Delphine Gigoux-Martin à Digne-les-Bains – Avancer les yeux bien ouverts

Sur les murs se déploient de larges dessins au fusain plaçant le visiteur comme à l’orée d’un bois fantastique, d’une forêt étrange voire inquiétante à laquelle se superposent d’autres dessins, ceux-là animés. Au centre de l’espace plongé dans la pénombre, trois renards naturalisés semblent subjugués par le ballet projeté autour d’eux, qui voit évoluer ici une danseuse espagnole, là un animal aquatique ou encore un serpent furtif. Empruntant son titre à un poème de Jean Tardieu, Lorsque l’été lorsque la nuit est une installation signée Delphine Gigoux-Martin présentée jusqu’au 21 septembre au centre d’art le Cairn, à Digne-les-Bains. Née au terme de plusieurs temps de résidence répartis sur une année, elle soulève la question, centrale dans le travail de l’artiste, de l’animalité « comme vecteur pour parler de la question du rapport de l’homme au monde, à son environnement ». Dans la pièce voisine, l’on retrouve la figure du renard, couchée cette fois sur le papier : deux grands dessins représentent respectivement un canidé à deux têtes traversé par la constellation du Petit lynx et un autre « affrontant » celle du Toucan. D’une cinquantaine de photographies d’archives et/ou réalisées par la plasticienne, retravaillées à l’aiguille et assemblées sur un mur, émerge un nouveau récit, non dénué d’humour, qui vient compléter la proposition. Delphine Gigoux-Martin plonge comme à son habitude le public dans un univers subtil et envoûtant, où s’entremêlent réel et imaginaire ; parfois triste et violent, il est avant tout un entre-deux poétique et sensible. A l’occasion de son exposition à Digne, l’artiste a accepté de se prêter pour nous au Jeu des mots.

Enfance

Delphine Gigoux-Martin, photo Eric Tabuchi courtesy centre d’art Le Cairn
Vue de l’installation Lorsque l’été lorsque la nuit (détail), Delphine Gigoux-Martin, 2014.

« Je porte un regard d’adulte sur mon enfance et la fabrication de mes souvenirs. Je me préfère dans mon monde d’adulte, dans la construction de mes choix et libertés. Ce monde de l’enfance n’est pas ce temps de la fabrique du “merveilleux” et de l’imaginaire. Il est soumis à des contraintes et n’offre pas de liberté, mais c’est un temps fort et plein de grâce où l’on remplit, au contact de ses proches et d’autrui, sa boîte à outils, intellectuels et émotionnels. Et c’est à cette période que se met en place tout le potentiel d’énergie nécessaire à la création et que se développe une façon originale de regarder le monde. Se posent également les prémices d’une observation mobile et vive à la source de cette nécessité de créer. »

Animal…

« …Ou penser autrement. Un Autre que je ne connais pas, mais par qui j’apprends à voir et entrevoir des pensées multiples. Il ne s’agit pas d’un miroir anthropomorphique, mais plutôt d’un fantôme qui me fait comprendre, par sa présence, les différentes façons de pouvoir “être” et donc les multiples manières de percevoir et de penser le monde et la nature dans leur diversité. Regarder, observer, essayer de voir l’animal m’extrait d’une pensée linéaire, unique, et m’ouvre les yeux. »

Trait

Delphine Gigoux-Martin, photo Eric Tabuchi courtesy centre d’art Le Cairn
Vue de l’installation Lorsque l’été lorsque la nuit, Delphine Gigoux-Martin, 2014.

« Le trait, c’est le dessin dans son rythme et sa fulgurance. Je ne sais pas comment je vais dessiner, je laisse commencer simultanément ma main, mon corps, mon œil et ma pensée dans une urgence guidée par le plaisir. Je me laisse submerger par mon émotion et mon envie. Je ne sais plus d’où découle le geste du dessin, tant les allers-retours du regard, celui qui observe, transforme et représente, sont permanents et rapides entre le réel, l’objet et le support. C’est cette mobilité de la pensée dans le dessin qui donne une substance, c’est à dire du visible, à un regard porté. Le dessin se construit dans l’acte de faire, il se réinvente lui-même dans sa propre pratique et déploie la pensée qui ne cesse d’éprouver la forme dans le geste et le rythme. Il est une pensée en mouvement, qui se fixe et s’offre dans son évidence. »

Poésie

« Elle me permet de voir et de comprendre ce que la vie ne m’explique pas, elle me porte au delà de ce que je peux penser, saisir du monde, des autres. Je recherche beaucoup dans mon travail artistique à être dans un langage poétique qui inscrit en nous plus que ce que nous pouvons voir ou dire, qui nous transcende dans la compréhension de ce qui nous entoure, visible ou invisible, et qui nous permet de nous sentir pleinement dans le présent, l’instant présent, avec “les yeux biens ouverts”, en référence à Julien Gracq. La poésie m’apporte cet émerveillement intelligent et sensible. »

Yeux

« Dans mes installations, les animaux naturalisés sont tous présentés avec les yeux fermés. Leurs corps sont les empreintes de leur mort et les yeux clos évoquent ce dernier geste du vivant pour le mort. Pourtant, ils sont en pleine lumière. Dans le faisceau des projections des vidéos, des animaux dessinés en mouvement, les corps naturalisés gravent des silhouettes noires et immobiles sur les parois, en vibration de l’espace. Mais dans quel espace évoluent-ils ? Celui du rêve ? Du cauchemar, antichambre de l’outre-monde ? D’une image ? D’une boîte ? Sont-ils réels ? Sont-ils morts ? Sommes-nous devant des sculptures ? Des empreintes ? Des fantômes ? Ou bien sommes-nous nous-mêmes des fantômes, dont les ombres s’inscrivent dans l’installation ? Sont-ils Achille au fond de l’Hadès visité par Ulysse, ou Dante et Virgile dans leur barque ? Je laisse ainsi le sujet en hors-champ et par la mise en place de questions-réponses, comme un jeu de charades à tiroirs, je cherche une pensée en mouvement tout en étant dans un état contemplatif et hypnotique. »

Paradoxe

« Image fixe et en mouvement
Réel et fantasme
Mort et vie
Douceur et brûlure
Tension et paix
Féroce et tendre
Tristesse et joie
Fantôme et fantômes
Noir et blanc
Des yeux fermés pour avancer les yeux bien ouverts. »

Jusque dans les entrailles du taureau

A compter du 21 octobre et jusqu’au 26 janvier prochain, les visiteurs du Musée de la chasse et de la nature, à Paris, pourront découvrir une installation réalisée spécifiquement pour le lieu par Delphine Gigoux-Martin : un taureau camarguais, naturalisé, évidé et « apprêté » de tout l’équipement nécessaire à la préparation et au service d’un vrai festin. Présentée en écho à plusieurs vitrines de l’institution, arborant une série de plats et terrines en céramique du XVIIIe siècle en forme de tête de sanglier, de cerf, de pigeon, de caille et autre lapin, Comment déguster un phénix est aussi une performance dînatoire, dont le déroulé sera confié à trois reprises – les 13, 22 et 23 octobre – au chef Yves Camdeborde. Réservation nécessaire.

Contact
Crédits photos