Ivan Messac à Paris – Voir et faire voir

Ivan Messac

Tout au long de la journée du samedi 15 novembre, l’Espace Commines, dans le IIIarrondissement de Paris, se transformera en une agence immobilière insolite et éphémère baptisée Street Immo. Une cinquantaine d’affiches réalisées et produites par Ivan Messac y proposeront des «  annonces  » symboliquement destinées aux sans-abris, tandis que les visiteurs seront invités à faire un don du montant de leur choix au profit du Secours populaire. Une exposition inédite pour une journée unique venant clore un projet mûri au fil de plusieurs années par le plasticien qui, s’il ne peut en nier le caractère social, l’inscrit avant tout comme un geste artistique.

«  Basement avec dressing  », «  Propriété gardiennée  », «  Terrasse ensoleillée  », «  Alcôve où se lover  », telles sont quelques-unes des courtes «  descriptions  » accompagnant des scènes saisies par Ivan Messac au gré de promenades matinales  : sous un porche, sur un banc, au pied d’une devanture de magasin ou d’un auvent de café, des corps endormis se laissent deviner, blottis dans des sacs de couchage, ensevelis sous des cartons et autres abris de fortune. Plusieurs dizaines d’images se succèdent, impitoyables et sensibles à la fois, elles donnent à voir une réalité devenue tristement banale, au point de souvent se fondre dans le décor urbain dans l’indifférence générale. Une indifférence que l’artiste espère participer à rompre, modestement, le temps d’une journée seulement, avec les moyens qui sont les siens.

Tout commence il y a un peu plus de cinq ans, lorsqu’Ivan Messac se voit «  prescrire  » une heure de marche à pied quotidienne en vue d’aider à résorber un souci de santé. Habitant Paris, il prend l’habitude de parcourir ses rues et boulevards de bonne heure, alors que la ville doucement s’éveille et que l’agitation automobile n’en est qu’à ses prémices. «  J’étais dans la rue tous les jours entre sept et huit heures. Et c’est à ce moment-là, que je me suis retrouvé à voir toutes ces personnes qui dorment dehors.  » Confiant une inquiétude récurrente quant à son avenir, il se dit convaincu que «  ça peut arriver à n’importe qui  ». Très vite, le besoin de témoigner s’impose. «  Au tout début, je n’avais pas en tête un projet artistique  ; j’ai simplement commencé à photographier ces gens pendant leur sommeil, avec un appareil photo de poche.  » Les scènes défilent et les clichés s’accumulent. Il a bien conscience de «  voler  » ces images, sans bien savoir quoi en faire, qui plus est. «  Au bout d’un moment, une idée saugrenue m’est venue.  » Celle de faire le parallèle entre tous ceux qui, lorsqu’ils cherchent un logement passent par une agence immobilière, regardent les petites annonces, et la situation d’un SDF, qui n’est autre que «  le cas extrême de celui qui cherche à se loger, mais qui a peu de moyens  », contraint chaque jour de dénicher un abri, un recoin où passer la nuit. Street Immo était née, une agence immobilière fictive qui proposerait des emplacements «  comme des endroits un peu idéals  ». Une cinquantaine d’«  annonces  » voient le jour, chacune associant une photographie avec une petite phrase «  pas toujours sarcastique, parfois même assez tendre, mais qui dit quelque chose sur le lieu  ». Puis, de nouveau survient le sentiment d’être dans une impasse – «  Une fois que j’avais fait ça pour moi, Ivan Messac, c’était très bien, mais qu’en faire  ?  ».

Ivan Messac
Extrait du projet Street Immo, Ivan Messac, 2014

 Une rencontre va donner un nouveau tour aux choses. Ami de longue date avec le galeriste Baudoin Lebon – fervent soutien du projet depuis ses débuts – et son épouse Marion, l’artiste se voit proposer par cette dernière l’opportunité de s’entretenir avec Henriette Steinberg, secrétaire générale du Secours populaire. «  Je lui ai montré mes images en craignant qu’elle me rie au nez, qu’elle me dise  : “Vous êtes gentil, mais nous nous en occupons de ces personnes”… J’avais tort. Elle m’a engagé à en faire quelque chose et ça m’a libéré.  » Et l’artiste de chercher dès lors à entreprendre une véritable action, «  mais il fallait que ça soit au profit des SDF pour que cela ait un réel sens.  »

L’idée d’une manifestation éphémère, à la fois exposition et événement caritatif se fait jour. Elle devient concrète lorsque la responsable de l’Espace Commines, Marie-Christine Bouhours, accepte d’offrir la jouissance de son lieu pour l’occasion. Le temps d’une journée, ce samedi 15 novembre, celui-ci sera donc en libre accès. Le visiteur y découvrira les affiches réalisées par Ivan Messac et pourra déposer un don dans l’une des urnes disposées à cet effet dans la salle et dont le contenu sera reversé le soir même au Secours populaire. «  Dans mon esprit, les urnes ne recueillent pas des dons pour l’association, elles recueillent ce que chacun pense devoir pour avoir vu tout ça. De mon côté, je fais voir ces scènes, comme je pourrais montrer un bouquet de fleurs, c’est mon rôle d’artiste.  » Point n’est question ici de culpabiliser quiconque, «  chacun a sa vie, ses propres préoccupations  ». Mais si ces images font partie intégrante de la banalité de notre quotidien, peut-être faut-il néanmoins «  les regarder bien en face  ». «  Certes ce geste a une dimension sociale, mais il est avant tout artistique  », insiste-t-il. Et aussi marginal soit-il, il s’inscrira dans sa démarche. «  Les affiches ne seront pas vendues. Elles retourneront chez moi. Je n’exclus pas, cependant, qu’elles puissent un jour rejoindre un musée.  »

L’opération n’a pas pour vocation à être renouvelée. «  Je ne souhaite ni me transformer en travailleur social, ni être un porte-parole. Je pense qu’un artiste doit rester à sa place. Et ne pas se tromper de rôle. Tout cela m’a d’ailleurs amené à réfléchir à mon histoire, mon parcours, à la question de l’engagement, aussi. Celui d’un artiste n’est pas tant de dire, de devenir militant d’une cause… mais de faire voir, à travers son acte de transformation, ce que lui a vu. Qu’il s’agisse du Champ de blé avec des coquelicots de Monet (1881) ou des Chaises électriques de Warhol (1967), tous les deux font voir quelque chose.  » A chacun, ensuite, de l’appréhender à partir de ses propres sensibilité et vécu. «  Le monde n’existe que parce qu’on le regarde  », rappelle enfin Ivan Messac. Faisons le vœu d’être nombreux, durant cette poignée d’heures, à participer à le faire exister.

Ivan Messac
Extrait du projet Street Immo, Ivan Messac, 2014

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