Salon SLPJ à Montreuil – Sur les traces d’Alice

Anthony Browne, photo Orevo

« Pour de vrai, pour de faux », tel est le thème du 31e Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis qui met en lumière, depuis ce mercredi 2 décembre, les multiples relations qui se jouent entre fiction et réalité, mondes imaginaires et virtuels, dans la littérature illustrée. Outre ses 450 exposants, ses forums, ses scènes graphiques ou transmédias, son marché numérique (le Mïce), ses Pépites (les prix décernés aux meilleurs albums) et sa vente à la criée, le salon consacre cette année quelque 300 m2 situés en sous-sol aux travaux de cinq artistes – les Français Gilles Bachelet, Rébecca Dautremer et Benjamin Lacombe, le Britannique Anthony Browne et l’Italienne Chiara Carrer – qui, dans les traces de Lewis Carroll et de l’illustrateur John Tenniel, ont publié d’autres interprétations visuelles des mythiques Aventures d’Alice au pays des merveilles. Une application de réalité virtuelle vient compléter la proposition de l’exposition intitulée Wonderland, la logique du rêve, pour une traversée du miroir inédite à expérimenter jusqu’au lundi 7 décembre  !

Les suspensions fragiles de Chiara Carrer

Alice a 150 ans, mais son histoire est intemporelle, c’est une œuvre classique, un conte qui nous rassemble. «  Je l’ai vécu comme un voyage introspectif, à commencer par une immersion totale dans un univers de l’étrange, avec ses jeux de mots, ses double sens, où chaque phrase est une découverte, un voyage dans lequel je me suis laissée transporter intensément, confie Chiara Carrer, qui a publié Alice racontée aux petits enfants aux éditions La Joie de Lire en 2006, mais crée depuis bien plus longtemps des installations autour de l’identité du personnage. Dans un labyrinthe de tôle ondulée auxquelles sont accrochées les planches originales des artistes, le parcours de l’exposition nous fait pénétrer dans l’univers de chacun d’eux par la vision d’un lapin qui s’enfuit. Ici, à travers les trous de la paroi, on peut apercevoir toute une mise en scène d’objets suspendus  : «  Il s’agit de ce que moi je voulais dire à partir de la pensée d’Alice, explique l’artiste italienne. Tout est prétexte pour creuser d’inquiétantes questions cruciales  : qui sommes-nous  ? D’où venons-nous  ? Où allons-nous  ?  » Née à Venise en 1958, diplômée de l’Académie des beaux-arts de Rome et des Arts décoratifs de San Giacomo, Chiara Carrer a publié plus d’une centaine de livres. Pour cette proposition, elle choisit le dessin noir et blanc, comme s’il s’agissait d’une ébauche, à laquelle elle ajoute des techniques mixtes de gravure, de collage sur papier et de tracé au crayon pour évoquer les questionnements d’Alice  : «  Il n’y a pas de vérité, sinon celle à laquelle Alice choisit de croire  : tout la met face au choix entre le vrai et le faux, l’absurde et le commun, le bien et le mal, la normalité et la folie.  » Onirique, déroutante, excentrique, insaisissable par ses jeux de mots dont le sens nous échappe encore parfois, Les Aventures d’Alice au pays des merveilles est un songe dont la logique malmenée fascine les artistes et penseurs depuis des générations  : parmi eux citons, pêle-mêle, Aragon, Breton, Max Ernst, Deleuze, Pierre Alechinsky, Tim Burton ou encore les frères Wachowski.

Chiara Carrer, photo Orevo
Installation signée Chiara Carrer

L’esthétique néogothique de Benjamin Lacombe

Benjamin Lacombe en mourait d’envie depuis plus de vingt ans. Son ouvrage paru chez Soleil éditions en novembre 2015, le plus récent, témoigne d’un désir devenu réalité. «  Il y a des œuvres que l’on rencontre au cours d’une vie et qui nous parlent comme aucune autre, qui forment l’artiste que vous devenez par la suite. Alice et son univers ambigu, construit tout en double sens, entre le sucré et l’acidulé, c’est précisément ce que j’espère explorer dans mon travail  », dit-il.Sa première «  planche  » mesure 1,70 m de haut  : elle représente une Alice à la fois sexy et triste au visage diaphane  ; assise dans un fauteuil victorien, au crépuscule d’un goûter trop exubérant, elle est entourée de petits lapins aux yeux injectés de sang. L’image, une fois réduite, donne un sentiment de vertige propre au monde dans lequel vacille son héroïne. Benjamin Lacombe peint à la gouache et à l’huile, il utilise aussi le fusain, l’encre de Chine et le posca sur papier. Certains de ses dessins beaucoup plus sobres, mais radicalement inquiétants, n’utilisent que le fusain souligné d’un détail de couleur rouge. S’ils traduisent ici à merveille toute l’ambiguïté du texte de Lewis Carroll, ils sont aussi sa marque de fabrique  : une démoniaque ambivalence entre séduction et cruauté dans un pur style néogothique  ! Diplômé de l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs, l’artiste a publié son premier livre à l’âge de 19 ans, alors qu’il entrait tout juste à l’école. Plus d’une vingtaine d’albums sont parus depuis. «  Pour créer mon Alice, je me suis nourri ?à la fois du modèle que Lewis Carroll avait fourni à John Tenniel – des photos de la diaphane Beatrice Henley –, et de l’univers singulier et sulfureux des photos d’enfants qu’il a prises toute sa vie  », précise-t-il. 

Rébecca Dautremer à la limite du cauchemar

«  J’avoue que c’est la lecture de la biographie de l’auteur, et en particulier son travail de photographe qui m’a décidée, explique Rébecca Dautremer qui dit ne jamais avoir été à l’aise avec le texte d’Alice. Ce monde, qui me paraît bancal et un peu nauséeux, propose de toute façon une matière très riche pour un illustrateur.  » Née en 1971, Rébecca Dautremer étudie, elle aussi, le graphisme et le dessin à l’Ensad et publie son premier album (La chèvre aux loups) aux éditions Gautier-Languereau en 1996. Vingt livres illustrés ont suivi depuis, dont Alice au pays des merveilles, publié en 2010. Entre-temps, Rébecca Dautremer explore l’image sous toutes ses formes, de l’édition à l’animation, et dessine même des costumes pour les adaptations de ses albums en pièces de théâtre. «  J’ai été happée par cette balade dans l’époque victorienne, obscure, étouffante, tellement religieuse, dont on a la vision sépia et grillée des photos qui disparaissent. J’ai été intriguée par la mise en scène des portraits d’enfants costumés dans des décors de carton pâte  », explique-t-elle.Elle est l’une des rares artistes à s’inspirer du véritable portrait d’Alice Liddell – gamine aux courts cheveux bruns coupés au carré que Lewis Carroll avait prise en photo déguisée en mendiante –, et dit avoir été touchée par sa tristesse et son enfance envolée, perçues dans d’autres clichés pris plus tard. «  J’ai eu besoin pour commencer de recréer mentalement un univers cohérent pour l’histoire. Je me suis prise à rêver que j’allais découvrir un détail qui avait échappé au reste du monde, dit-elle. Par exemple, j’ai décrété une atmosphère globalement humide sur le pays des merveilles ce jour là  : il pleut dans le jardin, sur la simili tortue, sur le lézard. La maison de la duchesse est sur pilotis et la course au Caucus se déroule dans un marais. Cette météo défavorable correspondait à la menace qui plane, selon moi, sur ce songe à la limite du cauchemar.  »

Benjamin Lacombe, courtesy Soleil Productions
Alice au pays des merveilles (détail), Benjamin Lacombe, 2015
Rébecca Dautremer, photo Orevo courtesy éditions Gautier-Languereau
Alice au pays des merveilles, Rébecca Dautremer, 2010

Le surréalisme d’Anthony Browne

Diplômé en arts graphiques du Leeds College of Art après avoir étudié le dessin anatomique à l’Université médicale de Manchester, le Britannique Anthony Browne a publié son premier livre, Through the Magic Mirror, en 1976. A Montreuil, ce sont les planches réalisées pour sa version d’Alice au Pays des Merveilles, parue en 2003 aux éditions Kaléidoscope, que l’on peut découvrir dans le dédale consacré à son œuvre  : quelques clins d’œil à Magritte, mais aussi au surréalisme de Dalí. Ceci étant dit, l’illustrateur a un style bien à lui, caractérisé par la précision du trait comme ses aplats de couleur vives. «  Pour l’illustration du Chapelier fou, par exemple, au lieu de le peindre “fou” au sens farfelu, j’ai divisé son visage en deux, explique Anthony Browne. Une moitié était dotée d’un sourire amical, l’autre radicalement tournée vers le bas dans une apparente misère  : à première vue, pour la plupart de mes enfants lecteurs, cela semble juste un peu curieux, mais à un autre niveau je souhaitais suggérer la folie psychiatrique au sens littéral du terme.  »

Gilles Bachelet ou la question contemporaine

A double lecture, l’exposition Wonderland, la logique du rêve s’avère tout autant dédiée aux grandes personnes qu’aux enfants. Avec tout l’humour d’un dessin foisonnant de personnages aux actions délirantes, Gilles Bachelet prend la tangente et nous sert littéralement l’envers du décor  : comment, délaissée par son mari toujours pressé et peu au foyer, Madame Le Lapin Blanc s’en sort-elle avec sa ribambelle de lapereaux  ? Gilles Bachelet, la petite soixantaine, lui aussi ancien élève de l’Ensad – cette école est un véritable terrier  ! – publie Madame Le Lapin Blanc aux éditions Seuil Jeunesse en 2012. Si son inspiration prend source dans le mouvement féministe de l’Angleterre victorienne, c’est manifestement le regard contemporain d’un homme de notre siècle que porte le dessinateur sur l’histoire initiatique de Carroll. Ses dessins à l’encre de Chine et à l’aquarelle nous offrent ici un autre point de vue sur le parcours d’une femme… qui n’aurait jamais du revenir du centre de la terre  !

Ce samedi 5 décembre à 16 h, c’est pourtant bien là que les illustrateurs donnent rendez-vous au public  : au centre de la terre, c’est à dire en sous-sol, au cœur même de l’exposition pour une rencontre avec la romancière Véronique Ovaldé, dont la voix ponctue l’espace à travers des extraits sonores du voyage initiatique. Ou quand le merveilleux rime avec les subversions du langage et les images insensées qu’elles génèrent.

Gilles Bachelet, photo Orevo courtesy éditions Seuil Jeunesse
Madame Le Lapin Blanc (détail), Gilles Bachelet
Plonger dans le terrier

Et pour imiter les Antipodistes – ne sont-ce pas ces gens qui marchent la tête en bas  ? –, le studio de création numérique Opixido a concocté une installation immersive de réalité augmentée, Wonderland, la logique du rêve, une création pour l’exposition éponyme permettant de plonger littéralement dans l’univers d’Alice. Coiffé d’un casque de réalité virtuelle Oculus Rift, il suffit au visiteur de mouvoir la tête de bas en haut pour se retrouver dans le terrier du lapin, ou de gauche à droite pour apercevoir la frimousse malicieuse du chat du Cheshire, caché derrière les cartes à jouer. Plusieurs références visuelles font ainsi écho à l’œuvre originale du livre de Lewis Carroll et John Tenniel. Les arches du jeu de croquet nous renvoient quant à elles à une seconde installation interactive et ludique qui prend la forme d’un kaléidoscope audiovisuel projeté au sol, dont chacun peut piloter les images sur une mini console de VJ (NDLR  : Vidéo-Jockey). Une librairie dédiée à l’exposition offre par ailleurs un large panorama d’albums, parmi lesquels ceux des artistes exposés ainsi que d’autres ouvrages, parfois rares, tels une reproduction du manuscrit originel – illustré à la main par Lewis Carroll – d’Alice’s adventures under gound offert à la petite Alice Liddell en 1864. Celle-ci avait insisté auprès du révérend Charles Dodgson – le professeur de mathématiques d’Oxford n’avait alors pas encore pris le pseudonyme de Lewis Carroll – pour que «  le conte fut mis sur papier  » pour elle.

Opixido, photo Orevo
Wonderland, la logique du rêve, Opixido

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