Bernard Moninot à Menton – L’ombre et le vent

Inauguré fin 2011 à Menton, le musée Jean Cocteau collection Séverin Wunderman accueille actuellement Dessins dans l’espace, une exposition qui célèbre l’œuvre de Bernard Moninot.

Tout autour du bâtiment, des dizaines de Y de pierre blanche aux formes asymétriques agissent comme les membres d’un animal installé sur l’esplanade inondée de lumière et bordée de palmiers. Cette étrange architecture, subtilement arachnéenne, est l’œuvre imaginée par l’architecte Rudy Ricciotti pour abriter le musée Jean Cocteau collection Séverin Wunderman. Installé au pied de la vieille ville de Menton, à quelques dizaines de mètres de la Méditerranée, il célèbre cet auteur, dessinateur, peintre, céramiste, cinéaste… qui chercha à repousser sans cesse les limites de son art et fut sa vie durant en quête de nouvelles formes de création. C’est pour perpétuer et honorer cet esprit libre que le musée a souhaité convier des artistes d’aujourd’hui «  à prendre possession, physiquement et poétiquement  » des lieux. Des invités qui ont en commun une «  pratique assidue du dessin qui, s’affranchissant du support papier traditionnel, se déploie dans l’espace et constitue un nouveau terrain d’expérimentation artistique  ». Une évidence pour Bernard Moninot. «  Dessiner ce n’est pas regarder et transcrire ce qui nous entoure, c’est superposer différents plans de notre conscience sur et dans ce que l’on voit.  »*

L’artiste français, né en 1949 à Le Fay en Saône-et-Loire, est un explorateur. Ses recherches, entamées il y a plus de quarante ans, le poussent vers l’insaisissable. «  Le dessin est le support idéal de l’idée qui réside dans l’intervalle entre : la vue et l’ouïe, le visible et la mémoire, l’œil et la main. Dans ces écarts, on entrevoit une quantité de choses qui, lorsqu’il faut les fixer, disparaissent aussitôt. Le dessin ralentit et fixe des vitesses dans le papier. Il faut capturer ces intuitions  fugitives en signes, diagrammes ou image-mémoire pouvant aider à retrouver à tout moment le fil du récit muet qui lie une chose à l’autre.  » La vitesse, la lumière, l’ombre, le vent, le silence nourrissent au fil du temps sa réflexion et prennent corps dans son œuvre. Les plans se superposent, les dessins s’extraient de la feuille de papier. Bernard Moninot fixe des temps différents, joue avec celui qui passe.

A Menton, le visiteur s’enthousiasme. Dans cet espace ouvert sur le hall d’accueil du musée, il découvre les témoins de cette quête assidue. Si la lutte fut ardue, elle n’a laissé aucun stigmate  : ici, tout n’est que légèreté et calme. Il semblerait qu’aucune lumière, aucune ombre, ne se soit laissée capturer sans son consentement. En guise d’accueil, un Dessin sur soie. Ainsi commenté par son créateur  : «  L’effet de moirure du support produit un brouillage de la perception variant selon notre position. Les choses dessinées s’organisent selon deux sources de lumière  : d’un côté une lumière fictive qui reproduit des ombres propres aux objets, de l’autre une source de lumière réelle qui éclaire le dessin de manière directionnelle. La lumière physique traverse complètement le dessin et la toile de soie sans projeter aucune ombre, sauf aux endroits où la trame a été occultée partiellement par des empâtements de peinture ou par des réseaux de fils d’argent collés. Dans ces tableaux transparents se croisent ombre réelle et ombre représentée, produisant dans l’œuvre non pas un trompe-l’œil, mais un trouble sur la perception du temps à l’œuvre.  »* Les citations de ce texte sont extraites d’écrits de l’artiste consultables sur son site Internet

Bernard Moninot, courtes musée Jean Cocteau collection Séverin Wunderman, photo MLD
Silent-Listen, Bernard Moninot
A quelques pas, vingt dessins gravés par le vent sont alignés au mur et témoignent de l’importance accordée par l’artiste à sa relation avec le monde extérieur. Celui-ci raconte que devant l’impossibilité de son trait à saisir le vent, il décida de le faire dessiner  ! Objectif  : recueillir l’écriture de l’air à l’intérieur de boîtes de Petri enduite de noir de fumée et placées au-dessus de végétaux. «  L’outil qui trace, stylet ou calame, une fine aiguille de verre plantée à l’extrémité d’une branche, d’une feuille ou d’une herbe, d’un végétal choisi dans le paysage, inscrit son passage en gravant la pellicule de noir de fumée. Aucun de ces dessins n’est duplicable, chaque impulsion du vent produit quelque chose d’unique et se renouvelle à chaque instant.  » Et Bernard Moninot de préciser qu’à chaque fois qu’il est invité à montrer ses dessins, il capture les écritures du vent à proximité du lieu d’exposition et les cosigne avec la nature. Ceux-ci ont été réalisés dans l’un des jardins de Menton, non loin du musée.

Exploration du silence

Le long de la façade en verre, là où les piliers qui la protège laissent la lumière s’insinuer en douceur il a installé sa première tentative de représentation visuelle du silence inspirée par un songe. «  Dans ce rêve, je visite l’atelier d’un artiste inconnu, qui fabrique des sculptures de silence. Objets insaisissables mais pourtant tangibles, invisibles mais apparaissant dans l’air comme le ferait un mirage dans la pensée. Au réveil, j’ai essayé de me souvenir, j’ai voulu inventer cette œuvre impossible.  » Nombre de carnets de notes sont alors noircis mais la solution se dérobe. Une piste s’ouvre pourtant « le jour où dans un studio de prise de son, j’ai vu sur le logiciel de montage d’un acousticien les sonogrammes enregistrés au cours d’une conversation où j’évoquais et prononçait le mot : silence. C’est à partir des traductions graphiques produites par cet énoncé que j’ai pu construire des formes-bruits que j’ai déposées ensuite sous vide, à l’intérieur de vases de verre.  » Exposés ici dans une chambre de soie translucide à trois côtés. De part et d’autre, deux autres dessins dans l’espace, Silent-Listen et Antichambre, viennent compléter cette exploration du silence. Témoigner aussi d’un art de dompter la lumière et sa face cachée. «  “Ma part d’ombre” est double, précise Bernard Moninot. Elle est physique (projetée), faisant corps avec l’espace quand le soleil dessine des aires de temps, et mentale (propre) lorsque l’ombre est un état de la pensée que le dessin reflète, explore et dissipe en petits tas de cendres qui sont des idées.  »

Bernard Moninot, courtes musée Jean Cocteau collection Séverin Wunderman, photo MLD
Antichambre, Bernard Moninot

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