Roger Dautais – La vie, reflet de la mémoire

Jean-Jacques Lion et Rogers Dautais

Au-dessus de la porte, un nom : Rivabel’âge. Non loin, la plage tente de le revendiquer mais s’il est question ici de rivage, c’est uniquement celui de la mémoire, celle qui a fait naufrage balayée par la maladie d’Alzheimer. La caméra suit Roger Dautais. Au fil des couloirs, il distribue bonjours et petits mots d’encouragements. Aujourd’hui, l’artiste de land art a cédé la place à l’art-thérapeute. Dans cet atelier particulier, installé au cœur même de la maison de retraite, il vient une fois par semaine créer avec quatre résidents atteints de maladie d’Alzheimer. Le film en cours était initialement destiné au personnel soignant, pour qu’il découvre les séances auxquelles il ne pouvait assister, mais très vite la nécessité d’un public plus large s’est imposée. Une occasion unique de poser un autre regard sur une maladie dont l’augmentation du nombre de victimes est mécaniquement liée au vieillissement de la population. Aujourd’hui en France, près de 850 000 personnes sont soignées pour cette affection et apparentées. Affichés au mur, les dessins des patients prouvent qu’au-delà de l’oubli et de la peur, la lumière peut se frayer un chemin dans le noir, même si elle est fugitive. « Le but n’est pas de guérir mais d’améliorer le confort de la personne, explique simplement l’artiste. Il faut travailler l’instant et le nourrir sans cesse, un peu comme du feu. Les personnes choisies par les soignants doivent pouvoir rester assises et tenir quelque chose dans leurs mains. » Pour ceux-là, âgés de 79 à 94 ans, les séances ne peuvent excéder une heure. Un exploit quand on sait que leur capacité de concentration ne dépasse guère dix minutes.

Roger Dautais
Installation, Roger Dautais, 2005

Par la peinture, ils travaillent à « la reconstruction de l’estime de soi et à une resocialisation, précise Roger Dautais. L’idéal étant que le lien se fasse avec le groupe. Les heures passées ensemble à peindre sont des flashs positifs de vie. » Le rituel est immuable, des gestes d’affection en font partie. Il s’agit de combattre le repli sur soi, d’établir une relation qui conduise à l’ouverture et bannisse l’angoisse. Chaque séance est toujours la première. Il faut tout reprendre et tout donner. Il faut rassurer, réconforter et faire admettre que chacun des participants est capable de poursuivre sa peinture alors même que le souvenir de son appartenance s’est effacé. Ils sont alors des êtres humains capables, doués d’imagination, plus seulement des patients enfermés dans leur souffrance. Dans le film, les séquences dans l’atelier sont séparées par trois fictions qui viennent comme des respirations parler de la maladie et de ses symptômes. Des comédiens évoluent dans un décor parfois inspiré de land art qui matérialise le temps qui passe, accueille des personnages en fugue. C’est ainsi que Roger Dautais et ses « élèves » parlent des moments où ces derniers s’échappent de la maison de retraite sans raison, ni but. La Mémoire amnésique, coréalisé avec Jean-Jacques Lion, a reçu un soutien de poids : le professeur Francis Eustache, éminent chercheur en neuropsychologie cognitive et neuroanatomie fonctionnelle de la mémoire humaine (lire en page 2). Touché par la qualité du travail et l’attitude des patients au cours des séances, il a souhaité s’engager dans l’aventure et le documentaire bénéficie désormais de plusieurs de ses interventions. Une caution qui devrait lui permettre d’être largement diffusé. Une avant-première aura lieu à l’université de Caen le 11 février et sera suivie d’un débat à l’initiative de Francis Eustache. En attendant cette date, Roger Dautais a retrouvé le chemin de la nature. Celle dont il écrit qu’il « faut attendre qu’elle nous prenne et nous ouvre sa voie ».

Roger Dautais
Installation, Roger Dautais, 2005

DR
Pr Francis Eustache

« La spirale m’a été inspirée par Richard Long. Je l’avais vu faire et j’avais trouvé cela sympa. Au début, c’était catastrophique… Maintenant, certaines peuvent mesurer jusqu’à 45 à 50 mètres de circonférence. Chacune d’elles tourne 24 fois sur elle-même pour symboliser les 24 heures de la journée Mon pied gauche sert de soc et les repères sont une projection mentale. J’en ai réalisé plus de 1 000. »

Roger Dautais
Spirale, Roger Dautais

Cet après-midi-là, l’artiste est dans son atelier. Il peint. Malgré des activités professionnelles très accaparantes et pas toujours en relation avec l’art – il est tour à tour horticulteur pour aider son père, administrateur d’une association culturelle au sein du centre de détention de Caen, administrateur d’un centre d’hébergement et de réinsertion sociale et bientôt art-thérapeute –, l’ancien élève des Beaux-Arts de Rennes n’a de cesse de créer. Frappé de mélancolie depuis l’enfance, il poursuit sa route d’artiste sans a priori. Il écrit, photographie, filme, dessine… Sur la toile une forme apparaît. « Je peignais un grand cercle quand tout à coup j’ai eu la sensation que ma peinture s’arrêtait là, dans ce geste. Le reste devait se trouver au dehors », raconte Roger Dautais. La certitude est si forte, qu’il sort et rejoint la plage. Là dans un même élan, il façonne un gisant de sable. Deux promeneuses admirent la sculpture et engagent la conversation : un art qui lie les hommes entre eux, il n’en fallait pas plus pour confirmer que la piste de l’extérieur était la bonne. Depuis ce jour, les pinceaux sont remisés et les environs de Caen et d’ailleurs arpentés. « Je sais où je vais, mais pas ce que je vais faire. Je crée à mains nues avec ce que je trouve. » Equipé d’un sac à dos contenant son appareil photo, l’artiste marche, observe. L’effort physique le libère. Il est alors disponible pour l’art. A partir de matériaux découverts en chemin, il imagine et réalise ses œuvres. Pour certaines d’entre elles plusieurs journées de travail sont nécessaires. A l’arrivée le paysage s’embellit d’installations qui peuvent recouvrir jusqu’à 5 000 m2, de cairns qui peuvent peser jusqu’à huit tonnes ! Si ces créations sont spectaculaires, il en est d’autres plus discrètes et non moins sensibles comme ce serpent de fleurs reposant dans l’herbe ou cette sphère de branchages surmontée de boules de neige de taille décroissante. L’important, c’est le geste. Celui universel de l’homme qui transcende la matière. L’éphémère aussi. Pour que l’intervention s’efface et que l’artiste demeure humble. « Il faut raboter la vanité, être efficace et passer à autre chose. Je n’ai fait que peu dans le domaine de l’art. L’essentiel reste à réaliser et le temps diminue. » Le land art est très physique. Il faut que le corps suive. Roger Dautais sait que le compte à rebours est enclenché. A 68 ans bientôt, il se hâte lentement avec pour seuls témoins de nombre de ses œuvres les photographies qu’il prend. Les institutions ne s’intéressent pas à ce travail, faute certainement de ne pas avoir pris le temps de découvrir la formidable capacité de l’artiste à réenchanter le monde, à faire jaillir d’un amas de pierre ou d’une gerbe d’herbe de puissantes évocations comme seuls les éléments peuvent en déclencher. Utilisation de la nature alliée à celle de symboles ancestraux, comme le cercle, la spirale, la croix ou la colonne, parle à chaque homme. Une beauté magnétique, qu’un blog a mis à la disposition de la terre entière ! Un outil, qui selon l’artiste, remplace avantageusement les expositions photos auxquelles il pouvait participer voici quelques années. Grâce à Internet, le voilà recevant des messages de partout qu’il accueille comme autant d’encouragements à poursuivre son chemin. « Mon souhait est de pratiquer le plus longtemps possible. C’est un art de vivre, une manière d’être au monde », lâche-t-il dans un souffle avant de revenir très vite au documentaire et à ses patients souffrant de maladie d’Alzheimer  : sa manière de nous rappeler que l’important, c’est l’autre.

Roger Dautais
Installation, Roger Dautais, 2005

 

Le film : « Un message positif très important »

Internationalement reconnu pour ses travaux sur la mémoire, le professeur Francis Eustache a fait la connaissance de Roger Dautais, il y a plus d’un an, lors d’une conférence qu’il donnait dans le cadre de la journée mondiale contre la maladie d’Alzheimer. Touché par le film de l’artiste, La Mémoire amnésique, il n’a pas hésité à s’engager auprès de celui dont il « apprécie la démarche, la ténacité et l’humanisme ».

ArtsThree : – Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans La Mémoire amnésique ?

Pr Francis Eustache : Beaucoup de choses m’ont intéressé dans ce film. Tout d’abord la qualité de la relation instaurée entre Roger Dautais et les différents patients qui bénéficient de ces séances d’art-thérapie. La qualité de cette relation est essentielle pour que l’activité artistique (ici la peinture) puisse vraiment servir de médiateur. Ensuite, le film parle de lui-même : les patients qui sont atteints d’une forme évoluée de la maladie d’Alzheimer sont très concentrés sur leur activité, commentent ce qu’ils font et communiquent avec l’art-thérapeute. Plus encore, de véritables échanges s’instaurent entre les patients à propos des œuvres dans un climat où règne le respect de l’autre. Cette qualité des relations, permise grâce à la médiation artistique, est ce qui m’a le plus touché dans ce témoignage.

Pourquoi était-ce important de participer à ce film ?

Quand Roger Dautais et ses collaborateurs m’ont sollicité et après avoir vu le documentaire, j’ai accepté bien volontiers d’expliciter tout ce qui me paraissait intéressant dans cet atelier d’art-thérapie. Je pense que c’est un message positif très important à faire passer auprès du grand public. C’est une belle démonstration de la préservation de l’identité chez ces patients, malgré la sévérité de leurs déficits cognitifs.

Qu’espérez-vous qu’il provoque ?

J’espère qu’un large public sera sensible à cette approche. Elle révèle des patients qui conservent des capacités de création et de communication totalement insoupçonnées ; la pratique artistique agit ici d’une façon inattendue et encore mal comprise.

L’art-thérapie peut-elle participer à une meilleure connaissance de la maladie ?

Le film réalisé par Roger Dautais conforte l’intérêt fondamental de projets de recherche menés dans mon unité de recherche par Hervé Platel, projets qui visent à comprendre les mécanismes cognitifs et cérébraux à la base de ces capacités préservées chez les patients.

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