Sophie Zénon – Voyage au bout de la vie

Graves et légères mais d’une rare humanité, les photographies de Sophie Zénon conjuguent tout à la fois humilité et passion ; elles révèlent aussi une technique si parfaitement maîtrisée qu’elle les pare d’une singulière beauté. L’artiste a su apprivoiser la peur pour nous livrer sa vision réconciliée de la mort et nous dévoiler un espace-temps contemporain ô combien émouvant, que peu de photographes ont osé explorer. Avant elle il y a eu, bien sûr, Jean-Loup Sieff et Avedon. Mais le choix d’un réalisme en noir et blanc n’a pas permis à leurs images de momies, réalisées au même endroit – les catacombes du couvent des Capucins de Palerme –, de s’élever au-dessus d’une morbidité esthétisante et datée. Avec seulement une petite part du travail, qu’elle expose en avant-première à la galerie Alb à Paris, Sophie Zénon prouve que le tabou de la mort en Occident peut être brisé. « Dans nos sociétés, la thématique de la mort est centrale », précise d’emblée l’artiste dont la voix douce berce les doctes réalités que cette historienne et ethnologue de formation – dont le sujet d’études portait sur nos comportements face à la Mort en Occident puis en Asie – épelle. « La mort est un enjeu éthique, économique, politique, philosophique… Dès la fin du XVIIIe siècle, on sort le mort des villes, alors qu’au Moyen Age, il fait partie intégrante de la cité. Les cimetières sont des lieux où l’on vient déjeuner, converser. Le mort partage le quotidien de tous. Aujourd’hui, on l’a complètement évacué. » Enfin, d’une certaine façon : paradoxalement, on n’a jamais autant parlé de la mort, que ce soit dans les débats autour du sida, de l’euthanasie, de la canicule, des tsunamis, de l’Irak ou de l’Afghanistan. En revanche, la mort de nos proches – parents ou amis –, nous est cachée. Désormais on s’éteint à l’hôpital, souvent dans l’anonymat ; autrefois des rituels, des cérémonies, des veillées, joyeuses ou accompagnées de pleureuses, présidaient au deuil. Devenue effrayante, l’image même du corps mort a tendance à disparaître. « J’oppose dans ce travail la mort intime à la mort extériorisée, celle que nous impose les médias et ses délires de violence. » A Palerme, d’abord effrayée avant de s’en réjouir, Sophie Zénon découvre la proximité que les Siciliens avaient avec leurs défunts, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs en Occident. « Les vivants venaient en famille le dimanche converser avec leurs morts. Cette familiarité m’a touchée, j’ai voulu la restituer de nos jours. » Oui, mais que faire, lorsqu’on se retrouve au milieu des huit mille morts qui peuplent le cimetière souterrain du couvent des Capucins « Le lieu est sombre, plusieurs néons l’éclairent d’une lumière verdâtre. Pourtant j’ai été frappée par les couleurs des étoffes si bien conservées. Le traitement couleur du sujet s’est immédiatement imposé ».
Sophie Zénon
Catacombes du couvent @des Capucins à Palerme, Sophie Zénon

La photographe commence à travailler au moyen format, d’une manière très piquée, mais réalise qu’elle stigmatise le sujet d’une façon encore plus mortuaire. « Alors, j’ai tout recommencé à zéro, en numérique, en introduisant une vibration, un très léger mouvement qui laisse l’image nette tandis que d’autres parties tremblent comme sous le coup d’une émotion. » Plus Sophie Zénon investit ce lieu entre ciel et terre, plus elle a le sentiment que non seulement les momies se parlent entre elles, mais qu’elles lui deviennent familières. « Il se dégage une force inouïe de cet endroit. » Elle y travaille huit heures chaque jour pendant trois semaines. « Pour moi, c’est une sorte de comédie humaine de toutes les expressions par-delà la mort. Chaque momie a sa posture, son expression. Chacune est matière à histoire, une mine pour écrivain. » Mais quel lien l’artiste a-t-elle bien pu établir entre le Cambodge, la Sibérie ou la Mongolie, pays dont elle a ramené de lumineuses images qu’elle qualifie de « vagabondages poétiques », et ces sombres catacombes ? « La vastitude, le silence, peut-être. » Son premier travail commence en Mongolie. C’est à partir du décès de son mari en 1991, qu’elle plaque tout pour se lancer dans la photographie. «  Une manière de lui montrer à travers mon regard ce que lui ne pouvait plus voir ». Signe du destin ? C’est encore en Mongolie que Sophie Zénon rencontre un chaman de soixante ans à qui elle montre quelques clichés des momies. La vieille femme lui glisse : « J’ai vraiment l’impression que les âmes sortent des corps. Tu as bien fait d’aller là-bas passer du temps avec eux, parce qu’ils s’ennuyaient depuis très longtemps. » Elle reconnaît que sur le coup ces paroles lui ont glacé le sang. « Mais les morts sont toujours avec nous, d’une façon ou d’une autre, n’est-ce pas ? Inconsciemment, ne sommes-nous pas tous habités par les actes qu’ont commis nos aïeux ? Alors, je fais un travail de mémoire, forcément, mais de futur aussi, n’est-on pas dès notre naissance destiné à la mort ? », s’interroge l’artiste dont le visage s’éclaire d’un malicieux sourire. Après ce premier volet d’un travail sur la mort en Occident, baptisé In case we die, elle se promet de traquer pendant quatre ans la disparition et la réapparition des corps, en Allemagne en Autriche, en Italie et en Espagne. Le point d’orgue : une exposition sur le thème du corps mort, qu’elle rêve de présenter « dans un lieu contemporain d’où, de l’intérieur, on pourrait percevoir la végétation. Cette idée de cycle, de renouvellement m’est chère ». Dans l’attente de cette apothéose dorée, admirons les incroyables photographies de Sophie Zénon, inspirées côté gravure par Dürer et côté vibration par Francis Bacon, et souhaitons-lui un long voyage au bout de la vie. Sophie Zénon

GALERIE

Contact
Crédits photos