Edik Steinberg – Resplendissance de l’âme

« L’espace pictural est un mur, mais tous les oiseaux du monde y volent librement »

Nicolas de Staël

En 1915, Kasimir Malevitch imaginait la représentation picturale d’un espace spirituel ouvert sur la quintessence du monde. Le XXe siècle russe, précisément à Moscou, a fait triompher une réflexion artistique, picturale et littéraire sur l’univers, sa représentation symbolique, philosophique et poétique. Les grands chefs-d’œuvre de la pensée moscovite contemporaine ont successivement jeté les bases de cette réflexion qui correspond peut-être à l’écho mental et spirituel de la Russie et à l’immensité de ses espaces vierges. Pourtant, ironie de l’histoire, les artistes et penseurs russes, après la révolution de 1917, privés de tout espoir individuel de création, ont subi une aliénation cauchemardesque de toute liberté, d’évasion mentale même si certains ont pu révéler les souffrances endurées, l’atrocité du monde concentrationnaire.

Edik Steinberg trahit, dans chacune de ses œuvres, son propre sentiment au monde, une réflexion qui lui a permis de repousser constamment les frontières de l’esprit. Il transcende ses émotions et entame un dialogue avec les forces a priori inaccessibles qui triomphent du monde des apparences. Les tensions perceptibles de ses équilibres fragiles évoquent les relations harmoniques entre le réel et l’imaginaire par un ensemble de signes géométriques et de référents figuratifs qui cristallisent l’histoire d’une ascension, dans un mouvement délicat d’engrenage au rythme musical.

La permanence d’une horizontale propose un haut, un bas, un premier plan et un arrière-plan, construction classique d’une perception spatiale réaliste. Le paysage symbolique sert ensuite de décor à ces articulations formelles représentées en apesanteur. A partir de cette compréhension philosophique et symbolique de l’univers, toutes les interprétations deviennent possibles, mais l’abstraction, et la définition primaire que l’on peut en faire, se sabordent d’elles-mêmes. La peinture d’Edik Steinberg n’est ni une abstraction ni une intellectualisation, elle est une traduction spirituelle d’un dialogue entre les mondes, d’un enchaînement complexe mais logique de toutes nos émotions, comme un pont jeté à travers le ciel.

La ligne, le trait et la couleur sont essentiels. Ils délimitent, ensemble, chaque forme (sphérique, rectangulaire, triangulaire, cruciforme, lunaire, solaire), suggérant ainsi les limites de plusieurs espaces possibles. En rompant simultanément ces mêmes limites, l’artiste propose toutes les liaisons qui permettent de passer d’une figure à une autre, d’une atmosphère à une autre, enfin, d’un état à un autre. Et la couleur participe à l’émotion, répartie en zones franches distinctes, jouant sur des contrastes forts qui profitent à la mise en lumière de toute la surface picturale.

Edik Steinberg courtesy galerie Claude Bernard
Composition, Edik Steinberg, 2004
Edik Steinberg courtesy galerie Claude Bernard
Composition, Edik Steinberg, 2005

Le réel et sa correspondance poétique analogique chère à Baudelaire, se fait couleur, forme et lumière chez Edik Steinberg. La traduction picturale de cette correspondance coïncide avec le principe même de la peinture d’icône. Nous sommes conviés à une circulation ascendante qui rappelle l’Echelle céleste, dans le Songe de Jacob, autrement dit, la révélation de la « Porte du Ciel » et d’une communication ininterrompue entre les mondes. La peinture de Steinberg restitue, à sa manière, l’histoire de cette correspondance qui est aussi celle d’un dialogue permanent. Chaque composition devient une porte d’accès vers une compréhension sensitive et émotionnelle du sens de la vie. Les moyens picturaux permettent donc à l’artiste de suggérer au spectateur une perception des choses et des êtres, en profondeur, sur deux niveaux ; terrestre et céleste, réel et spirituel, par une évidente combinaison architectonique. L’équilibre incertain devient un miracle, aérien et ascendant, maintenu par une verticale centrale, subtile et invisible.

Steinberg puise son inspiration dans la diversité des émotions intimes qu’impose un regard lucide et éclairé sur le monde des hommes. Seuls, les artistes ont le pouvoir de nous révéler à notre propre environnement. Toutes les forces actives de notre monde sont ainsi représentées avec les moyens rythmiques les plus simples et les plus universels, formels, chromatiques et musicaux que Steinberg manie avec une aisance particulière.

Le sens de cette ascension, composée de détours, construite comme un récit avec toute la ponctuation nécessaire à la respiration, nous permet de circuler dans chacune de ses œuvres avec toute la légèreté d’une indépendance acquise. C’est au cœur de son travail que le dialogue avec soi-même devient possible. Cette ascension, toute de spiritualité, illustre peut-être aussi le récit d’un voyage, celui de l’esprit vers ces hauteurs solaires et lointaines que l’artiste évoque dans toute leur resplendissance.

Edik Steinberg
Triptyque, Edik Steinberg, 2010

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