Cattelan à New York – Maurizio, t’en va pas !

Imprévisible et volontiers provocateur, il est l’un des enfants terribles de l’art contemporain. Autodidacte, l’Italien Maurizio Cattelan s’est entouré, en quelque vingt ans de carrière, d’autant d’admirateurs que de détracteurs et est devenu l’un des artistes les plus cotés du marché de l’art. Le musée Guggenheim de New York lui consacre actuellement une exposition qui renouvelle le genre de la rétrospective : près de 130 œuvres, réalisées entre 1989 et 2010, ont ainsi été réunies sous la forme inédite d’une gigantesque installation.

Un cheval empaillé suspendu au plafond (Novocento, 1997), Hitler absorbé dans une prière (Him, 2001), le clone de l’artiste accroché par le revers du col à un portemanteau (La Rivoluzione siamo noi, 2000) ou sortant le bout du nez d’un trou creusé dans le sol de la pièce d’exposition (Untitled, 2001), l’impact visuel des œuvres hyperréalistes de Maurizio Cattelan est à chaque fois d’une implacable puissance. Fruits de la technicité inhérente aux mannequins et aux animaux naturalisés qu’il utilise, les images sont à la fois simples – la mise en scène toujours minimale – et spectaculaires, drôles et inquiétantes ; l’idée ou le message qu’elles illustrent sont pour leur part souvent plus complexes qu’il n’y paraît. Ses pièces, il les élabore toujours à partir d’une image – et non d’un sens – soumise à une réflexion menée avec son entourage. Cette notion d’échange – et, par extension, d’implication du public – est primordiale à ses yeux. Chaque pièce porte en elle plusieurs enjeux de lecture, des significations multiples qui sont autant de moyens de maintenir son enthousiasme créateur à flot et de déstabiliser le public. «  Je suis beaucoup plus sérieux que ma réputation ne le laisse penser. » Car si l’artiste italien use des ressorts de la bouffonnerie et endosse volontiers les habits du fou du roi, c’est parce qu’ils permettent une plus grande liberté d’expression, lui offrent une façon détournée de dire la vérité, tout en évitant d’être châtié pour ses révélations. Maurizio Cattelan s’attache à dénoncer toute forme d’idéologie, qu’elle soit politique ou religieuse, et questionne sans détour notre rapport à la mort, à ses tabous. Au risque de choquer et d’agacer ; en témoignent les innombrables anecdotes dont fourmille son parcours.

L’autorité fuie et défiée

L’artiste ne parle que rarement de son enfance, tant nombre de souvenirs sont douloureux ou en tout cas dépourvus, semble-t-il, d’innocence et de bonheur. Né en 1960 à Padoue, dans le nord de l’Italie, il grandit au rythme des absences de son père, chauffeur routier, et des remontrances de sa mère comme de ses professeurs. Pour fuir cet environnement familial et scolaire délétère, il enchaîne, dès l’âge de 17 ans, les petits boulots, travaillant notamment dans un hôpital et dans une morgue. Quatre ans plus tard, lassé d’un quotidien qu’il estime médiocre et insignifiant, il lâche tout pour se lancer dans la fabrication de mobilier en bois. Ses travaux sont remarqués, commencent à se vendre, lui entrouvrant les portes d’une nouvelle vie. Il parvient à approcher Ettore Sottsass, grand nom du design italien, qui lui donne un coup de pouce décisif. La tentation outre-Atlantique est forte. C’est là-bas, pense-t-il, qu’il saura s’il vaut «  vraiment quelque chose  ». Il part pour New York au début des années 1990 ; le pari se révèle gagnant, la ville l’adopte. Depuis, il partage son temps entre les Etats-Unis et l’Italie, où il s’est établi à Milan.

Un pied de nez en forme de doigt d’honneur

Maurizio Cattelan, photo Pierpaolo Ferrari
Maurizio Cattelan
Installée depuis septembre 2010 devant la Bourse de Milan, sur la Piazza degli Affari, L.O.V.E. représente une main dressée vers le ciel, taillée dans le marbre et dont tous les doigts semblent avoir été détruits sauf le majeur : une œuvre en forme de doigt d’honneur, donc, que Maurizio Cattelan dit avoir conçue pour dénoncer toute forme d’idéologie. Mais dans le contexte de crise économique qui prévaut depuis quelque temps, le geste a tout d’un véritable pied de nez aux institutions financières et au système libéral. Présentée à l’occasion d’une exposition de l’artiste au Palazzo Reale voisin, la sculpture de 11 mètres de haut devait être retirée à l’issue de l’événement, soit fin octobre 2010. Le plasticien italien a entretemps proposé à la ville de lui offrir la pièce à la condition que celle-ci reste en place. Le débat et la polémique ont fait rage pendant un an. Après moult consultations publiques, Milan a décidé, fin septembre 2011, de s’octroyer quelques mois de réflexion supplémentaires. L.O.V.E. devrait donc rester en place au moins jusqu’à l’été.
Maurizio Cattelan, photo Paolo Pellion di Persano courtesy musée Guggenheim de New York
Novecento, cheval empaillé, selle en cuir, corde, poulie, Maurizio Cattelan, 1997
De ses jeunes années, Maurizio Cattelan garde une profonde méfiance vis à vis de l’autorité qui le conduit, dès qu’il le peut, à s’inscrire à contre-courant. On le dit anxieux et timide, mais aussi facétieux et moqueur. De cette contradiction jaillissent ses premières œuvres à la fin des années 1980. Il les décrit comme «  relatives à l’impossibilité qu’il ressent de faire quelque chose… se rapportant aux thèmes de l’insécurité, de l’échec  ». Celui de l’absence également. En 1989, sa toute première exposition, à Bologne, se résume à un écriteau accroché à la porte de la galerie et portant la mention : «  Je reviens bientôt  » (Torno Subito). Trois ans plus tard, il «  s’évade  » d’une manifestation collective en proposant Una domenica a Rivara (1992), une corde de fortune constituée de draps de lit noués entre eux et accrochée au rebord d’une fenêtre du centre d’art Castello di Rivara, près de Turin.

Sa première exposition personnelle à New York, en 1994, s’inscrit dans la même veine ubuesque avec la présentation, lors du vernissage, d’un âne vivant remplacé le lendemain par un chapelet de saucisses (Warning ! Enter at your own risk, do not touch, do not feed, no smoking, no photographs, no dogs). Il explique à l’époque avoir choisi l’animal pour ses traits de caractère communément reconnus et en avoir fait une métaphore de lui-même. «  J’ai longtemps eu du mal à me considérer comme un artiste, confie-t-il au magazine américain Interview en juin 2010. Cela m’est encore parfois difficile et je pense ne pas être le seul à penser cela de moi !  » De fait, peu de ses œuvres échappent à la polémique. Beaucoup dérangent, mêlant avec brio une beauté saisissante à une certaine forme de morbidité, voire de violence. Presque immanquablement, le spectateur se retrouve projeté dans la scène qui se joue sous ses yeux, qu’elle soit animalière ou humaine.

Une installation pour rétrospective

Maurizio Cattelan : All est le titre de l’exposition que lui consacre actuellement le musée Guggenheim de New York. Le souhait de l’institution était de proposer au public la première rétrospective dédiée au travail de l’artiste. Près de 130 œuvres, réalisée depuis 1989, ont été réunies pour l’occasion. Mais au lieu d’être disposées selon un ordre chronologique ou thématique, elles ont été rassemblées en une gigantesque installation occupant tout l’espace de la célèbre rotonde. Plusieurs années de réflexion et de véritables prouesses techniques ont été nécessaires pour mener à bien le projet. Récemment, Maurizio Cattelan a annoncé son intention de se retirer du monde de l’art à l’issue de la manifestation new-yorkaise. Il envisagerait notamment de ne plus se consacrer qu’à Toilet Paper, magazine d’artistes semestriel – créé en 2010 avec la complicité du photographe Pierpaolo Ferrari – à travers lequel il se joue, encore et toujours, de nos codes de représentation contemporains, puisant pêle-mêle dans l’iconographie de la publicité, de la mode ou du cinéma. Nouveau coup de bluff ou aspiration sincère. Gageons quoiqu’il en soit que nous n’avons pas fini d’entendre parler de lui. Après tout, «  les œuvres restent une fois que l’on n’est plus là  ».

Maurizio Cattelan, photo Zeno Zotti
L.O.V.E., marbre de Carrare, Maurizio Cattelan, 2010

Une application numérique dédiée

L’exposition Maurizio Cattelan : All fait l’objet, pour la première fois dans l’histoire du Guggenheim, d’une application dédiée pour tablette numérique et smartphone. Une manière singulière et inédite de visiter virtuellement l’institution new-yorkaise comme d’accéder à toute une documentation visuelle et sonore sur le travail de l’artiste. Plus d’informations.

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