Lisa Oppenheim à New York – Archéologie d’une culture visuelle

Lisa Oppenheim, courtesy Tanya Bonakdar Gallery et Frac Champagne-Ardenne

Mue par une inlassable curiosité pour l’image, la manière dont elle est fabriquée comme son impact sur notre construction individuelle et sociale, l’Américaine Lisa Oppenheim mène depuis une dizaine d’années une recherche plastique où s’entremêlent la vidéo, la photographie – en tant que médium et sujet –, une réflexion sur le temps, l’histoire ou encore la sémiotique. La galerie new-yorkaise Tanya Bonakdar lui consacre à partir de demain une exposition personnelle rassemblant une série d’œuvres récentes. Elle s’intitule Gramma, d’après le terme grec signifiant « lettre » et dont la racine vient du verbe graphô, soit écrire, dessiner, inscrire. Portrait d’une artiste dont les œuvres aux formats et thématiques les plus variés sont, par le biais du va-et-vient incessant qu’elles opèrent entre passé et présent, résolument ancrées dans le questionnement universel de notre rapport au monde.

« Si j’essaie de susciter une réaction émotionnelle chez le regardeur, c’est parce qu’elle me semble être un préalable indispensable pour l’inciter à s’intéresser, dans un second temps, aux idées et à l’exploration sémiotique qui sous-tendent mon travail », expliquait Lisa Oppenheim en juin dernier, à l’occasion de l’inauguration de sa première exposition personnelle en France accueillie à Reims par le Frac Champagne-Ardenne. Qu’elles nous touchent – y participe l’évocation récurrente de figures universelles telles que la Lune ou le Soleil – ou nous intriguent – de par les matériaux les plus divers utilisés pour créer ses objets photographiques –, ses pièces contribuent toutes à un multiple questionnement de l’image, de son concept comme de sa production et de son usage. « On part souvent du principe qu’une image est porteuse de sens du fait du rapport étroit qu’elle entretient avec le monde et ce qu’elle représente. Mais tout ce qui participe à sa fabrication et à son appréhension est également à prendre en compte en regard de sa signification : la technologie employée, les produits chimiques utilisés, l’endroit où se situe le regardeur ou encore le cadre institutionnel qui l’accueille. »

Née en 1975 à New York, Lisa Oppenheim y a grandi avant de partir étudier sur les bancs de la Brown University, située au sud de Boston, dans l’Etat de Rhode Island. D’où elle sort diplômée en 1998 en « Modern Culture and Media, Art and Semiotics » – un cursus invitant à développer une pensée créative et critique à travers différents médiums tout en s’appuyant sur la sociologie culturelle et l’histoire de l’art. Elle y a notamment pour professeur Leslie Thornton, plasticienne américaine dont le travail vidéo aura sur elle une influence durable. En témoigne la poursuite de ses études, qui la voient se spécialiser en film et vidéo et obtenir, trois ans plus tard, un Master of Fine Arts auprès de la Milton Avery Graduate School of the Arts, située sur le campus du Bard College au nord de New York. Enfin de retour dans sa ville natale, elle suit durant deux ans l’Independent Study Program (ISP) proposé par le Whitney Museum, un triple cursus alliant création, commissariat et critique artistiques. Un itinéraire qui peu à peu façonne les fondements de sa démarche singulière, à la fois illustration et « lecture critique » de la manière dont les images nous parviennent et circulent dans nos vies quotidiennes. « Mon expérience dans le cinéma expérimental a nourri mon intérêt pour la notion de temps et s’est fait écho de mon goût pour l’histoire, celle de la technologie comme celle de l’art. C’est un tout qui a imprégné durablement ma façon de faire. » A ses yeux, vidéo, film et photographie participent du même champ exploratoire de la matière.

Lisa Oppenheim, courtesy Tanya Bonakdar Gallery et Frac Champagne-Ardenne

Résolument expérimentale, la pratique de Lisa Oppenheim s’appuie sur des recherches relatives à l’imagerie historique et à la sociologie de la photographie, en termes de concepts comme de techniques qu’elle n’a de cesse de relier entre eux. L’analogique dialogue avec le numérique, le photogramme avec des procédés de développement les plus sophistiqués, des images signées de grands noms de la photographie des XIXe et XXe siècles avec d’autres, anonymes, trouvées au fil de ses pérégrinations sur la Toile. Fruits d’un va-et-vient incessant entre histoire et actualité, passé et présent, techniques artisanales et haute technologie, ses œuvres sont comme autant de passerelles assurant la continuité comme la cohérence d’un questionnement prolifique des notions de représentation et de documentation.

« Observer le présent à travers le passé »

« En général, je travaille avec des images et des documents qui existent déjà : je crois beaucoup au pouvoir de la transformation en termes de création, ce qui m’intéresse étant de voir ce qui se passe dans une image, plutôt que de la prendre », précise-t-elle. Parmi ses matériaux « premiers » de prédilection figurent de nombreuses images d’archives, qu’elle s’approprie, déconstruit et réinterprète par le biais de différentes techniques historiques et contemporaines. « Les deux projets photographiques qui ont initié ma carrière, Damaged (Abîmé, 2003-2006) et Killed Negatives, After Walker Evans (Négatifs morts, d’après Walker Evans, 2007-2009) sont tirés d’images accessibles à la Librairie du Congrès des Etats-Unis, explique-t-elle notamment dans l’ouvrage publié à l’occasion de son exposition rémoise – édité en collaboration avec la Kunstverein de Graz, en Autriche, et celle de Hambourg, en Allemagne, hôtes de l’artiste en 2014. En prenant comme base la condition physique du substrat photographique (négatifs sur verre ou pellicule), je choisis soit d’omettre les preuves de l’histoire matérielle du médium, soit de combler les absences grâce aux signes de cette histoire. » Pour Damaged, Lisa Oppenheim a utilisé des images détériorées par le temps et provenant des archives du Chicago Daily News pour effectuer des tirages centrés sur leurs parties abîmées et cependant associés à leurs légendes d’origine. « Je m’intéressais à la faculté qu’a la photographie de servir d’indicateur du moment de la prise, mais aussi à la façon dont la capacité représentationnelle d’une photo peut varier avec le temps. » Dans le cas de la série Killed Negatives, After Walker Evans, elle a travaillé sur des images réalisées dans les campagnes américaines par le photographe* pour le compte de la FSA (Farm Security Administration) durant la Grande Dépression. A l’époque, « les techniciens de la FSA poinçonnaient les négatifs qu’ils estimaient inaptes au tirage et ceux-ci étaient ensuite catalogués comme “morts” dans les archives ». L’artiste entreprend pour sa part de prendre des photographies – dont les couleurs tranchent avec le noir et blanc des documents originaux – susceptibles de « combler » le trou laissé par le poinçon, lequel « devient un espace génératif, un œilleton qui permet d’observer le présent à travers le passé ».* Walker Evans est né en 1903 et mort en 1975.

Lisa Oppenheim

Lisa Oppenheim

Au fil de ses recherches, Lisa Oppenheim se saisit d’un sujet puis d’un autre, sans autre priorité que d’assouvir sa curiosité du moment pour une thématique donnée, mais avec toujours cette volonté de travailler la matière par le biais de détournements successifs, physiques et intellectuels. « Prenons l’exemple du bois : c’est avant tout un matériau qui a un lien évident avec l’histoire de l’industrie, mais aussi avec la photographie, puisqu’il est l’élément de base de la fabrication du papier. » Une réflexion qu’illustre par exemple Landscape Portraits (Some North American Trees), un ensemble de photogrammes réalisés en 2014 et pour lesquels l’artiste a utilisé de très fines lamelles de bois de différentes essences en guise de négatifs – le tissu ou la dentelle ont fait l’objet du même type d’expérimentation – afin de laisser une véritable empreinte du bois sur le papier. Le matériau à la fois sujet et médium est une des approches récurrentes de Lisa Oppenheim. Plusieurs séries la voient procéder de la même façon avec la Lune, dont celle des Lunagrams (2010) pour laquelle l’artiste a emprunté aux archives de la New York University des négatifs en verre d’un des pionniers de la photographie, John William Draper (1811-1882), datant de 1851 et faisant partie des premières photographies jamais faites du satellite naturel de la Terre. La plasticienne en tire de nouveaux négatifs grand format qu’elle pose sur du papier photographique avant de les exposer à la lumière de la Lune – tout en veillant à faire coïncider le temps d’exposition de chaque négatif avec la phase lunaire qu’il représente : un processus qui donne naissance à une série d’images des plus poétiques puisque révélant la Lune telle qu’il y a un siècle et demi par la magie de son propre rayonnement lumineux, « comme si l’on rendait vie à ce qui, sinon, resterait enfoui sous une couche de poussière au fond d’une bibliothèque ou d’archives. Comme si l’on illuminait le passé de la lumière du présent. »

Appropriations et détournements

Si elle s’est toujours particulièrement intéressée à l’histoire de la photographie et à ses acteurs, Lisa Oppenheim n’en reste pas moins témoin, parfois attristé, de son époque. Dans la lignée d’un ensemble de travaux – photographies et installation vidéo – intitulés Smoke, dans le cadre duquel elle reprend des images d’archives et/ou prélevées sur Internet liées à la thématique du feu – évoquant par exemple les bombardements de Londres durant la Seconde Guerre mondiale, une éruption volcanique ou une catastrophe industrielle – pour en tirer des négatifs numériques exposés ensuite à la lumière d’une flamme, elle présentait à Reims un diptyque intitulé A Sequence in which a protestor throws back a smoke bomb while clashing with police in Ferguson, Missouri 2014/2015 (Séquence dans laquelle un manifestant renvoie une bombe fumigène lors des heurts avec la police à Ferguson, Missouri 2014-2015). Sur les deux tirages grand format, une silhouette se laisse deviner, protagoniste anonyme des violentes manifestations ayant suivi la mort d’un jeune homme noir, Michael Brown, abattu le 9 août 2014 à Ferguson par le policier Darren Wilson. « Faire œuvre à partir de cette image – trouvée en faisant des recherches sur la Toile – est pour moi une façon de lutter contre l’oubli. » Tout en questionnant le concept même de documentation.

A la faveur d’appropriations, (dé)constructions et détournements successifs, Lisa Oppenheim interroge inlassablement « la manière dont les choses sont faites et ses conséquences sur leur signification ». Elle nourrit ainsi un large travail de mémoire à tiroirs, où le collectif croise des cheminements individuels, qui offre à l’image un renouvellement formel et contextuel source d’un langage fécond et plein de promesses.

Retrouvez cet article dans notre e-magazine Au-delà de l’image, dédié à l’examen d’une pratique élargie de la photographie. A télécharger librement sur l’App Store et Google Play.

GALERIE

Contact
Crédits photos