européen à Bruxelles, la City de Francfort… Comme pour notre équipe à La Défense, il convient d’avoir une connaissance intime de ces territoires riches, mais complexes, pour pouvoir les appréhender et en faire ressortir le meilleur. Nous avons donc engagé des discussions avec des équipes en Belgique et en Allemagne qui partagent les mêmes gènes professionnels que nous.

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