Eun Yeoung Lee – Quand les animaux rêvent

Née en 1982 en Corée du Sud, Eun Yeoung Lee est diplômée de l’Ecole nationale supérieure d’art de Nice (Villa Arson) et de la Haute école d’art et de design de Genève, en Suisse. Actuellement dans son pays natal, elle souhaite développer dessins et céramiques à une échelle sculpturale. Son travail, volontiers allégorique, parle de politique et de poésie. De sa récente exposition organisée par Art District P, à Busan, Rêve d’un animal à poils noirs, l’artiste nous a envoyé quelques photos que nous partageons avec vous. Une partie sera prochainement exposée à Genève, en Suisse.

« J’ai découvert la céramique alors que j’étudiais les arts plastiques en France. Très rapidement, j’ai compris qu’elle m’offrait de nombreuses possibilités de m’exprimer. Le raffinement et la subtilité de la matière m’ont beaucoup exaltée. J’intègre mes pièces en céramique dans des installations où elles prennent place parmi des dessins et autres objets (peintures, sculptures en papier mâché, cartons…). Je crée une tension entre une fausse naïveté induite par la technique telle que j’utilise (modelage, gamme de couleurs, etc.) et les sujets traités (rêve, mythologie, symbolisme, ironie, subversion…). Ces derniers, aussi anciens que l’histoire de l’homme, m’intéressent particulièrement pour leur potentiel d’adaptation et de création dans un contexte d’échange culturel, social et politique. Mes installations convoquent toujours plusieurs cultures à travers lesquelles j’évolue. Depuis 2008, je me suis intéressée vivement à l’actualité de mon pays. Jusqu’alors, les œuvres à caractère politique me paraissaient lourdes et indifférentes. Mais après le changement de gouvernement, la censure a réapparu et ce bien que la Corée soit une démocratie. La nouvelle autorité ignorait les souhaits des citoyens en colère et censurait la liberté d’expression des artistes. Les rues se remplirent. De pacifiques, les manifestations devinrent plus violentes et furent sévèrement réprimées. Une situation qui m’obligea à m’interroger sur ma position et mon rôle en tant qu’artiste. Conséquence logique : début 2009, j’ai réalisé ma première pièce politique, une sorte de bougeoir en forme de rat, intitulée Notre souhait te fera saigner. Dans cette pièce, le rat symbolisait le gouvernement de la Corée du Sud et la bougie le souhait, l’espoir et le rassemblement des gens. L’animal en céramique est froid et rude. La cire rouge dégoulinante imite l’effet du sang. Ce travail a initié une grande partie de ma recherche actuelle.
C’est également à cette même période que j’ai visité la rétrospective de Francis Alÿs, A story of deception, à Bruxelles, et que j’ai découvert un texte écrit par lui qui m’a profondément touchée. En voici un extrait : “La société admet (et peut-être espère) que l’artiste, contrairement au journaliste, au scientifique, à l’étudiant ou encore à l’activiste, énonce une affirmation sans avoir à en faire la démonstration : c’est ce qu’on appelle la “licence poétique”. Ce statut particulier amène une série de questions : une intervention artistique peut-elle vraiment engendrer une nouvelle manière de penser, ou est-il davantage question de créer une sensation de “non-sens” qui montre l’absurdité de la situation ? ; une intervention artistique peut-elle traduire des tensions sociales en récits qui, à leur tour, interviennent dans le paysage imaginaire d’un lieu ? ; une action absurde peut-elle provoquer une transgression qui vous fasse abandonner les hypothèses habituelles sur les sources du conflit ? ; des actions artistiques de ce genre peuvent-elles générer une possibilité de changement ? ; Dans tous les cas, comment l’art peut-il résister politiquement sans s’approprier de point de vue doctrinal ou sans ambitionner de devenir de l’activisme social ? Pour le moment, j’étudie l’axiome suivant : Parfois, faire quelque chose de poétique peut devenir politique. Et parfois, faire quelque chose de politique peut devenir poétique…..” Ces questions de Francis Alÿs – comme d’autres de Walter Benjamin – sont une référence pour moi.
Les pièces allégoriques demandent au spectateur de posséder certaines connaissances. Il faut déchiffrer les significations cachées de la pièce pour comprendre le sujet. Chacun l’interprétant selon ses propres références. Les possibilités de lecture varient selon le contexte culturel de celui qui regarde (son âge, sa religion, son idéologie, la société à laquelle il appartient…). L’allégorie et sa signification ne sont donc pas universelles. Elles sont toujours en lien avec les connaissances du spectateur. Lorsque je montre une même pièce en Corée et en Europe, leurs interprétations sont très différentes, mais j’ai un grand plaisir à recevoir ce double regard. Ainsi, je m’interroge constamment sur le double sens qu’une pièce peut porter et les divers sentiments qu’elle peut provoquer. »

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