Subodh Gupta – Sublimes objets, si anonymes !

Une boîte à œufs géante… en acier inoxydable ; de la pâte à pain prête à être pétrie… coulée dans le bronze ; deux gamelles monumentales… taillées dans le marbre. Jouant comme à son habitude avec l’objet, la matière et la notion d’échelle, Subodh Gupta poursuit avec un humour teinté d’ironie sa réflexion et son observation critique du monde qui l’entoure. Si cette nouvelle série d’installations présentée à New Delhi, où il vit et travaille depuis vingt ans, s’inscrit dans la continuité d’une démarche spécifique, mûrie au fil des quinze dernières années, elle marque néanmoins un tournant dans son cheminement artistique puisqu’elle « n’a rien à voir », affirme-t-il, avec ses souvenirs d’enfance si longtemps au cœur de son inspiration. Il s’agit ici « avant tout de contemporanéité ».

L’inox, devenu sa marque de fabrique, est toujours présent, mais il partage ici le devant de la scène avec le bronze, le bois, le cuivre et, surtout, le marbre, matériau avec lequel il rêvait depuis longtemps de devenir complice. « L’acier inoxydable fait partie de ma vie, c’est ma signature et je n’ai pas fini d’en explorer les ressources et les caractéristiques. Mais d’autres matériaux me fascinent depuis longtemps, comme le marbre, confirme-t-il. Celui-ci apparaît par ailleurs aujourd’hui dans la plupart des intérieurs de la classe moyenne indienne. Et j’ai aussi voulu travailler autour de cette idée. »

Subodh Gupta courtesy Bose Pacia/Nature Morte Gallery
Oil on Canvas (détail), bronze, Subodh Gupta, 2010.

L’artiste poursuit le dialogue intime qui le lie à ces objets du quotidien indien – assiettes, plats, gobelets, pots à lait et autres ustensiles – qu’il affectionne pour leur particularité, leur usage multiple, témoins irréfutables de l’évolution de l’Inde et de la société. « J’aime expérimenter, créer quelque chose d’inédit. Je me suis “cherché” un long moment en tant qu’artiste ; le déclic s’est produit vers le milieu des années 90. » C’est à cette époque qu’il a commencé à explorer l’univers foisonnant et fascinant de la vie quotidienne de ses contemporains. Les objets divers et pourtant spécifiques qui le caractérisent deviennent les signes d’un langage qu’il bâtit de toutes pièces, un univers unique et singulier au sein duquel il initie un dialogue avec d’autres sociétés, d’autres références dites occidentales. Si Subodh Gupta brille par son don inégalé de sublimer l’ordinaire, de transcender la simplicité, de mettre en exergue la beauté intrinsèque des objets les plus communs, il serait cependant réducteur de laisser son œuvre n’être caractérisée que par son indianité originelle. Car, explique-t-il, « que l’on soit Indien ou pas, les ustensiles de cuisine ont un rapport direct avec la vie. Si votre assiette contient de la nourriture, elle vous permet de subsister. Dans le cas contraire, c’est la mort qui vous attend… »

Subodh Gupta courtesy Bose Pacia/Nature Morte Gallery
Atta (détail), bronze sur table en bois, Subodh Gupta, 2010.

Quoi qu’il entreprenne, Subodh Gupta est inlassablement mû par « le besoin de communiquer, d’interagir avec les autres ». Une appétence qu’il tient sans doute en grande partie de l’expérience théâtrale qui, pendant près de cinq ans, a façonné et éduqué l’adolescent au sortir du lycée. « Le théâtre a toujours influencé mon art car il donne de l’assurance, rend audacieux. Je n’ai jamais hésité à utiliser tel ou tel média. Et cette force me vient du lui. » L’exposition qui se tient actuellement à Delhi a pour titre Oil on Canvas, soit Huile sur toile, clin d’œil à l’histoire de l’art et à l’art pictural que l’artiste indien pratique avec une grande maîtrise mais qu’il a sciemment choisi d’exclure des œuvres ici offertes au regard. Il y a bien une toile, toute blanche, appuyée contre un mur et posée sur des parpaings, mais c’est un trompe-l’œil : il s’agit en fait d’une pièce de bronze ! Où l’on retrouve l’idée de la mise en scène. « Réaliser une œuvre d’art, c’est comme monter une pièce de théâtre, aime-t-il d’ailleurs expliquer. Il faut des acteurs, des accessoires et une scène qu’il convient d’agencer en un même ensemble. »

Subodh Gupta courtesy Bose Pacia/Nature Morte Gallery
Inside, assiette en marbre et 16 chaussures usées et trouvées, Subodh Gupta, 2010.

Devenu, en à peine une dizaine d’années le chef de file des représentants de l’art contemporain indien, Subodh Gupta reste un homme qui ne ménage ni sa peine ni son temps. Et si le succès lui a apporté un évident confort matériel et la possibilité de réaliser des œuvres toujours plus imposantes et donc plus chères à fabriquer, il affirme que son travail, lui, n’a pas changé : « Je continue de faire ce que je veux, comme auparavant, comme je l’ai toujours fait. » Et nous de ne surtout pas bouder notre plaisir.

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