Athi-Patra Ruga à Paris – Voyage en Azania

Athi-Patra Ruga, photo S. Deman courtesy galerie In Situ - Fabienne Leclerc

Auteur d’une écriture protéiforme et résolument transdisciplinaire, le Sud-Africain Athi-Patra Ruga déroule un récit utopique et non dénué d’humour qui vient réinventer la notion d’identité. Faisant fi de l’importance des frontières, de la géographie et des cultures qui nous définissent, il invite à explorer à ses côtés l’Azania, une mystérieuse nation ouverte à tous, bâtie sur une mythologie inédite tout à la fois forgée par ses fantasmes, son imagination colorée et son esprit de résistance. Athi-Patra Ruga est actuellement l’invité de la galerie In Situ-Fabienne Leclerc, à Paris.

«  J’ai toujours été très intéressé par les mythes et la façon dont la mythologie interfère dans notre vie, explique Athi-Patra Ruga. C’est pourquoi l’Azania est pour moi à moitié réelle et à moitié factice.  » C’est en menant des recherches, il y a quelques années, sur l’histoire du continent africain que l’artiste découvre ce nom, dans des écrits de Pline l’Ancien (23-79 ap J.-C.) – L’Histoire naturelle –, définissant ainsi un territoire situé en Afrique de l’Est, près de l’actuel Swaziland. «  Pour quelqu’un comme moi, qui pensait que mon histoire avait commencé avec l’Apartheid ou le colonialisme – dans les livres de classe, l’histoire du Cap débutait en 1652, date de l’implantation néerlandaise –, c’était magique de tomber sur ces informations.  » Athi-Patra Ruga est né en 1984 – sa mère est sage-femme, son père journaliste sportif – à Umtata, petite ville et capitale du Transkei*, «  un état marionnette qui était contrôlé par l’Afrique du Sud  ». Il y passe les dix premières années de sa vie, dans un environnement teinté de violence  : «  Les grèves et boycotts s’enchaînaient  ; le pays était en pleine révolution  ». L’Apartheid prend officiellement fin en 1991. Trois ans plus tard, sa famille déménage à East London sur la côte. Mal à l’aise au lycée – «  C’était très “catho”, ce qui n’était pas facile pour le jeune gay que j’étais  », lâche-t-il dans un sourire –, il fuit l’ambiance machiste des terrains de rugby pour aller suivre les cours – en principe dédiés aux étudiants de troisième cycle – de la Belgravia Art School. A la même période, il découvre le travail de la peintre sud-africaine Irma Stern (1894-1966), qui aura une profonde influence sur sa manière de travailler et son usage de la couleur. A 17 ans, Athi-Patra Ruga rejoint Johannesburg – il y restera six ans – pour y étudier la Haute Couture. Fasciné par la capacité de la mode à agir sur les individus, par la façon dont le vêtement conditionne certaines postures du corps, il en fera l’indispensable complice de ses performances. Diplôme en poche, il s’installe dans un premier atelier. Mais, «  après cinq cambriolages en deux mois  », il décide en 2007 de partir pour Le Cap, où il vit et travaille depuis. «  J’y ai trouvé tout ce dont je pouvais rêver. C’est une ville culturellement très riche, pleine d’énergie, de challenges aussi. C’est vraiment différent du reste de l’Afrique du Sud.  »* Le Transkei était un bantoustan constitué à la fin du XIXe siècle pour les peuples xhosas. Déclaré autonome en 1963, dans le cadre de l’Apartheid et de la politique de développement séparé, puis indépendant en 1976, il ne fut jamais reconnu au niveau international et a réintégré l’Afrique du Sud en 1994.

Athi-Patra Ruga, photo S. Deman courtesy galerie In Situ - Fabienne Leclerc
The Ever promised Erection I, Athi-Patra Ruga, 2015
Athi-Patra Ruga, photo S. Deman courtesy galerie In Situ - Fabienne Leclerc
The glamouring of the Versatile Ivy, Athi-Patra Ruga, 2015

Création textile, performance, sculpture, vidéo, son, photographie, peinture, tapisserie, l’artiste a développé en une petite dizaine d’années une œuvre dense au format éclectique, à travers laquelle il explore les notions d’architecture et de géographie, de politique et de vivre ensemble, d’ascendance et d’héritage culturel. En première ligne, le corps est à la fois acteur et témoin des multiples et complexes identités créées au fil de sa réflexion et «  peuplant  » ce drôle de pays qu’est l’Azania. Dépourvu de frontières, animé d’anticommunautarisme, celui-ci se veut terre d’accueil de toutes les hybridations possible entre ce qui, traditionnellement, s’oppose  : le savant s’y allie au populaire, l’art à l’artisanat, le corps à l’esprit, l’homme à la femme, le profane au sacré, l’individu au collectif, etc. Le tout matérialisé sous forme de divers «  costumes  » inventés tour à tour par l’artiste. «  J’ai commencé à me mettre moi-même à l’intérieur de différents personnages – essentiellement féminins – que j’ai imaginés peupler cette nation, explique-t-il. Le tout premier, Miss Congo, était recouvert de ballons.  » Le rapport au corps et la performance sont à la base de sa pratique. «  L’association des deux me permet de construire un récit autour de l’autonomie du corps. Une question qui m’intéresse beaucoup.  » Tout comme la notion de procession  : «  Cela peut définir une façon de marcher sur les talons des uns les autres, de se déplacer, en tant qu’individu mais également en tant que groupe. J’aime aussi faire le parallèle avec un défilé de mode. La procession et les corps sont les deux éléments clés pour créer une histoire. Tous ces corps, le mien inclus, encouragent les mutations, ils changent pour s’adapter à de nouvelles situations, pour être capable de se guérir eux-mêmes, pour devenir de meilleures personnes.  »

Nouveaux territoires de langage

Dans l’espace de la galerie In Situ-Fabienne Leclerc, à Paris, un ensemble de tapisseries, une sculpture et une vidéo témoignent de sa démarche singulière comme autant de bribes d’une narration en cours. L’un des tableaux, grand format, le montre debout dans une gondole. «  Qu’il s’agisse d’une mer ou d’une rivière, l’important est le fait de traverser. Je suis en mouvement  ; j’arrive et je m’en vais, pour rejoindre un endroit qui est à la fois un lieu d’exil et un espace de réconfort, parce que je l’ai choisi.  » Sur plusieurs tapisseries, on peut lire des textes formés de lettres serrées et multicolores, qui sont «  des citations du personnage principal  ». «  J’aime ces textes parce qu’ils n’ont pas l’imprécision de la voix – il n’y a pas deux manières de les écrire – et qu’en même temps, quand on les regarde, cela prend un temps fou pour les déchiffrer. C’est ma façon d’imaginer un langage propre à l’Azania. Et puis de rêver un peu, d’imaginer qu’il n’existe qu’un seul langage pour toute l’Afrique. Car les différences de langage créent de la distance…  »

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le recours aux techniques de la tapisserie et de la broderie n’a rien à voir avec une quelconque tradition sud-africaine  : «  La tapisserie n’est pas une pratique artisanale courante dans mon pays, comme c’est le cas en Europe voire en Afrique du Nord, mais je vis dans un monde globalisé et il m’apparaît évident de m’approprier des techniques “étrangères”. De manière générale, apporter un regard extérieur ne peut qu’enrichir une conversation.  » Athi-Patra Ruga fait partie de cette génération résolument tournée vers un avenir cosmopolite. «  En Afrique du Sud, il y a un mouvement chez les étudiants qui tend à vouloir créer de nouveaux territoires de langage, fait-il remarquer. Ils veulent aussi faire tomber les vieilles sculptures – comme ces bustes élevés en l’honneur de personnages ayant marqué l’histoire – pour en ériger d’autres. Au sens propre comme au figuré.  » En créant à sa manière de nouveaux mythes, l’artiste initie des passerelles inédites, des rapprochements et des connexions qui sont comme autant d’ouvertures vers des terres utopiques et poétiques, inconnues mais rassurantes, qu’il est bon d’explorer en ces temps incertains.

Athi-Patra Ruga, courtesy galerie In Situ - Fabienne Leclerc
Statecraft, Invitation to Exile, Athi-Patra Ruga, 2015

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