Roger Cosme Estève – Le nomade des jungles et des labyrinthes

Roger Cosme Estève

Roger Cosme Estève donne à voir pas moins de 74 œuvres à la Casa Carrère à Bages. Dessins d’étude, de désœuvrement, ou de plaisir. Généralement thématiques  : il aime l’animal, l’insecte, mais d’une passion plus fantasmatique qu’entomologique. Sortes de petits poèmes graphiques sur papier, présentés en polyptiques d’éléments superposés. L’essentiel de l’exposition est fait d’un nombre conséquent de tableaux. Regroupés et différenciés par étage aussi bien par la prégnance thématique, le traitement plastique que les périodes de production, ils permettent de se familiariser avec un parcours fécond et rigoureux d’une quinzaine d’années, échantillon d’un bien plus long cours.   

Les œuvres sont comme des conservatoires de fragments de rêves, de souvenirs, d’audaces et de déchirures, d’insouciances planantes et d’énervements cassants. Des tableaux atmosphères. Avec quelque chose de végétal, de minéral, d’aquatique. Comme Soulages, mais sans forcer outrancièrement une parenté, il porte «  une attention passionnée aux qualités propres à la peinture  » plutôt qu’aux images… Les fouillis, les frondaisons, les jungles – selon ses propres mots – l’intéressent par leur jeu d’ombres et de clartés, la distribution de masses et de claies, par un jeu d’écriture/peinture. La structuration ou organisation visuelle se fait, le plus habituellement, par étagement et juxtaposition horizontale de plans savamment travaillés. Estève aime les textures et adore ce qui se révèle, à l’instar du poète soufi Rûmi pour qui «  Derrière le voile existe tant de beauté…  »

Roger Cosme Estève
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D’œuvre en œuvre, Estève, effeuille, pourrait-on dire, son moi. Il se dépouille et, en même temps il étoffe sa personnalité. Le résultat est un territoire/tableau, c’est-à-dire ce qui reste quand tout artiste a balancé par-dessus bord, non pas ses pinceaux ou les matériaux traditionnels de l’art pictural, mais tout ce qui pourrait l’assigner à une identité insulaire. La maturité est là. Bien affirmée dans une personnalité  : avec ce qui l’accompagne de maîtrise technique, de singularité d’expression et, si l’on tient à user d’un vocable «  bôzart  » ancien, de style. Elégant, éblouissant – bien qu’il ne faille pas afficher Estève du côté du clinquant, du mirobolant, du «  technicolor  ». Il est acquis de longue date aux chromatismes anti-tempêtes des générations rugissantes de l’histoire de l’art. Ses tableaux sur toile, papier ou feutrine, nous attirent et nous gardent car ils sont porteurs d’étrangetés, de mystères, de «  labyrinthes  » (il n’y a pas le soupçon d’un titre où s’accrocher pour se rassurer), et aussi parce que l’on dirait des surfaces, des façades, des cuirs, des tissus envoûtants et caressants. Les tableaux de notre maître ne sont pas d’une fausse beauté, d’un confort plastique aguicheur. Oui, le beau existe. Il a en Roger Cosme Estève l’un de ses plus honnêtes et valables représentants.

Roger Cosme Estève est peintre. Ni avant-gardiste, ni repenti. Ni coureur de cimaise, ni coqueluche médiatique. Peintre mais point un peintre du motif, ou « documentariste  » friand d’exotisme, de pittoresque, de clichés de tour operator. Il bouge, va et vient, se pose et repart, s’attarde ou abrège, se recueille ou s’élance…  Ses yeux débusquent, et récoltent. Il interroge, et s’interroge  : le doute ne bloque pas, il éclaire. Ses mains composent, bâtissent et nourrissent des peintures qui nous forcent au respect et à l’admiration. On y croise – parfois – des éléments d’un bestiaire, d’une humanité, saisis à travers l’épaisseur et le mouvement du mythe, de la légende, du folklore, de l’ailleurs. 

L’atelier nomade d’Estève est là où il s’étonne et s’émeut. Là où il aime, a peur et s’abrite. Là où ses curiosités trouvent provision nécessaire à sa physique et à sa métaphysique. Pour cela il n’a jamais cessé sa course d’une rive océane à une autre, d’un pic pyrénéen à un sommet asiatique, d’une tombée de nuit new-yorkaise à une aurore de plage sud-marocaine. Sa course à travers les jungles.

Roger Cosme Estève
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