Monumenta – Christian Boltanski – L’art de philosopher par-delà l’angoisse

Choisir Personnes comme titre d’une exposition « grand public », il fallait oser ! C’était le 13 janvier, le premier jour d’ouverture au public. La neige est tombée dans la nuit et le froid enserre la capitale. La date ayant été impérativement fixée en hiver, ça tombait bien. Il fallait qu’il fît froid. En sortant du métro, les traces de pas m’indiquent le chemin. Mais devant l’entrée, vu l’heure matinale et la froidure ambiante, franchement, ce n’est pas la cohue des grands jours.

Passé le contrôle, l’accès est barré par un haut mur d’aspect métallique, tout étoilé de rouille : en guise de briques, des boîtes de biscuits vieillies, comme celles où nos grand-mères, jadis, renfermaient jalousement leurs petits secrets. Les chiffres inscrits dessus accrochent le regard. Au-dessus, la verrière filtre une pâle lumière et, par moments, on entrevoit le drapeau français plus familier des édifices publics que des installations d’artistes, fussent-ils de renom. Une rangée de petites lampes placées en hauteur fait penser à celles qui couronnent habituellement les grandes bibliothèques en chêne des belles demeures.

Puis je découvre ce qui devait rester caché : l’immense espace du Grand Palais, presque vide ; au fond, une pyramide d’étoffes en vrac et, de part et d’autre, à même le sol, des vêtements soigneusement alignés, comme à perte de vue. Du moins, c’est l’impression qu’ils donnent, malgré les limites de l’enceinte. En avançant, je mesure l’ordre minutieux dans lequel ces vêtements ont été… étendus comme corps allongés… Leur quantité et la disparité des tailles ainsi que le nombre impressionnant de manteaux, font jaillir des images, des bribes d’histoires oubliées ou, peut-être, toujours bien présentes. Avec les battements de cœur et leur rythmique obsédante, qui sature littéralement le lieu, je ressens soudain comme une urgence.

Christian Boltanski .Photo Didier Plowy Tous droits réservés Monumenta 2010, ministère de la Culture et de la Communication
vue d’exposition « Personnes », Christian Boltanski, 2010

Des palpitations amplifiées par les haut-parleurs

La lumière froide des néons, suspendus très bas, ou peut-être les poutrelles hérissant les allées rectilignes, m’ont alors poussée à m’avancer vers le monticule multicolore, plus avenant de prime abord sous la lumière naturelle de la grande verrière. Là, il y a comme un ersatz de vie : le va-et-vient d’une grue de chantier, haute d’une vingtaine de mètres et qui inlassablement happe une poignée d’habits et les relâche dans le vide. M’approchant de la pile, j’aperçois au milieu du fatras de robes, de chemisiers et de pulls, une petite peluche. C’est un doudou d’enfant : une vache blanche et noire. Tout près, une jeune médiatrice culturelle démêle les fils dans cette « forêt de symboles » auprès d’une dame qui semble quelque peu déroutée.

Du haut de l’escalier panoramique, je contemple l’ensemble, un peu comme on remplit ses poumons d’air après une longue immersion. Les palpitations amplifiées par les haut-parleurs vous assourdissent et je replonge. De nouveau près de l’amoncellement de vêtements, je guette par en dessous ou, du moins, au plus près du point de chute… Sont-ce des corps flottants, des âmes égarées qui hésitent à redescendre sur terre ?

J’ai pris une des allées latérales dépassant, ici et là, des silhouettes anonymes et silencieuses, comme surgies d’une rue sombre de Prague. J’ai arpenté les autres allées, examinant des centaines de paletots mais sans croiser un regard. J’ai fini par trouver la petite porte discrète par laquelle on peut offrir à Christian Boltanski l’enregistrement des battements de son cœur. Un don qui vous lie éternellement à l’artiste qui les collectionne et les archive, très loin dans une île perdue du Japon. Il y avait déjà plusieurs femmes qui attendaient dans la salle d’attente toute blanche, avec sa petite pile de magazines comme chez le médecin. Il fallait prendre un ticket et attendre son tour : une manière de déposer une bribe d’éternité au pays du Soleil-Levant.

Face à Boltanski, la peur de l’importuner

Lorsque je suis ressortie enfin sous la verrière, je me suis retrouvée face à Christian Boltanski, comme si cela devait être la chose la plus naturelle du monde. Entièrement vêtu de noir, un grand chapeau enfoncé sur des traits un peu tirés, il m’a donné l’impression d’observer « ses » visiteurs : comment ils circulaient au sein de l’installation, où ils s’arrêtaient, s’ils posaient des questions, s’ils se sentaient à l’aise ou troublés, heureux ou malheureux… Des choses comme cela…

L’œuvre elle-même incluait, peut-être, tout ce fatras émotionnel, invisible mais palpable, dont il était la cause. Prise de court, je n’ai pas eu le réflexe de l’interviewer. Le temps de m’éloigner quelques secondes et de me dire que c’était quand même l’occasion ou jamais, il avait disparu. Ne reste plus que le Livre d’or, car il n’y a rien à vendre dans ce lieu de l’indicible, hanté par la mort, la disparition, l’oubli.

Aujourd’hui, je mentirais si j’affirmais que, découvrant cette exposition, l’effet de surprise fut total. D’abord, le Grand Palais est devenu le lieu des grandes manifestations parisiennes autour de l’art, de la Fiac à la « vente du siècle » scénographiée par Pierre Bergé. Il s’est déjà prêté à bien des métamorphoses, fort courues, et souvent fort réussies, comme les précédentes éditions de Monumenta confiées à Anselm Kiefer et Richard Serra. Quoique avec des parti pris radicalement différents, jouant avec la monumentalité et la verticalité évidentes de l’architecture, ces artistes ont parfaitement rempli le contrat d’être fidèles à leur art et accessibles à tous. Ce lieu est certes un écrin, mais en voie de banalisation.

Ensuite, Christian Boltanski, est devenu un artiste très médiatique ces derniers mois . Conséquence : son portrait, ses propos, les photos de son installation sont partout. Les articles de presse s’enchaînent et les publications dissèquent son œuvre et sa vie comme jamais. Dans son style inimitable et très inspiré (« La nef du Grand Palais devient une nef des fous, la scène fantasmagorique d’une danse macabre », etc.), Frédéric Mitterrand n’est pas en reste, qui a salué à l’occasion de cette troisième Monumenta le « grand artiste français ».

Christian Boltanski .Photo Didier Plowy Tous droits réservés Monumenta 2010, ministère de la Culture et de la Communication
vue d’exposition « Personnes », Christian Boltanski, 2010

Une gravité qui fait écho aux épisodes de sa vie

Pour Christian Boltanski, le pari n’est pourtant pas mince. Même si la revue allemande Capital l’a classé dans les 10 artistes vivants les plus prisés au monde et s’il expose régulièrement, il ne dissimule pas dans son autobiographie ses nombreux échecs, américains notamment, malgré le soutien indéfectible dès 1970 de la grande galeriste Ileana Sonnabend. Depuis les années 80 surtout, son travail est hanté par le thème de la mort (qui coïncide aussi avec le décès de ses parents, et des expositions remarquées comme Leçons de ténèbres à la chapelle de la Salpêtrière en 1986 ; on ne peut pas ne pas faire le lien également, même si ce n’est qu’une hypothèse, avec la sortie de Shoah de Claude Lanzmann en 1985). Et c’est forcément moins vendeur que les fantasmagories d’un Jeff Koons ou d’un Damien Hirst.

Il y a dans l’œuvre de Boltanski une profondeur, une gravité qui fait écho aux épisodes de sa vie : son père médecin juif caché sous le plancher de leur appartement durant l’Occupation (le passé antisémite de la France ?), la mère catholique (la honte à la fois d’être juif et de ne rien connaître à cette religion ?), son enfance anxiogène, sans école, quasi recluse (sauvé de l’asile psychiatrique par l’art ?), ses premiers dessins et bricolages bizarres encouragés par sa mère (les premières boîtes de biscuits achetées par centaines, c’est avec elle, de sorte que l’exposition pourrait se lire aussi, comme un sublime Mémorial à ses propres parents ?)…

Au fil des années, il s’est construit un « langage » qui lui est devenu propre, assez répétitif (vêtements, photos, éclairages parcimonieux…) mais qui se prête à mille interprétations (purgatoire chrétien, limbes dantesques, mémorial…). Pour les vêtements par exemple, on sait que pour Boltanski, la référence à la Shoah n’était pas son intention au départ lorsqu’il a commencé à les introduire dans les années 80. Elle paraît évidente aujourd’hui et on lui en fait parfois le procès, alors qu’on voit bien que les vêtements montrés sont tout ce qu’il y a de plus moderne.

Quoi qu’il en soit, « ça fonctionne », comme on dit aujourd’hui… L’installation au Grand Palais interagit infailliblement avec notre bagage émotionnel. Le talent de l’artiste est bien de faire affluer ces souvenirs enfouis (la garde-robe d’un parent décédé, les vêtements inutiles des enfants qui sont partis, la première fois qu’on a vu Nuit et Brouillard…), notre continent « refoulé » (quelles que soient d’ailleurs les raisons du refoulement : peur de vieillir, de mourir, de souffrir, mauvaise conscience…).

Alors oui, c’est plein ambivalence, ça dérange et ça peut irriter, voire même repousser. Mais vu l’extrême simplicité des moyens face à l’énormité de l’enjeu, personnel et institutionnel (Délégation aux arts plastiques en tête qui a fait le « pari fou » de défendre un artiste français entre deux poids lourds de l’art contemporain international, Catherine Grenier conservatrice au Centre Pompidou et auteur de La vie possible de Christian Boltanski qui en est la commissaire) et à l’ambition du projet artistique Personnes gage de faire entendre les battements de cœur de notre humaine condition d’un bout à l’autre du monde.

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