Mai Tabakian à Paris – Le double langage de la couleur

Formes douces et couleurs acidulées, les œuvres de Mai Tabakian évoquent au premier coup d’œil la légèreté et l’insouciance d’un univers enfantin. Il convient cependant de s’y attarder, de laisser doucement le doute s’immiscer pour voir le propos s’élargir vers des thèmes souvent graves, voire angoissants. Dans le cadre de la dixième édition de Miniartextil, dont l’artiste est l’une des soixante invités et qui se tient jusqu’au 23 mars à Montrouge, au Sud de Paris, la galerie Talmart propose de découvrir deux séries ainsi que plusieurs sculptures autonomes qui offrent un bel aperçu de sa démarche singulière.

«  C’est le textile qui m’a amenée à l’art et non l’inverse. Ma relation avec ce matériau est un peu comme une histoire d’amour, qui prend source dans mes origines  », confie Mai Tabakian. Née à Paris en 1970 d’un père vietnamien et d’une mère d’origine polonaise, l’artiste raconte combien elle fut marquée, à l’âge de huit ans, par un premier voyage à Da Nang, ville côtière du Vietnam connue pour son travail de la soie. «  Je garde en mémoire des images de cocons ébouillantés, de fils enchevêtrés, c’était à la fois fascinant et répugnant.  » Son rapport au textile se développe également au cours de longues heures passées à coudre au côté de sa grand-mère maternelle, qui lui donneront «  le goût  » du tissu. Une matière qu’elle ne travaille cependant pas à travers la couture ou la notion de vêtement, mais bien comme un médium à la fois pictural et sculptural, source de multiples propositions plastiques. Dès le départ, elle considère le tissu – «  C’est ma palette.  » – et la peinture comme faisant partie d’un même univers. Si elle a un temps affectionné les textiles de récupération, pour le parallèle tracé avec la notion de patchwork, elle utilise aujourd’hui des étoffes achetées dans le commerce. «  Je les choisis, généralement assez vinyliques, pour leur apparence  : qu’elles soient mates, brillantes, irisées ou encore très colorées. Je ne transforme pas la matière, je la découpe et la modèle.  » Le volume, lui, est obtenu en amont, lors d’un travail sur du polystyrène, dont elle extrait des formes avant de les recouvrir de tissu. «  Ce qui est intéressant, c’est le côté très artisanal de ma pratique, conjugué avec quelque chose de très net, de méticuleux – cela fait presque référence à l’art décoratif, au design. C’est un mélange entre le chirurgical et l’inspiration du moment.  » Son inspiration, elle la puise notamment dans la nature, la faune et la flore – sujets d’innombrables documentaires l’ayant «  fascinée  » lorsqu’elle était enfant –, dont elle explore inlassablement les formes organiques ou s’inspire pour développer des compositions et motifs davantage abstraits. La série Slices, présentée à la galerie Talmart, dans le IVe arrondissement parisien, évoque ainsi un ensemble de fruits comme tranchés «  à vif  ». «  C’est très coloré, agréable à regarder, mais la violence n’est pas loin. Il y a là l’évocation d’une chirurgie – j’aime particulièrement les planches d’anatomie –, mais aussi celle de microcosme et de macrocosme.  »

Mai Tabakian
Les Trophées, techniques mixtes, textiles sur polystyrène, 14 diptyques (40 x 22 x 16 cm chacun), Mai Tabakian, 2013
Sur le mur adjacent, sont alignés Les Trophées, autre série librement inspirée pour sa part du mythe d’Aristophane. «  Les pièces vont par deux, chacune est la moitié de l’autre  ; l’idée étant par ailleurs de montrer ce qu’il y a à l’intérieur, de présenter à la fois l’écorce et le noyau.  » D’abord séduisante et réjouissante, l’exubérance des couleurs et des formes peut aussi provoquer un certain malaise, conforté par un sentiment d’exagération. «  Ça ne se voit pas de prime abord, confirme Mai Tabakian, mais souvent, la genèse d’une série peut être liée à la notion d’angoisse  : celle inhérente au vivant, à la maladie, aux transformations génétiques, etc.  » La couleur, dès lors, joue les trompe-l’œil, suscitant simultanément attraction et répulsion. «  Je travaille beaucoup sur cette combinaison. Elle autorise plusieurs lectures, depuis celle d’un enfant à celle d’un adulte plus éduqué à l’art contemporain.  »

Toute de noir revêtue, La nouvelle route de la soie tranche avec l’explosion de teintes vives environnantes. Représentation très stylisée d’une colonie de vers à soie, ou plutôt de leurs larves, elle constitue pour l’artiste une façon de se resituer dans l’actualité du monde  : «  On pourrait imaginer que ce n’est plus vraiment la “route” de la soie, mais celle du pétrole, de l’or noir.  » Où l’on retrouve la notion d’attraction-répulsion, entretenue ici par la douceur des courbes et du relief qui, opposée à l’inquiétante sévérité du noir, vient une nouvelle fois illustrer l’ambiguïté d’un discours qu’on ne se lasse pas d’écouter.

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