Jean Le Gac en Suisse – Visitez l’appartement du Peintre !

Le Musée de Carouge, en Suisse, accueille L’atelier parallèle de Jean Le Gac. Pour l’occasion, l’artiste français a imaginé un double à son appartement-atelier parisien. Les œuvres, mises en scène au rez-de-chaussée de l’institution, habitent chaque pièce non comme dans un espace d’exposition mais comme dans un lieu de vie. Une occasion de discuter avec le Peintre.

Dans le cadre des 20 ans du Mamco, à Genève, et en étroite collaboration avec son directeur Christian Bernard, le Musée de Carouge accueille Jean Le Gac jusqu’à la fin du mois d’août. L’artiste français, né en 1936, propose depuis la fin des années 1960 un travail original entre fiction et réalité, entre la vie du personnage central de son œuvre et la sienne. Le Peintre est le sujet et l’objet d’une pratique artistique hors cadre (balisée dès 1971-1972 par Harald Szeemann avec sa section «  Mythologie individuelle  » à la Documenta V). Pour Jean Le Gac, qui y participe, photographie-texte-peinture-dessin-objet s’associent pour remplacer le tableau absent. A Carouge, il n’apparaît pas seul en haut de l’affiche qui annonce  : le collectif Le Gac – Jean Pleinemer  ! Qu’est-ce donc  ? Une pirouette, une facétie heureuse dont Jean Le Gac a le secret. L’entité se justifie ainsi  : «  Poussé par la nécessité un vieil artiste constitue autour de lui un mystérieux collectif chargé de ses affaires.  » Ce subterfuge exprime un attachement viscéral à la littérature, à son utilisation régulière de pseudonymes, et révèle aussi la conscience aiguë d’une œuvre qui doit beaucoup à toutes les personnes l’ayant accompagnée. «  Le Gac représente une partie faible de ce qui se joue  », nous confie ce dernier. A Carouge, le rez-de-chaussée du musée a été transformé en habitation. Ainsi, les visiteurs peuvent déambuler dans l’appartement du Peintre. Pour chaque pièce existe une intention écrite par la main de l’artiste sur un petit plan reproduit dans le journal de l’exposition. On y lit  : «  Quelque chose d’une serre avec parfum d’aventure  », «  Quelque chose d’une bibliothèque cosy  », «  Quelque chose de barbare, le lit de la peinture  », «  Quelque chose de photographié, d’écrit  »… Ainsi le visiteur pénètre-t-il dans l’intimité du Peintre  : sa chambre, sa salle à manger-atelier, sa salle de projection… Mais le plus important demeure sa monographie «  faite à la maison  » et réalisée en un seul et unique exemplaire disposé dans une vitrine. Pour divulguer les idées de l’artiste, le collectif a préféré «  la rareté à l’illusoire diffusion éditoriale  ». L’ouvrage se présente «  la gueule ouverte, les textes et les cinq cents photos originales et reproductions l’empêchant de se refermer sur son contenu  ». Un iPad, mis à la disposition du public, donne accès à la version numérisée du livre. Un collectif bien dans son temps  !

ArtsHebdoMédias. – Comment est née l’idée de l’appartement  ?

Jean Le Gac. – Il y a deux ou trois ans, Christian Bernard, le directeur du Mamco de Genève, est venu me voir pour m’annoncer qu’il souhaitait fêter les 20 ans de son musée en investissant nombre d’institutions de la ville. Il m’a attribué le Musée de Carouge installé dans une maison du XVIIIe siècle. Christian Bernard connaissait mon appartement à Paris, et l’idée que je le transporte à Carouge lui plaisait beaucoup. Il m’était difficile de reconstituer là-bas un environnement qui par endroits a mis plus de 30 ans à prendre forme. J’ai donc préféré imaginer comment j’aménagerais le lieu si je devais m’y installer, comme s’il m’était offert une deuxième résidence principale  ! Le musée a beaucoup conservé de la maison d’origine. Les pièces et les cheminées notamment. J’ai donc transformé la billetterie en bibliothèque. Puis j’ai imaginé dans les autres pièces un bureau, une chambre, une salle à manger-atelier et une petite salle de cinéma.

Jean Le Gac. Courtesy Musée de Carouge. Photo MLD
La chambre, Jean Le Gac, 2015

Comment avez-vous procédé  ?

En plusieurs phases. Avec Jacqueline (NDLR  : l’épouse de Jean Le Gac, présente dans nombre de ses œuvres), nous sommes allés deux fois sur place à titre préparatoire, puis pour l’installation qui a duré un peu plus d’une dizaine de jours. Ce projet m’a occupé l’esprit pendant au moins deux ans. Durant les derniers temps de préparation, j’avais hâte de passer de l’image mentale à la réalisation. Je me demandais sans cesse si la dernière version imaginée était meilleure que la première  ! Je dois dire que le jeune conservateur du musée, Philippe Lüscher, et Christian Bernard m’ont aidé, chacun à leur manière, dans cette entreprise. Le premier avec une équipe restreinte, sous contrat, performante, le second en n’intervenant qu’à la fin avec un œil neuf pour finaliser certaines pièces avec l’apport de mobilier que je ne savais où aller chercher  !

Parlez-nous de ce travail alliant œuvres et mobilier justement.

Quand vous travaillez à la mise en place d’une exposition, il y a un moment où vous sentez que ça prend, que ça va aller. Le danger est de s’en contenter. C’est à cet instant précis qu’il faut mettre un coup supplémentaire. Il fallait trouver un équilibre et surtout ne pas faire de la déco. Tout cela devait traduire mon bonheur de nouveau propriétaire des lieux. La chambre à coucher, par exemple, est un fantasme. Celle de Paris est bien plus sobre. Je voulais quelque chose de barbare comme une cabine de camionneurs où des nus s’étalent un peu partout. Transposés en peinture bien entendu  ! J’ai obtenu ce que je désirais. Une des pièces importantes réalisées pour l’occasion est le dessus de lit. Je l’ai confectionné avec des tissus de provenances diverses et des peintures, tel un boro (NDLR  : patchwork japonais composé de textiles usagés). Sur un fauteuil, qui ne me plaisait pas, j’ai jeté une étoffe apportée de Paris. Au final, tout cela est très artiste au sens donné au XIXe siècle, autrement dit bohème.

Il y a également le bureau, la salle à manger, la salle de projection…

Après j’ai installé la Schreibzimmer – seul mot d’allemand que je connaisse  ! –, littéralement la salle d’écriture, le cabinet de travail dans lequel je n’ai mis que des photos-textes et un vrai bureau. La salle à manger, quant à elle, est aussi l’atelier. A Paris non plus, je n’ai pas de pièce consacrée particulièrement à mon travail. Il arrive souvent que je squatte la table de la salle à manger sur laquelle les dossiers s’empilent. A Carouge, nous avons dressé le couvert, sorti les bouteilles de vin. Tout est là à attendre les invités. Dans la petite salle de cinéma tourne en boucle un film réalisé par l’écrivain et critique d’art Michel Nuridsany à propos de la mort du Peintre. Le film me présente sur mon lit de mort et témoigne de la réaction des amis venus me rendre un dernier hommage  ! Dans la cour du musée, j’ai installé un chevalet géant de peintre paysagiste de plusieurs mètres associé à un grand châssis vide qui encadre le paysage.

Jean Le Gac. Courtesy Musée de Carouge. Photo Nicolas Lieber
La salle de cinéma, Jean Le Gac, 2015
Jean Le Gac. Courtesy Musée de Carouge. Photo MLD
Salle à manger, Jean Le Gac, 2015

Cette exposition a également été l’occasion de réaliser une monographie.

Une monographie en un seul exemplaire  ! Un tel objet ne rentre dans aucun cadre éditorial. L’avantage de ne pas avoir à l’éditer, c’est que je l’ai mené comme je le souhaitais. Il y a quelques petits textes qui forment les têtes de chapitre et qui ont été reproduits dans le journal de l’exposition et un nombre considérable de reproductions. J’ai opéré la classification et la numérisation de toutes les photos et écrit tous les textes au stylo. Un travail que l’on pourrait qualifier de «  fait à la maison  ». J’ai mis en avant un certain nombre de choses capitales pour moi, car répertorier l’ensemble du travail aurait excédé le temps qui me reste peut-être à vivre  ! Il y a au moins 500 reproductions. C’est un monstre  ! Je suis en pourparlers avec la Fondation Auer pour la photographie, à Genève, pour rendre cette monographie disponible sur Internet. Si ce projet se réalise, ce sera comme une bouteille à la mer. L’attrape qui veut, qui peut, pour en faire ce qu’il peut, ce qu’il veut  ! Il y a trop de nuages d’encre à propos de mon travail sur le web, cette «  bouteille  » est d’une certaine manière jetée pour pallier cela. Là, il y aura vraiment un ensemble compact et définitif choisi par moi. C’est comme un testament. Maintenant j’ai l’âme un peu tranquille. Je me sens comme disponible pour de nouvelles aventures. Il est important à un moment de poser son bagage. Respirer enfin. C’est lourd, l’œuvre.

La monographie est signée d’un collectif nommé Le Gac – Jean Pleinemer. Pourquoi  ?

Probablement pour signifier que je suis prêt à abandonner ce travail aux autres. J’ai fait comme les romanciers, pris une sorte de pseudonyme. Pour arrêter ce nom, j’ai fait des listes. Il me semblait que Le Gac – Jean Pleinemer avait une connotation canadienne. Je m’y suis identifié au fil des jours et je l’ai adopté. J’ai conservé Le Gac pour ce que cela représente pour certaines personnes. J’avais déjà tenté l’anonymat, mais cela m’avait mis dans une position ambiguë par rapport aux gens qui me reconnaissaient trop facilement. Tandis qu’avec le collectif, je peux toujours dire que j’en suis tous les membres  ! Par ailleurs, un tel nom assouvit le désir de se démultiplier, de s’extérioriser. Là, je crois que je suis vrai. Et puis, il y a une réalité derrière ce mot «  collectif  »  : l’ensemble des gens qui ont travaillé avec moi. Vous, par exemple, en ce moment, implicitement vous faites partie de mon collectif. C’est comme ça. Le Gac ne représente qu’une partie faible de ce qui se joue.

Vous vous sentez parfois oublié par le «  monde de l’art  », mais ce type d’initiative n’était-elle pas une mise en retrait volontaire  ?

J’aimerais pouvoir me retirer, adopter une attitude éloignée. Quant à être oublié, autant soi-même orgueilleusement se retirer, ne pas attendre que les autres vous disent  : «  Du balai  !  » Je suis à un moment assez flou. Il n’est guère possible de faire ce que l’on veut en général et aujourd’hui encore moins. On est constamment pris dans les turpitudes du monde médiatisé qui aujourd’hui revient à ce que j’appelle la peinture centrée plus facile à monétiser sans doute. Il faut admettre aussi que beaucoup de choses au cours de ma vie ne se sont pas faites de mon plein gré. Mais plutôt «  à l’insu de mon plein gré  », comme pour un certain cycliste  ! J’ai toujours trouvé cette expression absolument géniale dans son paradoxe. Salinger à la fin de son existence ne communiquait plus avec personne. Sa boîte aux lettres était son seul lien avec le monde. J’ai toujours pensé que c’était la position à tenir. Notre corps embarrasse l’œuvre.

Jean Le Gac. Courtesy Musée de Carouge. Photo Nicolas Lieber
Monographie, Jean Le Gac, 2015

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